CHAPITRE II
Depuis les roches pourprées du Mokattam, la capitale intellectuelle de Islam, Masr-el-Kahira, que nous nommons le Caire, s'incline jusqu'au Nil, selon les pentes de ses quartiers grouillants, avec ses rues étroites comblées de flâneurs aux turbans volumineux, avec ses innombrables échoppes colorées par les marchandises, viandes saigneuses des bouchers, balouches jaunes et rouges des cordonniers, monceaux d'oranges et de bananes, soies rayées des tailleurs, selles et harnais des corroyeurs, cuivres a jour des chaudronnieis, fez en piles que lissent et redressent les fers des chapeliers arabes. Depuis la citadelle qui lance dans l'azur les deux minarets fins de la « Gamia Mohammed-Ali » jusqu'aux basses ruelles du vieux Caire, où la Sainte Vierge, fuyant la persécution d'Hérode, vint cacher, dans la crypte d'Abou- Sergé, l'enfant Jésus, c^est le ruissellement ininterrompu d'un peuple. 11 reflue autour de ses chameaux indignés, graves et grognons. Il se bouscule entre des ânes dociles et chargés de femmes en blouses de serge noire. Il se réfugie sur le tour des potiers qui
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continuent leur besogne. Il s'accumule devant le lourneau des cuisiniers qui font rissoler leurs herbes et leurs hachis dans une Iriture crépitante. Il s'efface devant le haquet-omnibus qui porte des mères informes allaitant leurs nourrissons masqués de mouches tumultueuses. Cinq cent mille mahométans, coptes, syriens et nègres se pressent, du matin au soir, dans les voies tortes que surplombent les cages en bois ouvragé des moucharabis, guérites suspendues pour la curiosité de femmes invisibles et de marmots criards.
Nulle cité d'Europe ne présente un tel spectacle de vie sinon d'activité. C'est le pullulement continu et gai. Les marchandages et les bavardages s'entremêlent au seuil de toutes les boutiques béantes. Le barbier rase les crânes au bord de la barrière qui clôt mal sa cahute de trois cloisons illustrées par un Othello et une Desdémone chromolithographiques. Affable, riante et polie, halée, souvent tatouée au menton, à la lèvre inférieure et aux joues, cette foule indéfiniment musarde. Dans les petits cafés verts, à la mode ancienne, les hommes fument le narghilé ou le tchibouck, à croppetons sur des canapés raides. Certains jouent aux dames. C^ontre les maisons, beaucoup s'accroupissent dans les angles pour causer, les bras sur les genoux et les mains pendantes, au reste insoucieux de la poussière que les voitures leur prodiguent, de la boue que lancent les chameaux piaffant dans les flaques, du deuil que proclament les aveugles précédant le catafalque orné de fleurs en
papiers, de cachemyres multicolores, porté sur les épaules des parents, suivi de cent femmes poudreuses et droites en leurs dominos hermétiques.
Cette humanité babille dans ses ruelles comme dans les larges avenues que les Khédives tracèrent afin de relier la citadelle aux quartiers européens d'Ismailieh et de Tewfikiyeh. Mais l'éclat du soleil, sur ces voies mal abritées, refoule le peuple, dès le printemps, dans ses vieilles rues presque voûtées par les saillies énormes des moucharabis, par les chiffons tendus de façade à façade, parles auvents des boutiques. Les grandes artèressont désertées. La foule n'y passe que pour acheter, dans les magasins à l'instar de l'Europe, ses bijoux de pacotille, ses cotonnades, ses boîtes de conserves. Les acquisitions faites, le musulman retourne à ses souks ombreux, dans les odeurs de fruits, de parfums, de cuir et de friture. Tranchée deci, delà, par une lame de soleil frappant la poussière, une nuit bleuâtre règne sur le torrent de fez enturbannés, de visages augustes ou rieurs, d'étoffes noires empaquetant la lourdeur des femmes.
Là c'est la rue vociférante. Les échoppes dégorgent sur les passants leurs avalanches de pommes, leurs régimes de pantoufles rouges, leurs quartiers de mouton saigneux. L^huile des cuisines en plein vent rissole pour l'odorat des femmes voilées de noir comme nos religieuses, et de plus masquées sous les yeux par un lambeau de laine pendants qu'agrafe au front un court bâton d'or. Funéraires, silencieuses, cubiques, elles flânent. Leurs poitrines molles flottent
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dans les fleurages des camisoles européennes. Hagards, les cochers de calèches avertissent l'Egyptien en soutane qui, du fez, opine contre la rapidité des chevaux. En l'air pendent les loques destinées à répandre l'ombre. Derrière les treillages en bois tourné des moucharabis, les femmes accroupies guettent, presque invisibles, la marche de splendides tâcherons long vêtus de coton bleu, enturbannés d'une serviette et qui posent noblement leurs pieds nus dans la boue. Le marchand d'eau, pour eux, incline son épaule gauche, par-dessuslaquelle se courbe un long jet gracieux issu de l'outre à bec de cuivre chargeant les reins. Sous les enseignes suspendues de façade à façade, se succèdent indéfiniment les hommes aux robes rayées d'or et de brun, aux soutanes sombres, les Turcs d'image, obèses, barbus de