CHAPITRE III
A Saint-Pétersbourg, dans la rue des Officiers, un petit théâtre attire le public, en ce même janvier 1906. Une revue s'y joue qui s'intitule « Jours de Liberté ». La censure ne fut pas consultée par l'audace du directeur, de l'auteur. La première eut lieu dans le moment où le manifeste impérial du 17 octobre promettait à l'élite russe toutes les licences. Ce n'était pas l'heure de sévir. Depuis, l'administration tolère les applaudissements frondeurs que suscite, chaque soir, le dialogue des interprètes. Ce qui ne l'empêche pas de faire arrêter les plus humbles protagonistes des partis avancés.
La scène représente, au premier acte, une gare de chemin de fer. A grand bruit, les voyageurs réclament des billets. Le guichet ne s'ouvre pas, car c'est la grève. Tumultes et lazzis. Le vendeur de journaux passe en courant et en proclamant les titres des feuilles connues avec des épithètes appropriées qui suscitent la joie de Tauditoire. Dans son touloupe de peau de mouton, une scie à la main, un paquet sur le
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dos, le paysan se plaint de ne pouvoir partir : il se dispute avec l'officier qu'il refuse de saluer. Applaudissements.
Hâve, pâle et chauve, costumé selon l'esthétique réaliste, en ouvrier malpropre, un acteur survient. Il n'admet pas qu'une belle dame le nomme « Frère », selon l'usage, et il scande les couplets amers des revendications sociales. Parfois il cesse de parler. Seule la musique continue le récitatif. Alors l'assistance en délire active le tonnerre de ses bravos. Elle rappelle coup sur coup l'artiste qui signifie par gestes l'impossibilité de dire les choses défendues.
Dans la salle, beaucoup d'officiers en tenue, beaucoup d'étudiants en uniforme de l'Etat approuvent frénétiquement les manifestations de l'ironie publique. Tour à tour, ils font des ovations au gros reporter à lunettes discutant les péchés politiques de l'autocratie, au vendeur de journaux criant et conspuant l'âme versatile de ses gazettes, au Polonais et à l'Arménien qui se content les méfaits du pouvoir, arrestations et massacres, le second déclarant au premier, en guise de refrain, comment il pâtit de même, lui, et depuis des années.
Les spectatrices du balcon s'amusent à la folie. Leurs visages un peu blêmes d'institutrices et d'étudiantes rougissent de plaisir sous les tignasses blondes ou noires arrangées comme celles des anges autour des faces larges à nez courts. Ces jeunes personnes trahissent peu de coquetterie dans leur mise. Des blouses de lainage dissimulent leurs poitrines et leurs
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tailles, accusent seulement la voûte du dos courbé par la coutume de lire, d'écrire. Quelques épouses d'officiers de marine, en toilettes de guipure noire, paradent auprès de leurs maris ventrus, ceints de courroies rassemblées pour soutenir le poignard qui remplace, à leur gauche, le sabre du fantassin. Maintenant, sur la scène, un pompier pochard et luron retrouve sa payse coiffée d'un mouchoir, et la veut chérir. Mais elle répond qu'en cette heure elle préfère aux bagatelles la liberté, l'indépendance, la Constitution démocratique. Ce chantant, elle se carre dans sa casaque grise, dans sa jupe d'indienne rose, puis danse un pas rustique. Cette « baba » symbolise une manière de République populaire, la Marianne robuste et ample de la croupe, faite pour les « ïambes » de quelques Auguste Barbier.
Ensuite, paraissent deux malandrins loqueteux, calamiteux, le pantalon crevé, la joue en fluxion sous un bandeau noir, l'air finaud et crapuleux. Chemise rouge, tablier, bottes, un boucher les rejoint. A trois ils annoncent qu'ils représentent le parti de l'ordre. Ils défendent le principe d'autorité, et menacent d'extermination les adversaires des Choses Etablies. Cette allusion aux fameuses bandes noires, réactionnaires, pillardes et tueuses, enchante le public qui convainc le trio de bisser les drôleries.
Pendant les entr^'actes, le public tourne, par couples, dans le foyer. Il y a là bien des fronts têtus et chauves surplombant les lunettes de messieurs en redingotes boutonnées. Toute une jeunesse se raconte
les horreurs de la répression à Moscou, et comment les Cosaques, sous prétexte de vérifier l'absence des armes sur les promeneurs, leur dérobent, en les fouillant, les portefeuilles et l'argent de poche. Si l'on proteste, on est fusillé comme rebelle. Un flâneur, s'étant arrêté pour causer avec un ami, n'a-t-il pas été frappé d'une balle par la sentinelle d'un poste voisin ? Ces histoires terrifiantes excitent les jeunes gens minces et blonds en longues tuniques d'uniforme bleu. Les demoiselles joufflues et à binocles échangent des vues sur la sociale-démocratie des Allemands. Cette doctrine a pénétré profondément les coeurs russes et multiplié les sympathies des libéraux pour la nation germanique. La France passe dans ces milieux pour réactionnaire. On s'étonne que la Republique ne soutienne pas officiellement les révolutionnaires de tous les pays. Cela semble à ces esprits échauffés une manière de trahison. Au buffet, la lampe sainte brûle devant l'orfèvrerie de l'icône suspendue au coin de la vitrine qui couvre l'alignement des bouteilles. Fumeurs et buveurs, couples amoureux, groupes de politiques se font des confidences sous la protection de la Vierge et de son Fils irradiés dans le cadre massif. Noiraude et les cheveux gras, mal noués à la cime de l'occiput, une petite femme myope pérore pour la galerie, tout en feignant de s'adresser à ses amis enfumés par leurs cigares. Elle loue les ouvriers des usines Poutiloff parce qu'ils ne voulurent reprendre le travail qu'à condition de voir partir le dernier soldat commis à la surveillance des
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ateliers. C'est une victoire du prolétariat sur ceux qui le domptent. Et le binocle de l'éloquente personne glisse de son petit nez roide. Elle le rattrape au vol.
De cette bourgeoisie militante les femmes prennent la coutume de se viriliser en abdiquant toute manie de séduction. Elles se font des têtes de commis ou d'employés bonasses. La jupe plate et droite, la blouse grise effacent tout le sexe de cette adolescente qui marche au bras d'un étudiant. De celui-ci le front est trop haut pour sa taille minime, les cheveux sont rares et brouillés, la barbe est bousculée, la myopie soulignée par un lorgnon monumental. Ajoutez que cet éphèbe porte une veste d'uniforme en drap gris passementé, mais fripé, un pantalon noir à passepoil rouge qui tire-bouchonne autour de ses jambes cagneuses. Et vous aurez un type fréquent de cette jeunesse trop éprise de ses rêves libertaires pour songer que l'on manque à la politesse et à l'esthétique si l'on s'accommode d'habits malséants.
La sonnette du théâtre rappelle ces ascètes en leurs stalles, lis se précipitent. A leurs yeux contents défilent les personnages du « Bal Rouge » que présente le maître de maison, en habit, dans un monologue où il prie les auditeurs de deviner entre les phrases le sens véritable des répliques. Voici l'accorte demoiselle du téléphone qui s^est mise en grève, parce qu'elle ne voulait plus transmettre les sottises de la clientèle réactionnaire. Le lycéen et la lycéenne flirtent en mêlant les aspirations sociales à leur gaieté puérile. Ils se promettent un avenir bien-heureux
quand la Constitution leur assurera le droit de vivre « sur le bi, sur le bout, sur le banc, sur le bi du bout du banc ». Lamentablement, le juif se plaint d'être partout la chair à massacre. La comtesse ne sait plus où donner de la tête, tant ses inférieurs d'hier, ses égaux aujourd'hui, la rabrouent insolemment. Suivie de deux croque-morts, leurs lanternes funéraires aux mains, Dame Bureaucratie s'avance et tâche d'apitoyer sur son sort, puisqu'on veut l'enterrer vivante. Elle caresse les cordons de ses ordres en sautoir. La plume qui signa tant de décrets malencontreux est fichée dans son chignon. Et le portefeuille bourré de minutes pèse encore à son bras décharné. Inutilement, elle rappelle ses bienfaits discutables. Le public ricane, conspue. Force est à la dame de partir en sanglotant. Les croque-morts l'escortent.
Baby bleu et blanc, délicieux, une petite actrice incarne la Constitution nouvellement née. Elle fait des niches aux ganaches du régime autoritaire, à l'artiste qui s'est composé la tête et les façons du général Stoessel avouant des concussions et des peurs, à celui qui, chenu, gigantesque, osseux, imite parfaitement le procureur du Saint-Synode, ce Pobiedonetzeff abhorré de l'assistance. Sans répit, la petite Constitution harcèle le vieux ministre, l'oblige à danser et à chanter avec elle, à subir ses agaceries, à déclarer des fautes, pendant que tonnent des salves de bravos, que les binocles tombent des nez émus. Un capitaine heurte ses mains avec enthousiasme et
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tressaille dans sa tunique bleue chargée d'épaulettes d'or, de croix, de bandoulières, pour le plaisir de sa compagne en corsage mauve, et gantée de noir. Elle admire cette face d'évangéliste chevelu, barbon qui culmine sur le col d'ordonnance.
Mais voici la Finlande, devant le trou du souffleur. En costume national, cotillons écourtés, coiffe brodée de couleurs. Elle conseille à la Pologne de l'imiter, de chasser les gendarmes, les gouverneurs et d'inaugurer l'autonomie. Acclamations. Car ce sera l'étonnement de l'histoire que cette facile et soudaine émancipation du grand-duché, accomplie sans verser le sang, avec des arguments persuasifs, puis acceptée dans Péterbourg.
A l'espoir d'une telle chance, la Pologne, ballerine garnie de fourrures blanches, esquisse des entrechats pour la satisfaction du public. Il ne calcule point que l'émancipation de la Pologne russe exciterait mieux les révoltes de la Pologne prussienne, cause très plausible de complications périlleuses entre les ministres du Kaiser et ceux du Tsar. Cette menace en suspens sur la frontière des Teutons est peut-être une aide excellente pour la France, en ce temps de disputes diplomatiques.
Le rideau tombe parmi les bravos des manifestants. Les émeutes de Moscou ayant décidé le gouvernement à la vigueur, tous les meetings restent interdits. La foule ne peut donc exprimer ses opinions ardentes qu'au théâtre. De là, le succès de cette pièce, prétexte d'assemblée politique.
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Au dernier acte, un« Khouligan », autrement dit, un « Apache », déplore de ne plus gagner sa vie à Kirtchinev, ni à Odessa. Tout retombe dans le marasme. Là-bas, il avait pu se nourrir, boire et se vêtir aux frais des révolutionnaires juifs qu'on lui permettait de crosser, de dépouiller, d'occire sous l'œil bienveillant des cosaques. Le voilà maintenant à bout de ressources, glacé par le froid. Il ne sait plus dans quel bureau de police chercher le rouble qu'on accordait à son indigence lorsqu'on le savait capable d'action orthodoxe. Enfin, il ira tenter la chance à Moscou ! Et le rire homérique du parterre l'encourage dans sa bonne idée. Deux chanteurs ayant tiré de leurs poches d'amples mouchoirs rouges, c'est un nouvel enthousiasme en l'honneur de ces drapeaux improvisés.
Le manifeste impérial du 17 obtobre promit les quatre libertés nécessaires. Celle de la Presse. Le régisseur l'annonce. Et l'on voit passer un soldat de police, emportant un paquet de journaux saisis, ficelés, scellés. Celle de la Parole. Le régisseur l'annonce, et l'on voit courir un malheureux qui se démène pour arracher sa muselière. Celle de l'Action. Le régisseur l'annonce, et l'on voit s'avancer une étudiante chargée de chaîne aux mains, aux pieds, que suivent deux gendarmes, sabre au clair. Celle de Réunion, et l'on voit un malandrin qui, barbouillé de suie pour ne pas être reconnu, court rejoindre la Bande Noire.
L'allusion enchante le public. On trépigne. Car
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c'est là tout l'essentiel du conflit. Au lendemain du 17 octobre, les foules libérales crurent pouvoir jouir avec excès de tous les droits. Aussitôt, une profusion de journaux fut émise, qui contenait d'extraordinaires injures contre les hommes du gouvernement, les accusait de crimes monstrueux, et invitait le peuple à les chasser par la force. En même temps, maints et maints groupes se promenaient dans . les rues sous le drapeau rouge déployé, s'étonnaient d'être arrêtés par les patrouilles dans le voisinage des palais ministériels. A la campagne^ les ouvriers paysans évinçaient des domaines les grands propriétaires, égorgeaient le bétail, se distribuaient les dépouilles. Pas un baron des provinces baltiques ne fut épargné. Une dame dut assister au meurtre de son mari tué, sous les yeux de leurs enfants, à coups de pistolet, tandis que les paysannes l'entraînaient pour la « juger », disaient-elles, et l'on pense de quelle manière. Un peloton de cosaques la délivra juste à temps. En ville, les meetings proposaient des motions généreuses, magnifiques, et l'on sortait pour les réaliser sur-le-champ. Tout ce désordre d'un peuple inhabitué à la pratique des libertés, détermina des catastrophes, dont la plus tragique fut celle de Moscou. D'abord le gouvernement hésita. Pouvait -il frapper, au lendemain du manifeste ? On laissa donc, en certains endroits, la licence se développer, malgré quelques répressions partielles qui, d'ailleurs, exaspérèrent la multitude. Mais quand, à Moscou, les étudiants et les ouvriers résolurent de s'emparer
de la Douma, d'y proclamer la République sociale, le jeu changea. Prudemment, puis brutalement, l'émeute fut mitraillée. Aucun bataillon ne passa dans les lignes des insurgés, ce que l'on craignait beaucoup. Les réactionnaires alors triomphèrent. La manière forte remporta le succès définitif. Les dissolutions de la première et de la seconde Douma n'ont provoqué nul soulèvement sérieux, malgré le manifeste de Viborg, l'indignation produite par le meurtre réactionnaire du député Israélite Herzenstein et le déni de justice qui laisse impunis les assassins. M. Stolypine put faire arrêter au petit bonheur les ouvriers, les professeurs, les médecins, les ingénieurs, même les membres du parti démocratique constitutionnel. Les exécutions militaires indignent seulement les sages que la révolution naïve décevait. Le manque de mesure dans les proscriptions n'a même pu réveiller l'énergie abattue de la révolte. Ce furent les octobristes réactionnaires qui, dans la troisième Douma, reprirent dès 1908, les revendications de gauche en refusant les crédits pour la Marine.