‹ L'icône et le croissantChapitre 24 sur 32 · CE · texte numérisé non relu

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gris, égrenant un chapelet de santal, les novateurs souples dans le costume européen que rehausse, avec une minuscule cravate de satin cerise ou de soie verte, le beau rouge du tarbouch à gland bleu. Borgnes, bigles, louches et chassieux, beaucoup montrent leurs ophtalmies que les mouches goûtent. L'ânier court en hurlant derrière le bourriquot que surmonte le paquet noir d'une femme aux fines jambes nues, hâlées, cerclées d'argent. L'amphore antique augmente la tête des vieilles tatouées au menton. Très droites, elles avancent dans leur haïk informe, s'arrêtent, choisissent les aubergines frites du gros cuisinier, ses pâtisseries feuilletées, ou bien la cotonnade du mercier obséquieux.

Hors de cette ombre grouillante et jasante, les mosquées partout s'érigent avec leurs doubles escaliers de marbre, leurs hautes murailles antiques, les ciselures de leurs minarets qu'une lumière ardente blan chit, parmi l'azur intense. C'est, au Vieux Caire, la mosquée d'Amrou. Ses deux colonnes jumelles entre lesquelles, seul, l'honnête homme peut passer, n'attirent plus que le cicérone. La vaste cour reste vide. La nef béante aux trois cents colonnes romaines et grecques, soutiens d'arceaux arabes, ne recouvre plus de multitudes priantes. Le pilier de marbre gris où les noms d'Allah, de Mahomet, de Soliman furent gravés par miracle, n'assemble plus les fanatiques. Mais, près delà citadelle, la mosquée du sultan Hassan, avec sa grande frise composée de maximes coraniques en caractère de marbre contient, dans ses espaces, maintes équipes de maçons en robes bleues rythmant, d'une litanie, leur effort pour déplacer, pendue à la poutre qu'ils portent, telle pierre angulaire de réparations, Pentagonal et magnifique, le monument garde, derrière la porte d^argent, le corps du fondateur, sous une coupole élevée, creusée d'alvéoles comme une ruche ouverte et bien faite pour les bourdonnements de la foule adorant, pieds nus, la direction de la Mecque.

Voici la couronne de lampes en cristal qui met un cercle d'astres dans la mosquée d'albâtre, à la cime de la citadelle Voici le catafalque de drap vert et de blanches arabesques qui justifie, dans le centre de la ville, la délicieuse architecture de la mosquée construite par l'émir Kitchmar-el-Ishaki, ses rosaces de

vitraux aux dessins de Kachemyr, son escalier de chaire incrusté d'ivoire, ses altitudes dorées, ses hautes grilles dévoilant la vie prodigieuse de la rue. Voici les lettres de sycomore appliquant la vérité mahométane aux linteaux de la très vieille Gamia-Ibn- Touloum, et les gracieuses colonnettes byzantines de sa niche à prière, et ses mosaïques d'or. Rien ne brille en vain dans l'ombre des murailles ainsi dressées, partout. Aux heures de prières, sur les nrttes, le peuple afflue, se déchausse, touche la terre du front, et invoque le dieu d'Omar. Ceux qui ne peuvent venir, prient mentalement derrière leur étal à viande, leur tour d'ébéniste, leurs monceaux de fruits ou leurs cuisines rissolantes. 11 en est même pour ôter leurs bottines à élastiques et, en costume d'Europe, se prosterner dans leur boutique sur le tapis du tréteau qui la constitue principalement.

C'est la joie des voyageurs. L'Orient palpite là, pour eux, dans ses cafés de bois peint, dans ses mosquées où s'épanouit l'art de Byzance conquise, dans ses rues aux façades infiniment variées, marchandes, et turbulentes par les gestes, les offres, les étalages secoués.

Entre toutes, la plus obsédante des impressions est bien la noblesse de l'allure particulière aux races que l'Islam assimila. Loin du Caire même, s'il laisse sa maison de boue sèche pour aller, au Nil, puiser l'eau des irrigations nécessaires, le fellah nous étonne par la beauté de sa robe flottante et bleue troussée sur le bronze de jambes parfaites. Souple, allègre, il marche.

Soit qu'elle se serre autour du tarbouch en un bandeau blanc, soit qu'elle s'y gonfle en torsades, puis redescende, mentonnière, écharpe et bâillon sur un cou vigoureux, l'étoffe du turban s'arrange, toujours de façon esthétique. Par leur gravité comme par leur sauvagerie, les figures demeurent dignes d'inspirer les Tintoret, les Raphaël, les Rubens, les Rembrandt. Chose curieuse, ces maîtres peignirent, dans leurs Hollandes mêmes, les types exacts de l'immuable Orient, lorsque furent groupés les personnages bibliques sur les tableaux où rayonne la Crèche, où David calme le délire de Saûl, où les Gentils persécutent le Catéchumène. Dans la campagne d'Egypte, extrêmement populeuse, tous les Rois Mages et tous les Abrahams des musées illustres ressuscitent près des « sakyés », ces deux roues à dents, l'une manège horizontal que meut le chameau fauve ou le bœuf noir, l'autre verticale qui précipite ses pots d'argile au fond de la citerne, et les remonte pleins afin de les incliner sur la gouttière fécondatrice du petit champ. Aux bords du fleuve et des mares, les Rebeccas survivent, quand, droites en leurs robes simples et frémissantes, en leurs voiles noirs, elles s'avancent, l'amphore aux sommet de la tête, et les bracelets tintant aux chevilles nues.

Du temps héroïque aimé par les contemporains de Hugo et Delacroix, peu de choses ont disparu. Les couleurs et les postures s'éternisent. Au long du barrage d'Assouan où beuglent les sirènes des grues à vapeur balançant les matériaux, ce sont encore des

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mamamouchis et des janissaires qui secondent la science septentrionale la plus récente. Les portes des écluses obéissent à la force électrique capturée par nos calculs, quand le derviche, naguère vaincu près d'Omdurman, détourne à pointles leviers desappareils. Sur les échafaudages suspendus contre le rempart de granit qui contient le Nil, et le transforme en un lac immense, tout ce qui gratte, cimente, forge, ajuste, remblaie, déblaie, toute cette humanité rythmant ses eflorts avec des litanies coraniques ne se diflférencie pas encore des ancêtres vaincus par Bonaparte. Ce sont les mêmes faces arabes, syriennes, nègres, enveloppées de turbans monumentaux ; ce sont les mêmes corps robustes vêtus d'amples culottes bouffantes à fond pendant; ce sont les mêmes échines longues en soutanes de serge fendues sur des gilets à cent petits grelots de soie. Aux sucreries de Nag-Hamadi qu'on dit les plus complètes du monde, les ouvriers travaillent sous la robe bleue et le tarbouch des Croyants pour introduire les cannes dans la machine à broyer à racler, à séparer la pulpe, à la déverser sur les trains de wagonnets mobiles qui l'emportent vers les métamorphoses de la cristallisation. C'est accroupis qu''au dehors les groupes d'ouvriers chauffent, devant le feu qu'alimente le déchet de la canne, leurs mains rugueuses et brunes. Sur la locomotive, un chauffeur au turban écarlate examine le manomètre. Les chameaux balancent, dans leurs besaces de cordes, les pièces des machines, les roues dentées, les petites bielles, les pignons, les écrous et les

serpentins qu'attendent les ateliers de réparation. Ce labeur du Nord ne déforme nullement les races orientales embauchées. Les dos ne se voûtent pas. Les faces n'adoptent pas cet air de souffrance, de dégoût et de haine si coutumier à notre prolétariat. Quelque dur et peu rémunérateur qu'il soit, le travail n'asservit qu'à moitié ces fils de maraîchers méticuleux ou de soldats farouches. Leur vie essentielle se maintient libre. Ils la gardent fidèle à la contemplation du ciel, à la molle insignifiance de leurs propos, à la beauté de leur taille, de leurs yeux ouverts et de leurs manteaux flottants. Les six fellahs qui, péniblement, halent leur felouque comblée de pierres à bâtir, et qui s'inclinent sur la corde creusant leur torse nu, pourraient, à Tinstant, saisir la lance de leurs aïeux égyptiens, le cimeterre de leurs maîtres arabes : ils ne se trouveraient pas en contradiction avec cette nouvelle attitude. Celui qui est resté au gouvernail, ceux qui guettent le gonflement prochain de la voile semblent des seigneurs. Car nul de leurs gestes ne déplace fâcheusement les lignes enrythmiques de leurs corps. Ilsgardent un extraordinaire sens de l'harmonie.

Rappelez-vous ce qu'était, sur notre paysan, la blouse de jadis. Informe ballon de calicot lustré, elle rendait gibbeux le laboureur qui Tendossait, trop courte, par-dessus un large pantalon ridicule. De cette même blouse bleue, l'oriental fait une robe longue qui le grandit et l'affine. Il l'ajuste sous les bras pour se préciser une taille. Il l'échancre au cou pour mon-

trer la courbe de la nuque. Tantôt il la laisse tomber jusqu'aux pieds, afin qu'elle roule comme un nuage accompagnant la majestédesa marche. Tantôtilla ceint d'une corde et en lait une tunique grecque révélant le galbe de jambes nerveuses. Avec le même morceau de coton bleu, notre villageois fut un grotesque de caféconcert, et le fellah une sorte d'apparition héroïque. Quand, par malheur, l'Egyptien, l'Arabe^ devenus efïendis, s'afïublent de nos complets à carreaux, de nos bottines à boutons, de nos hauts cols et de nos petites cravates, leur majesté tout de suite s'évanouit. Le fez qu'ils arborent toujours ne suffit plus à leur assurer la beauté du Pharaon ni celle du Calife. Ils sacrifient leur sentiment héréditaire de l'harmonie au besoin d'imiter le vainqueur actuel, le Nordique conducteur de machines, créateur de forces nombreuses et souveraines. Evidemment les effendis ont tort. Mais leur sens de la beauté personnelle les a peu servis depuis cinq siècles. Autour d'eux, de Bagdad à Tanger, les ruines s'accumulèrent. Autour d'eux, l'Asie, l'Afrique de Rome et de Byzance s'en sont allées en poudre. Ils ont vu les Champollion, les Mariette et les Maspéro ressusciter sous les sables une vie que l'Islam ne supposait pas même y dormir. Ninive, Memphis et Thèbes, Carthage et Timgad ressurgissent entre les masures de boue sèche, les mosquées de plâtre, les tentes et les chameaux entravés. Son ignorance de tout cela surprit l'élite musulmane. Elle mesura son erreur de mépriser le savoir roumi. Elle s'inquiéta. Elle acquit des ports, des

phares, des voies ferrées, des usines, outre les canons et les fusils. L'Egypte de Mohammed Ali, des Ismaïl, des Tewfik fut la première à se vouloir l'esprit d'Europe. L'inauguration du canal de Suez marqua l'apogée de ce mouvement intellectuel contre quoi s'élevèrent bientôt les ambitieux dépités de voir les Européens occuper les places administratives, dominer. Arabi-Pacha put alors fomenter cette révolte qui devait être, à Tell-el-Kebir, réprimée par les troupes anglaises de 1882.

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