‹ L'icône et le croissantChapitre 21 sur 32 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

De l'empire que Dupleix, un moment, créa pour la France aux Indes, dans la première moitié du xviii^ siècle, il reste quelques cités éparses, connues surtout par le comique de leur corruption électorale. Outre cette facétieuse manière de concevoir la politique moderne, un peu de production industrielle occupe l'élite dePondichéry.Ony fabrique de la guinée pour Texportation au Sénégal, dans toutes nos colonies; et on le fait sur le conseil de l'Etat, qui favorisa, par une législation spéciale, ce genre de commerce, vers 1892. Naguère les absurdes députés que nous envoient les cabaretiers des villages recommandaient un tarif de douane interdisant, par sa majoration, l'entrée de cette toile de coton dans nos ports exotiques, et en France même, voie détournée par où le fabricant des Indes pourrait introduire la marchandise afin d''éviter les droits, puis la réexpédier de Bordeaux, comme produit de la métropole. Ainsi, les protectionnistes essayèrent d'anéantir le peu de vie sociale subsistant là-bas. Ils dépècent notre puissance

avec une sûre impunité puisqu'ils comptent à la Chambre de nombreux bulletins de vote. Ils assassinent la nation, pour complaire aux intérêts, très mal entendus, de leurs mandants. Le manufacturier de leurs circonscriptions n'aura plus à prévoir la concurrence de notre guinée hindoue sur les comptoirs du Sénégal. Pourtant, malgré toute la protection, les toiles de coton allemandes et anglaises pénètrent dans nos colonies à raison de deux pièces pour une, celle de cet électeur influent. Aujourd'hui l'Allemagne importe plus que la France à Pondichéry.

Puisque les cités de notre domaine d'outre-mer ne peuvent subsister qu'avec le consentement du cabaretier de Fouilly-les-Oies, mieux vaut renoncer aux entreprises d'Asie ouvertes par le Transsibérien. Les Anglais y courent, y prospectent. Il paraît fort inutile de convier la jeunesse à épanouir son action vers les contrées que notre alliance avec les Russes nous promettait faciles et fructueuses, selon le dessin de Napoléon et d'Alexandre à Tilsitt. Qu'un négociant de nos provinces enivre quatre braillards de réunion publique, leur glisse cent sous pour insulter le candidat libre-échangiste ; et l'œuvre de nos rares colons sombrera. L'égoïsme du producteur métropolitain est monstrueux. Non seulement et depuis des années, les capitalistes refusent la somme utile aux voies ferrées du Tonkin, de Madagascar, en sorte que ces immenses terres, acquises par l'héroïsme du peuple, et illustrées par les hécatombes humaines, restent infertiles à demi, mais encore ils

s'opposent férocement à toute éclosion de l'industrie dans ces territoires. C'est condamner, sans phrases, au néant, l'œuvre humanitaire et patriotique de deux siècles. Devant une pareille aberration des classes économistes, on en vient à comprendre la timidité de nos ministres lorsque surgissent des incidents comme ceux du Maroc. L'effort de nos armes et de notre orgueil se compromet en vain. Une fois versé le sang des soldats, chaque producteur de France combattrait à toutes forces l'évolution normale des richesses conquises. Naguère, les Normands^ qui préparent le beurre, voulurent même interdire l'entrée à Marseille de l'huile d'arachide, avec quoi l'on compose la margarine, substance excellente et saine. Sans hésitation, ils auraient anéanti la principale culture du Sénégal. Au reste, leur cynisme ne dissimule rien de leur cupidité. Pour eux, la population des colonies doit être acheteuse de leur camelote, et fournir uniquement les matières premières brutes, comme l'huile d'arachide, qu'ils évinceront, malgré son titre de matière première, dès leur caprice. Stupides^ ignares, ils ne peuvent comprendre que seul le vendeur d'arachides recevra l'argent indispensable à l'acquisition de la camelote métropolitaine.

Cette sottise étroite de nos autochtones étonne les étrangers, Q.uelques-uns prévoient l'heure où nous abandonnerons nécessairement une importante partie de notre domaine exotique. Telle brochure américaine, imprimée par la machine à écrire, rédi-

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gée en trois langues, fut colportée dans quelques milieux où l'on s'adonne à la diplomatie. L'auteur propose ceci : Aux Yankees, partisans de la doctrine de Monroë, et désirant adjoindre aux Etats-Unis les grandes îles du goHe du Mexique, la plupart des Antilles, la France céderait quelques-unes de ses possessions, situées là, peut-être même la Guyane. En retour elle accepterait Manille et les Philippines espagnoles, dont les troupes de l'Union ne parviennent point à pacifier les peuples. Mais les Philippines et le Tonkin ne serviraient, pour ainsi dire, que de monnaie d'échange. Entre l'Angleterre, la Belgique, le Portugal et nous, un contrat serait discuté, dont les clauses attribueraient au drapeau tricolore les territoires britanniques de l'Afrique occidentale, ceux arrosés par le Niger, par le Congo. Le Tonkin et les Philippines paieraient cette concession, augmentée de la reconnaissance de nos droits sur le Maroc, qu'on laisserait à la discrétion de notre protectorat consacrant l'influence acquise par le général Bugeaud. après la victoire de l'Isly, dès 1844.

J'ignore les avantages et les pertes de la France, en une pareille occurrence. Le principal de tout cela paraît bien être surtout le retour aux Etats-Unis, soit des Antilles françaises, soit de la Guyane, soit des deux au moment où le canal de Panama va s'approfondir ; et je ne crois point que l'Angleterre renoncerait facilement aux jalons sporadiques placés par elle dans l'Occident africain, dût-elle recevoir le Tonkin et les Philippines. Celles-ci, du reste, à ce qu'insinue

l'auteur, ne lui seraient offertes par les Etats-Unis et la France que sous conditions intéressant certaines Antilles britanniques, au point de vue Yankee; c'està-dire au point de vue de l'absorption yankee.

Les réflexions qui précèdent ou suivent l'exposé très sommaire de la thèse, constatent le peu de penchant du Français riche pour s'expatrier. Seul, le pauvre, Fhomme à bout de ressources, demande un destin meilleur aux entreprises coloniales ; et il est justement le citoyen que peuvent seulement sauver les œuvres métropolitaines. Le possesseur de la demifortune, tout désigné par le besoin de la décupler dans l'exploitation agricole ou industrielle des pays neufs, borne son ambition aux mesquines conquêtes d'appointements médiocres dans l'armée, les ministères, les administrations. Ce manque de capitaux, cette absence d'esprit de risque, l'égoïsme inintelligent du producteur électoral condamnent à de grosses difficultés l'industriel et le cultivateur d'outre-mer. Notre marine marchande, réduite à peu de chose parmi ses concurrentes, n'a guère plus besoin de stations nationales en Extrême-Orient. Quelques rades sûres, bien fortifiées, contenant des arsenaux maritimes et des dépôts de charbon, suffiraient au;-: voyages de nos croiseurs. En somme, l'Américain invite la France à concentrer son effort d'expansion sur le pays proche de ses côtes, TAfrique septentrionale et occidentale, à tout faire pour la prospérité de ce domaine voisin, en lui sacrifiant les possessions éloignées.

Comme les nôtres, les intelligences étrangères aper-

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çoivent la nécessité pour notre patrie de concentrer ses efïorts,de renoncer à une dispersion inutile et inefficace, puisque le caractère national se refuse à l'émigration riche. C'est là le curieux de la thèse inscrite dans la brochure. Le monde sent que nous apporterions une aide meilleure à la civilisation générale en spécialisant l'emploi de nos forces, en le localisant au lieu de l'étendre. La flotte de guerre, démontre l'écrivain,se trouverait alors en bonne posture pour défendre le littoral nord-ouest-sud de la Méditerranée, pour y appuyer la suprématie française. Tout débarquement ennemi sur nos côtes de la Manche, de l'Océan, échouerait de façon piteuse, à supposer même que les batteries côtières ne l'eussent pas d'abord empêché. Nous n'avons besoin de flotte qu'afin d'assurer des communications entre l'Afrique et le Midi.

Beaucoup de personnes jugeront ce terme d'arrangement entre les Anglo-Saxons, les Yankees et les Français comme une diminution de notre empire, si jamais on en vient à traiter la question de manière officieuse. L'Américain objecte que nous possédons plusieurs villes de l'Inde depuis fort longtemps ; que nous avons eu la Louisiane et le Canada ; que l'éloignement de ces contrées nous empêcha toujours ou de les conserver ou de les pourvoir. En cinquante années, l'Algérie, au contraire, était devenue à peu près digne de la grandeur métropolitaine. La Tunisie, alliée, depuis vingt ans, à notre sort, intéresse déjà un certain nombre d'activités. Nos savants, nos officiers y fouillent le sol et découvrent les merveilleux ves-

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tiges de l'occupation romaine, de la suprématie byzantine. Dès que le pouvoir aura su favoriser son peuplement par nos cultivateurs méridionaux, ils promettront aisément de ressusciter la fortune de Carthage. En effet, la route que parcourut la mission Foureau-Lamy, sera fréquentée par les commerces du centre africain, cherchant leur débouché direct en Europe méridionale

C'est encore l'avenir, mais un avenir très probable.

Avant peu, d'autre part, nos colonnes expéditionnaires auront parcouru d'un trait la voie réunissant Tombouctou au Sud marocain. Si les ressources budgétaires, que consomment directement et indirectement nos possessions de la Guyane, des Antilles, de rindo-Chine et de l'Inde, se trouvaient réunies en une somme consacrée à la seule Afrique du Nord et de l'Ouest, on pourrait tout de suite établir les tracés du Tanssaharien avec la main d'œuvre pénale empruntée aux prisons de France. L'obstination des Anglais en Egypte et au Transvaal montre assez leur confiance dans l'opulente fécondité du continent, où les Pharaons de jadis installèrent leur puissance formidable, développèrent leurs arts et leurs sciences importés des pays chaldéens ; où ils cultivèrent l'esprit memphitique, dont se nourrirent les philosophes ioniens, les initiés d'Ephèse, Heraclite et Pythagore, pères de l'intelligence hellénique, laquelle forma l'esprit latin. Le Romain fut le bras réalisant l'idée de Memphis que lui avaient apprise les bouches initiées d'Ephèse et d'Eleusis asservies par Sylla.

L'isthme de Suez et le delta du Nil servirent de passage aux conceptions primitives qui allèrent empreindre le génie grec.

Ion, descendant fabuleux d'Erechté, sixième roi d'Athènes, porte un nom hébreu : le mot lôna désigne la colombe lâchée hors de l'arche de Noé, et qui revint^ portant au bec le nouveau germe du printemps, la promesse de résurrection pour la science humaine enfouie dans les limons du cataclysme diluvien. Les fils d'Ion, émigrés en Asie mineure, fondent Ephèse, dans le pays originel de leurs ancêtres qui l'avaient quitté pour instituer en Hellade, aux temps préhistoriques, la civilisation d'Asie. Les Annales des Nouveaux Ioniens sont remplies par les troubles d'une démocratie libertaire, ardente vers toutes les nouveautés. Dans Ephèse ils enseignaient la science hiératique de Memphis, la science de la Colombe, symbole de l'Esprit Ailé, du Saint-Esprit qui planera plus tard sur le gibet du Golgotha. Il est curieux que ces Grecs voués au nom hébreu du Saint-Esprit, aient réellement fourni toute l'intellectualité del'Hellade. Dans le temple d'Ephèse, Heraclite, précurseur admirable de nos philosophes évolutionistes, déposa le livre de sa doctrine, celle aussi de son disciple Cratyle, le maître de Platon. L'esprit d'Athènes reçut ainsi directement de la Colombe (disque ailé des Egyptiens), ces principes de son excellence qui guida l'élite romaine et lui permit de civiliser l'Occident. Toute notre culture latine s'apparente donc à celle de l'Egypte reconnue aujourd'hui comme mère des civilisations

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chaldéenne, hébraïque qui s'unirent dans les sanctuaires de Memphis, d'Ephèse et d'Eleusis.

Concentrant nos efforts pour ranimer la vie puissante de l'Afrique septentrionale, nous accomplirions une oeuvre que nous commandent les traditions. C'est à cela que l'auteur américain nous convie. Cette terre est pour ainsi dire ancestrale et nôtre, de par le legs de l'histoire. Sous les ardeurs de son soleil, mûrirent les conceptions qui peuplèrent ensuite les âmes de l'élite menée par César, aidée par les légionnaires sectateurs de Mithra, personnifiée en ce Pontius Pilatus, procurateur de Judée, à l'idéal tout imbu de justice métaphysique. Car, représentant le pouvoir de la conquête, il respecta la coutume des vaincus au point de laisser crucifier Jésus, qu'il admirait, au lieu du vil Barrabas ; car, solennellement, il se lava les mains de ce forfait national en proclamant, selon sa conscience de philosophe, la vertu essénienne du Christ. Quelle conception plus absolue de la justice <x en soi » différente de la justice d'Etat ? Malgré la victoire de l'aigle romaine, il vénère la liberté publique du peuple conquis même dans ce qui paraît criminel. Malgré son rôle de fonctionnaire préposé à l'exécution des arrêts rendus par le Sanhédrin, Pilatus condamne le verdict, devant lequel il s'incline ; il condamne la chose jugée officiellement ; il déclare debout sur son tribunal, à la foule furibonde : « Je me lave les mains du sang de ce juste. » Puis ordonne l'exécution, par respect envers la loi du vaincu.

On ne commentera jamais une plus belle preuve du culte de la justice métaphysique, dans l'âme du citoyen romain ; u.e preuve qui réduise mieux l'erreur de ceux affirmant le caractère dictatorial de l'esprit latiii. Cet esprit-là, le nôtre, grâce à Dieu, exalté en 1789, fut préparé dans les sanctuaires de l'Afrique septentrionale, par les hiérodules de Memphis. Il nous appartiendrait de continuer leur œuvre civilatrice, en écoutant le conseil du Yankee, en fertilisant l'Egypte même par notre effort.

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