CHAPITRE XVII
Certes les internationalistes pensent à tortque, par un simple aveu de sa déchéance, notre peuple réussirait à obtenir la garantie réelle de sa neutralité et que l'allianc© de Pétersbourg lui est inutile. La France possède encore trop de richesses régionales pour que les nations rivales ne convoitent de la ruiner d'abord à leur profit, en imposant, à la suite de victoires possibles, certains traités commerciaux. Au moment où leur neutralité fut admise, ni la Suisse, ni la Belgique n'offraient les mêmes tentations. La plus habile manigance de nos voisins fut de publiquement démontrer, à Fashoda, l'évidence de notre faiblesse morale et maritime. Cela, bien plus que toutes les complications des diplomaties, nous met dans la main d'Edouard VII. On n'attendit plus que la défaite russe pour nous faire menacer dans le Maroc, et nous imposer, dans Algésiras. une volonté contraire à notre droit de vieux Africains.
Aussi faut-il regretter douloureusement que le prosélitisme de nos émancipateurs, n'ait pas cru devoir
répondre d'enthousiasme aux démarches multipliées par les émissaires des Catalans séparatistes. Si la Franc-Maçonnerie française et les Comités radicaux avaient fourni les subsides à l'insurrection qu'on organisait, si les Frères se fussent réunis autour du parti républicain espagnol, mille chances de triomphe lui fussent échues. Au lendemain du succès, l'adhésion du gouvernement de Madrid à une alliance latine eût récompensé l'effort. La Duplice se fut étayée. Et nous aurions à Casablanca des collaborateurs plus fervents.
Ce glorieuxpeuple d'Ibères, de Carthaginois, de Visigoths et d'Arabes, demeuré fidèle à la civilisation du XVI® siècle, s'accommoderait de tout pouvoir une fois établi. Le semblant de libéralisme qui pare ses institutions ne répond à aucune réalité. Sauf en des centres industriels de la Catalogne, sauf à Xérès, Cadix et Bilbao, les électeurs satisfont docilement par leurs votes aux désirs de l'administration. Une oligarchie audacieuse, qui ordonnerait avec énergie des mesures de relèvement économique, parviendrait seule, et sans contrarier beaucoup les tendances des citoyens, à rendre l'Espagne digne de son antique épopée. Le parti militaire accueillerait ce régime, le clergé de même. Quant aux paysans, pour eux, rien ne sera pire que l'actuel : les vignerons du Centre gâchent avec du vin inemployé le ciment des constructions rurales, à défaut de l'eau trop rare, par manque des canalisations indispensables.
Un peu plus avisés, nos gouvernants ont senti
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la chance de salut, en signant le traité de commerce franco-italien. On a tout dit là-dessus. Sans prévoir que, demain, les sujets du roi Humbert combattront de nouveau, à la droite des armées françaises, l'Autriche et les Impériaux Gibelins, contre qui bataillèrent, jadis, Pépin le Bref, Charlemagne, René d'Anjou, Charles VIII, Louis XII, François 1", Bonaparte et Napoléon III, il est plausible que l'accord économique puisse devenir le premier indice de renaissance pour une coalition latine. Nous devons cette espérance au génie de M. Luzzatti et à la prodigieuse habileté de M. Barrère, notre ambassadeur.
L'Espagne et l'Italie comptent ensemble quarantecinq millions d'habitants. Elles peuvent, certainement, fournir deux millions de soldats : ceux-ci joints aux Français prépareraient une puissance effective d'environ 4 millions de baïonnettes latines représentant la force de 85 millions d'âmes contre les 76 millions de Germains répandus de Hambourg à Trieste. Edouard VII l'a parfaitement compris, et l'Entente cordiale fut scellée afin de nouer les forces méditerranéennes.
Une politique adroite hâterait facilement la déhiscence presque accomplie des tchèques, des Magyars et des Slaves de Hongrie, qui se séparent de François- Joseph au point de ne plus accepter même un ministre de la guerre commun. Fréquemment l'émeute gronde à Prague, Vienne et Budapest. Il a lallu, depuis l'instauration du suffrage universel, appeler treize représentants des nationalités diverses au mi-
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nistère autrichien. Soutenir les mécontents, ce serait réduire à leur nombre strict de 76 millions les Teutons, après la séparation de TAutriche, de la Bohême et de la Hongrie.
Les panslavistes de Russie seconderaient fervemment cette besogne. C'est le désir de leur politique depuis un siècle. Et l'Anglais leur fit entendre, lorsqu'il s'arrangea pour la Perse avec les Cosaques, tous les bénéfices d'une combinaison anglo-latine-slave encerclant les Teutons.
L'expérience ayant prouvé à l'Italie la valeur de la promesse allemande, elle finira, quelque jour, par se rendre aux raisons que l'espoir d'une coalition méditerranéenne lui peut avantageusement évoquer. Mais ces raisons prendraient une force déterminante si, bientôt, la France offrait le libre-échange aux races latines, sous la condition d'une alliance nationale et militaire solidement garantie par une constitution.
C'est une simple affaire d'argent.
Que nos vignerons et nos fabricants de soieries, que certains autres, agriculteurs, industriels, trouvent en soi la sagesse d'admettre à la concurrence, sur le marché français, les produits italiens, espagnols, et ils restaureront certainement l'Empire latin, avec son prestige de l'époque antonine.
C''est-à-dire qu'ils opposeront 4 millions de baïonnettes latines à 3 raillions i/a de baïonnettes germaniques ; les races slavo-byzantines demeurant amies en outre, du catholicisme.
C'est une simple affaire d'argent.
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Et le lendemain, sans conflit probablement, la paix s'impose à l'Europe pour un temps indéfini.
Guillaume II en efïet dut aller à Londres prononcer un discours pacifiste, lorsque le roi d'Agleterre eut ébauché cette œuvre.
Parsifal rengaina son épée, tendit la main. Hambourg dut s'incliner devant Londres au banquet du Lord-maire et renoncer à ses façons de héros pourfendeur. Le cercle est trop dur à rompre s'il a pour métaux alliés, l'Angleterre amirale, la Russie nombreuse et la coalition méditerranéenne d'Algésiras, c'est-à-dire une Espagne catholique et fière, une Italie agricole, opportuniste, multipliant son commerce maritime avec le Brésil et la République argentine peuplés de ses émigrants, une France socialiste et industrielle, pleine d'idées alliant l'énergie des Celtes, des Lorrains, des Flamands et des Auvergnats à l'habileté de ses Phéniciens marseillais, à la spontanéité de ses Gascons.
La nationalité latine est toute d'idées, non de sang. Ibères, Samnites, Grecs, Phocéens, Carthaginois, Gaulois, Romains, Huns, Vandales, Ostrogoths, Visigoths, Francs, Lombards, Arabes et Vikings ont tous laissé des leurs dans les nids géographiques des provinces. C'est pourquoi les petites républiques d'Italie se purent instituer, durant le Moyen Age et la Renaissance, en personnalités durables, combatives, encore que minimes par le nombre d'habitants. C'est pourquoi, jusqu'au xiii® siècle, les Albigeois furent les ennemis des gens de langue d'oil ; c'est pourquoi
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les Basques et les Bretons n'apprirent pas le même idiome. Au contraire, les Germains et les Anglo- Saxons s'assimilèrent aux envahisseurs.
Sur les bords de la Méditerranée, les amours des Barbares ont, mille ans, fécondé les femmes de leurs semences diverses et laissé de leurs caractères, de leurs aptitudes hétérogènes en des provinces qui tout de suite se particularisèrent, formèrent cent patries franques, celtes, arabes, romaines, gothiques, gauloises, lombardes, guelfes. Notre parenté est seulement laite par la souplesse des aptitudes et des idées : nous avons donné au monde septentrional le code et la religion, malgré nos défaites plus fréquentes que nos victoires. L''idée est une force supérieure au sang.
Donc cet Empire latin comprendrait les royaumes d'Espagne et d'Italie, la République française. Chacun des Etats conserverait l'indépendance de sa politique intérieure. Il y aurait unité de direction pour l'armement et les grandes questions d'échange. Un Sénat de trois cents membres (centaine française, centaine latine, centaine espagnole) discuterait des lois générales.
Ce serait le Sénat romain, agissant au nom des peuples que l'antique hégémonie de la Ville apparenta : Senatus populusque romanus^ S. P. Q. R. comme il était inscrit sur les enseignes des légions.
Et cela se dresserait à nouveau, sur le monde, devant le pangermanisme déçu.