CHAPITRE PREMIER
A Marseille, sous la charge de ses malles qui gardent les étiquettes des « spleridides hôtels » épars dans les golfes chinois et japonais, le long des plages américaines, au bord des fleuves hindous, le voyageur subit joyeusement les cahots de l'omnibus. Déjà beugle la sirène du paquebot Héliopoîis aux quatre étages de cabines et aux trois ponts superposés. Avec raille stridences, les treuils à vapeur tournent, enroulent et déroulent les câbles d'acier. Une automobile s'élève dans l'air au bout d'un crochet qui s'abaisse et la descend vers les profondeurs de la cale. Cent portefaix s'invectivent. Leur peuple affairé sangle les ballots dans les chaînes qui se tendent, puis quittent le sol, et hissent le fardeau entre les mâtSi Reçues par les stewarts empressés, les passagères s'introduisent dans les couloirs laqués de blanc sous les yeux des globe-trotters. Celle-ci ne fut-elle pas rencontrée à la Havane un soir où les tziganes de Miramar jouaient la musique de Grieg devant la iiuit reflétée par le golfe du Mexique ? Celle-là ne dé-
jeunait-elle point à Pétersbourg, chez Cubât, le matin où l'on commentait la révolte de Moscou achevant la révolution commencée par le pope Gapone ? Sûrement, cette jeune fille grandie fut espiègle à Venise, la natte au dos, quand elle courait sur le quai des Esclavons pour acheter aux sourires des pêcheurs les hippocampes desséchés, les tortues naines, et les coquilles dont la nacre mire les colonnettes étayant les façades roses des palais. Le voyageur se rappelle ses départs au printemps vers les parlums de Stamboul, ses croisières en été sur les côtes forestières de la Norvège, ses automnes italiens et leurs grappes de Terre Promise. Maintenant, c'est la saison égyptienne. Loin des pluies et des brumes, il sied de courir jusqu'à Memphis, d'escalader le colosse du Ramsès étendu dans la palmeraie pour qu'une miss en jaquette photographie cette posture soumettant le passé des Pharaons au prestige nouveau du cosmopolite. Quelle nymphe aux souliers blancs conservera le cliché de ce flirt ?
Il y a sur le navire la petite princesse indienne dotée par le Colonial Office de Londres, et qui est si jolie par les yeux, par les mains, par la taille en veste de couturier. Il y a la chanteuse de café-concert identique aux dessins des journaux de mode, poitrine bombée, taille étroite, dans un complet d'écosse à carreaux jaunes sur fond vert; et son roquet trottine, vêtu de même. Il y a les trois Parisiennes avec leurs maris ; le maigre sévère ; le gras barbu ; le snob éveillé. Leurs malles, paquets, sacs, couvertures et
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photosphères échinent les escouades d'arrimeurs. Il y a les sœurs anglaises, rouges de teint, droites de corps, avec les yeux innocents et leurs doigts rongés d'écolières. Il y a la baby qui ressemble, large et et blonde, à la reine Victoria enfant, selon les miniatures de jadis. Sa nurse rudement la nettoie, l'astique la polit et la guide. Il y a la dame levantine douce, indolente, accablée de son chapeau à plumes et qui s'alanguit déjà sur le fauteuil, tandis que les gentlemen épris de méthodes hygiéniques commencent à marcher de la proue à la poupe, de la poupe à la proue, tels des athlètes foulant le Stade olympique. Ils entraînent dans leur mouvement les amis, les parents venus souhaiter l'heureuse traversée, et que chassent seulement, après deux heures de brouhaha, le stew^art soufflant une fanfare de cavalerie dans sa trompette de nickel.
Maintenant, les passagères achèvent de vider leurs malles avant que le roulis gêne l'opération. Les tiroirs des commodes se remplissent de dentelles pour le gala des dîners. Les robes sont pendues dans les armoires de citronnier poli. Les nécessaires s'ouvrent. Les flacons brillent, alignés, parmi les fleurs choisies que les messagers apportèrent jusqu'à la dernière minute. Voici que la machine vibre et trépide. La turbine de V Héliopolis meut les douze mille tonnes du grand . ceamer et sa foule élégante, accoudée aux bastirvç'ages, sous les casquettes à la mode, hautes du fopj, basses vers les sourcils, et sous les chapeaux noués par les grands voiles de gaze. Marseille se re-
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cule, son amphithéâtre de maisons roses, blondes, ses monts, la statue dorée de Notre-Dame dominant la mer violette des Phocéens. Les môles et les phares se rapetissent, se collent à la côte. L'angle des eaux s'élargit entre les bruits de la terre fumeuse et les lianes du navire où la vaisselle et l'argenterie retentissent.
Maintéiiant, par l'escalier monumental, les appétits descendent jusqu'aux salles blanches qui contiennent dressés sur les tables, tous les fruits de la patrie laissée. Autour des couverts, les groupes scellent leur sympathie. Gaiement, les jaseries se répondent pendant qu'on débouche les bouteilles. Trois jours, les causeries amuseront ceux et celles qu'attirent, sur la mer des Latins, l'énigme muette du sphinx et de son sourire balafré, l'évocation de Cléopâtre, de César enivrés par le vin lagide, la majesté obscure et la civilisation raffinée des Pharaons qu'on exhume des tombeaux où s'engouffrait avec eux, il y a six mille ans^ toute la vie de l'Egypte inscrite en images délicates et nombreuses aux murs des hypogées.
Trois jours, ce navire que la foudre illumine et vivifie par la vigueur de ses dynamos, portera, au gré des sciences réalisées en lui, notre goût du passé vers les lieux originels de l'esprit qui enfanta Moïse et Pythagore, vers Memphis, ses pyramides, ses colosses et ses tombeaux gardant le sommeil de soixante siècles. Tout ce que l'art imagina de faste simple et limpide, tout ce que la science découvrit de fort et de subtil se trouvent unis dans le navire à turbines, ce
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chef-d'œuvre de l'humanité qui vainc peu à peu l'espace et le temps, grâce aux miracles de ses inventions.
Y.' Héliopolis arbofè,le nom des cités que créa le feU solaire. Lorsque Prométhée arracha du firmament l'étincelle pour en doter les hommes, trop pourvus encore de l'animalité originelle, il sut qu'autour du premier tison s^'uniraient les couples transis, que leur descendance groupée en familles organiserait, devant l'âtre, la vie sociale, et que la flamme brûlant sur l'autel serait, pour les peuples, la divinité de la vie universelle. Ainsi le feu, la foudre furent les causes des lois, des religions et des sciences. Le culte du soleil enthousiasma les prêtres. Ils le nommèrent tour à tour Osiris, Ormudz, Jupiter. Pour chacun de ces noms les nations moururent avec héroïsme sous les ornements de leurs boucliers. Car c'est le feu qui meut le monde moral et physique. S'il a servi de prétexte à la société comme aux religions, il est aussi le mystère que scrutent les savants opiniâtres.
Etats du mouvement fécond, la chaleur et l'électricité régnent sur ce grand navire, VHéliopolis, que Prométhée sans doute espéra quand il promit à l'Olympe vainqueur une race d'êtres capables de se métamorphoser en dieux et d'asservir le ciel aussi. Le soir, notre bâtiment s'avance vers les étoiles brillant derrière ses mâts et ses cordages. C'est à la conquête de ces astres qu'il marche, comme le voulut le Titan, à la conquête par la Science. En efïet, tout ce que le savoir moderne put accumuler de miraculeux et de
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splendide, il l'installa dans V Héliopolis, De la pointe de ses mâts aux profondeurs de la cale agissent les forces saisies par le génie des siècles dans le sein de la nature, puis domptées, transformées en servantes de nos vœux. L'antenne reçoit les dépêches que les ondes Hertziennes apportent du Continent, à travers les espaces ; et, dans le creux de la coque, tournent les. arbres de couche qu'animent la rotation de la turbine et la puissance de la dynamo. 11 y a là, superposées, accouplées, les merveilles de l'esprit que l'antique Egypte produisit, que l'Ephèse éduqua, qu'Athènes polit, que Rome répandit sur le monde occidental, que l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie fécondèrent depuis cent ans et plus, en inventant les prodiges de la physique, de la chimie et de la mécanique. Le sens de l'art perfectionné par les luxes des élites qui se succédèrent Ninive, à Memphis, à Rome à Byzance, à Florence, à Paris, à Londres, ce sens esthétique aménagea l'architecture de ces salles et de ces cabines en bois soigneusement ouvré. Le goût très pur de l'Hellène subsiste dans toute corniche d'armoire, et la mentalité de la Renaissance dans cet escalier monumental qui forme le centre de notre palais flottant. Ce qu'imagina, lignes et clartés blanches, l'âme des Encyclopédistes pour restaurer, au xviu® siècle, la netteté romaine, cela règne dans l'architecture de la salle à manger. Aux sons de l'orchestre vibre la sensualité des Latins et le sentimentalisme des Germains. Le monde et son passé, V Héliopolis les contient dans ses amples flancs. S'il arbore ce nom
c'est que, fille du soleil, la cité naviguante naquit tout entière du feu que Prométhée arracha du feu qu'entretiennent les héros noirs delà chaufferie essouflée au fond d'abîmes en fer. Là, dans les fournaises, ces bons kobolds activent des soleils d'où jaillissent les forces initiales qui nous lancent à travers les flots vers la terre bénie d''Osiris et vers la grandeur nouvelle des races que le Nil abreuve. Le feu retourne à ses origines divines et mystiques.
A peine a-t-on le loisir d'entrevoir les lumières de la Corse, de la Sardaigne, et de saluer la fumée double du Stromboli, les perspectives lumineuses de Messine la Sicilienne riant aux clartés de Reggio la Calabraise ; à peine fut-il possible de converser sur Ptolémée Soter et la belle Hypatie, morte pour la gnose, sur le sultan Hassan et les mamelucks; à peine a-t-on vu les ondes hertziennes exciter l'éclair dans la guérite où elles inscrivent les dépêches d'Angleterre ; Alexandrie émerge déjà de la mer violette, une cité rouge et orangée, voilée de mâtures. Sur la barque inclinée par un angle de toile et par l'effort des rameurs debout, le turban d'un vieillard s'empourpre. C'est le pilote en robe rayée, en soutane brune. 11 excite la vaillance de ses matelots pareils aux Barbaresques des anciennes estampes. Doucement YHéliopolis pénètre dans le chenal que sonde un officier attentif. Entre le ciel écarlate et les eaux bleues, les palmiers s'assombrissent derrière les maisons carrées. Soudain, le phare darde l'éblouissement de son soleil. Et quand le navire atterrit, tout l'Orient coiffé
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de tarbouchs se précipite, malgré le bâton de la police égyptienne, afin de charger les malles du paquebot sur les camions étroits attelés de jolis chevaux mameluks. Bruns escogriffes en soutanes d'azur, en robes blanches, en pantalons de zouave, en manteaux volants; ils assaillent le bâtiment amarré. La robe aux dents, afin de mieux courir, ils se ruent, enlèvent les valises, se coiffent des malles, saisissent les sacs et les paquets, dégringolent, tombent, se relèvent, s'invectivent, cabriolent, se hissent, se courbent. Et de toutes ces faces noiraudes, ce sont des paroles françaises qui s'envolent le plus souvent, comme ce sont des inscriptions françaises qui révèlent le nom des rues, le trafic des magasins et le travail des administrations. Qu'importe si les femmes empaquetées, masquées d'étoffes noires, se hâtent un mioche à califourchon sur l'épaule gauche ; si les moucharabis de bois ouvragés, gardiens de la vertu musulmane, saillent sur les rues tortueuses, sur les échoppes où les fils du calender débitent les babouches jaunes, les tapis et les soies en fumant le chibouk des romantiques ; si le soldat anglais se cambre dans sa tunique garance ; si le fez transforme en pachas véritables les amis délicieux du paquebots. C'est la Méditerranée française qui sonne dans la bouche des Arabes accourus, des mendiants importuns, des fellahs offrant les cartes postales, les dattes et les mandarines, des ciceroni tatoués sur la tempe, des employés refermant les wagons, des gamins criant les journaux. Bonaparte, Kléber et Menou, leurs compagnons firent de ce
peuple une âme sœur de la nôtre, et qui se réjouit de la tiédeur solaire remplaçant notre décembre, au delà des eaux franchies par la rapidité nouvelle de l'hélice. Marseille et Alexandrie sont deux quartiers de la même ville méditerranéenne. Et il demeure inconcevable que nos politiques aient, à la fin du dernier siècle, trompé la confiance d'un peuple tant épris de notre culture, de notre caractère. 11 y aura bien des choses invraisemblables dans Thistoire de France,