CHAPITRE III
Lorsqu'on arrive, Français, dans un pays de richesse méditerranéenne comme l'Egypte, on demeure ébahi. Toutes les ascendances spirituelles qui firent notre génie national de civilisateurs, on les retrouve au coin des rues travesties par la domination arabe. Alexandre vêtu en pharaon est gravé sur les stèles de Louqsor présentant des hommages au dieu solaire et générateur de Thèbes. Amon-Ré. Anubis et Thoout se dressent sur les socles des hypogées en costumes de préteur, malgré la tête de chien et celle d'ibis qui surmontent leurs corps humains. Sous Néron, le commerce de « Notre Mer » avec celui des Indes est organisé par l'intermédiaire des Égyptiens. Notre christianisme a trouvé dans Alexandrie ses théologiens éduqués par l'âme de Platon. Ils transportèrent dans Byzance les philosophies diverses des hérésies qui contenaient déjà les inductions de Spinoza, de Descartes, de Leibnitz, de Kant, de Hegel voire les classifications d'Auguste Comte. Dans la Thébaïde, nos saints les plus illustres furent tentés comme le narre
l'œuvre capitale de notre littérature, le Saint Antoine de Gustave Flaubert. Dans Memphis, que le Caire remplace, et où Moyse, Pythagore avaient appris les sciences mères des plus récentes en notre temps, Amaury, roi de Jérusalem, domina jusqu'au triomphe de Saladin, rival chevaleresque des Croisés. La cendre sur quoi mourut saint Louis reste mêlée aux sables du littoral que loulèrent les sans culottes de Bonaparte venant se faire contempler par quarante siècles. Ces disciples de l'Encyclopédie apportaient, pour la première fois, la religion de la liberté sur cette terre vouée aux tyrannies des sultans mamelouks. Quatre ans le fellah put respirer. Il connut la justice, La commission de l'Institut lui révéla toute la grandeur d'un passé que la brutalité, puis l'inertie de l'Islam, avaient laissé s'enfouir dans les sables. Les francs-maçons de la loge des Neuf-Muses, devenus jacobins et généraux, entreprirent d'exhumer les temples où s'était, jadis, élaborée, la « Lumière » du Grand-Orient. Ils découvrirent les architectures conçues par les émules d'Hiram. Et ce fut une renaissance. Si réelle parut à Mohammed-Ali la sympathie de son peuple fellah pour nos pères, qu'il accueillit les demi-soldes de la Restauration dans ses troupes. Mohammed- Ali comme Ibrahim constituèrent l'indépendance temporaire des fellahs avec l'aide latine, jusqu'au moment où la flotte anglaise les soumit de nouv^eau à l'arbitraire turc.
Les sentiments populaires nés en cette période n'ont guère varié depuis 1840. Tout ce qui pense en Egypte
se rappelle avec émotion cette ère de courte liberté, le glorieux concours prêté à l'émancipation de la Grèce, puis l'incompréhensible alliance de l'Anglais libéral et civilisateur avec le Turc autocrate et destructeur. Malgré la belle administration de lord Cromeret l'enrichissement de la terre dans laquelle, peu à peu, sont réveillés les Pharaons par la science heureuse de nos Mariette, de nos Maspero, de nos Legrain, de nos Clermont-Ganneau, l'Egyptien aime l'Anglais mollement. Il le juge hautain, distant, inexorable et dur. De Méditerranéens à Méditerranéens, l'entente était facile. Ces Tommys orgueilleux qui passent au galop des bêtes, et que suit, en haletant, le pauvre ânier pieds nus ; ces Vikings en tuniques rouges et en pantalons écossais, fiers de leurs victoires sur les races brunes ; ces personnages silencieux parmi un peuple bavard, gesticulant et passionné ; ces bureaucrates têtus et rigoureux, plaisent à demi. En déclarant que tout fonctionnaire égyptien devait s'incliner devant le fonctionnaire britannique même subordonné. Lord Cromer a profondément offensé l'élite indigène, comme en effaçant les ministres égyptiens devant les conseillers de Londres mis auprès d''eux. Dans l'école l'enfant est contraint à des marques ridicules de respect envers l'instituteur anglais. L'enseignement supérieur ne visequ'à discipliner des subalternes. De là cette animosité contrôles profeseurs français qui tentent de former des caractères. On a supprimé les sections françaises des écoles primaires, puis celles des établissements consacrés à
l'instruction secondaire, de sorte que le recrutement futur des étudiants de langue fran^çaise, pour l'enseignement supérieur, se trouve compris. Ainsi les jeunes égyptiens auront l'intelligence complètement asservie par les méthodes exclusives de la Grande Bretagne. Les professeurs, comme tous les autres anglais, reçoivent des traitements exagérés par rapport à ceux de leurs collègues. L'olficier touche une solde double ou triple de celle dévolue à son égal égyptien. Celui-ci accomplit beaucoup plus de besognes obligatoires, et jouit d'infiniment moins de privilèges. Mille plaintes s'élèvent. Cela crée une situation bien délicate pour la presse française du Caire que l'élite égyptienne charge souvent d'interpréter ses craintes. Aussi l'Entente Cordiale ne laisse-t-elle pas toute quiétude aux Anglais, aux Français des terres pharaoniques. Il s'agit de la maintenir vivante et franche devant les Egyptiens, Tâche ingrate. Car, si le gouvernement britannique favorise les Français sur quelques points, ses adversaires triomphent à grand fracas. S'il mécontente nos compatriotes, ceux-ci fatalement sont enclins à reprendre le rôle d'arbitres entre les autochtones et le protectorat. Agacés par les péripéties de cette lutte sourde, les Anglais parfois affirment brusquement leur suprématie. Un beau jour, ils substituèrent un de leurs concitoyens au Français qui, selon la tradition, dirigeait l'Ecole de droit. Or, la langue du tribunal est, en maints endroits, française, le code, presque totalement copié sur le code Napoléon. L'objection semble importante que l'on fait à
cet anglais de savoir peu les doctrines, au moins, de connaître mal leur esprit, s'il s'assimile bien les textes. D'ailleurs la licence en droit lui fut refusée plusieurs fois par les examinateurs de Paris. En réponse à ces critiques, les petits-fils de Nelson rappellent la bataille d'Aboukir, et leur chance qui nous força d'évacuer Alexandrie en 1801. Ils adoptent quelque défiance à l'égard de nos amis. Naguère nos égj'ptologues se sentaient maîtres au milieu de leurs terrains de fouilles. Bien que, très jeune, M. Legrain ait tiré du sable de Karnak toute une Thèbes ensevelie; bien que M. Maspero s'évertue, en Nubie, à perpétuer l'œuvre de Champollion et de Mariette, on sait avec quelle aisance ; bien que M. Clermont-Ganneau dote le musée du Caire magnifiquement de béliers en or et de manuscrits araméensqui vont modifier beaucoup l'exégèse de la Bible, partout un Anglais, prés d'eux, s'installe, ou bien installe un Allemand enclin à leur disputer l'honneur de pareils travaux.
Or, l'égyptologie est française. Il suffît d'examiner la malencontreuse restauration du temple de Deir-el- Bahri opérée à Louqsor, sur la rive gauche du Nil, par les gens de Londres, pour les convaincre d'imprudence. Sur un pilastre sans style, on empale une tête antique séparée, jadis, de sa coiffure qui gît à ses pieds; et l'on ne s'aperçoit point que ces deux morceaux s'emboîteraient parfaitement. Un plafond de galerie plan, peint en bleu par les anciens et semé d'étoiles, devient une voûte de plâtre rose d'après l'esthétique d'Albion. C'est peu. Il s'avère aujour-
d'hui que le barrage d'Àssouan eût pu surgir en un autre lieu, d'où l'amas des eaux, en s'écoulant, eût fertilisé la plaine sans détruire les merveilles de l'art ptolemaïque assises dans l'île de Philœ. Des études furent négligemment poursuivies, quelques influences de gros entrepreneurs singulièrement obéies ; et ces incomparables monuments peuvent disparaître. Entre autres erreurs, celles-ci sont néfastes. Les élites humaines regretteront toujours que l'archéologue anglais n'ait pas confié à des compétences meilleures le soin de préserver le legs antique. Les ministres de la Grande-Bretagne aussi aiment ofifrir à leurs amis des sinécures. Les postes d'Egypte servent à pourvoir les gentlemen sympathiques et médiocres. Or, comme la classe moyenne anglaise est infiniment moins savante que les émules allemande, américaine ou française, ses sujets n'arrivent guère à compléter, sur place, leurs connaissances. De là, tant de méfaits saugrenus. Ainsi les services sanitaires ne réussissent point à débarrasser l'Egypte de la peste, ni à bannir le choléra.
Comment ne pas s'étonner de la chance britannique. Cette race, d'intelligence réduite mais de caractère opiniâtre, gouverne à la surface de la planète. Elle a conquis l'empire mondial. Elle l'organise. Elle le conserve, tandis que le génie encyclopédiste n'a pas su maintenir Montcalm au Canada, Lally-Tollendal ni Dupleix dans l'Inde ; tandis que nous piétinons au Maroc par peur d'injonctions étrangères; tandis que nous allâmes inutilement en Louisiane, au Mexique,
partout. Causez vingt minutes avec un capitaine d'Edouard VIL II n'a pas la mentalité d'un sergent parisien quelque peu dégourdi. Fréquentez à Londres la gentry. Son ignorance vous stupéfie. N'importe quel bonnetier de Rouen en sait dix fois plus qu'elle sur l'histoire et l'éconornie britanniques. Et pourtant cette classe bornée, trop indiflférente aux arts et aux sciences, férue de préjugés, cette classe a recommencé l'œuvre des Romains. Il est vrai que le sens de la solidarité nationale la fait respectueuse de son élite. Elite très restreinte, bien plus restreinte qu'en pays germanique ou latin, mais excellente et vraimentmaîtresse. Jamais un homme de cette élite, accomplissant une œuvre en Asie, ne s'attirerait les haines qui s'allient chez nous contre un Doumer, et le font rappeler plutôt que de le laisser prendre une importance odieuse aux jalousies des rivaux parlementaires. Voilà pourquoi ces guerriers qui durent se mettre trois cent mille pour dompter, en quatre ans, quelques centaines de paysane boërs incapables de tirer hors de l'abri de kopjes ; voilà pourquoi ces officiers qui ne parurent pas égaler leurs collègues européens allant délivrer les légations assiégées dans ie Pékin par les Boxers de 1900 (on se rappelle la marche inhabile de l'amiral Seymour qui laissa couper la voie ferrée de Tien-Tsin^ sur ses derrières); voilà pourquoi ces gentlemen dominent le monde, et même cette Egypte française par l'opinion autochtone, par la langue officielle, parles inscriptions de ses boutiques et de ses gares, par le langage de ses âniers, par les souvenirs
de Kléber et de Menou, par l'enthousiasme que provoqua le percement de l'isthme de Suez. Demain, leur gouverneur discutera même les avantages que nous réservent, sur le sol des Ptolémées et des Antonins, les stipulations de l'Entente Cordiale, si elles servent de prétextes aux revendications des classes supérieures indigènes.
Nous aurions mauvaise grâce à méconnaître cette supériorité effective de la nation qui nous aide maintenant à conserver l'équilibre en Europe et la paix trop nécessaire. Il nous sied en Egypte, comme ailleurs, d'accepter les conséquences de nos abdications. xMais nous pouvons seconder la tâche des diplomates et des journalistes français qui, là-bas, s'efforcent de perpétuer notre prestige moral. Grâce aux Fernand Brun, aux Vayssié, aux Colrat, le commerce de notre patrie augmente, sur la côte alexandrine, ses importations. Dans ce delta cultivé comme nos départements les plus riches, par une admirable population d'agriculteurs, nous possédons une clientèle sûre. Elle lit aisément nos étiquettes. Elle écoute volontiers nos drames classiques traduits en arabe et adaptés au goût populaire. Dans certaines villes, notre langue est à l'arabe ce qu'elle est au provençal ou au breton dans notre patrie. Même s'ils sont au service officiel de l'Angleterre, les Egyptiens catholiques ou coptes parlent le français une fois sortis du bureau. Ils considèrent notre langue comme principale et non comme auxiliaire. On l'oublie beaucoup ici. On oublie que le Haut Oubhangui et la région du Lac Tchad où s'ef-
forcent nos explorateurs, nos officiers, nos colons, voisinent avec les vallées qu'arrosent les affluents du haut Nil. Bien que le sirdar vainqueur d'Omdurman nous ait, à Fashoda, barré la route, des relations pratiques s'établiront fatalement, quelque jour proche, entre notre Soudan et le Soudan desservi par les voies ferrées de la mer Rouge, par celles de Khartoum au Caire. Là se peut créer une circulation économique. Ce serait un très souhaitable résultat de TEntente Cordiale si, de concert, s'établissait la suprématie des deux négoces unis dans le centre de l'Afrique, après avoir obtenu, le long du Nil, la fidélité d'une clientèle échelonnée. Malheureusement, nous nous occupons avec indolence de l'avenir. A Louqsor, lieu de réunion pour les personnes cultivées des deux mondes, le consul de France, un Copte, ignore notre idiome, et cela dans une contrée où les Pères l'enseignent à des centaines d'enfants. Sans doute le consul n'est-il pas, lui, élève des Jésuites ; et cela détermine le choix bizarre.
Ne nous en prenons point à nos ministres. Ils furent nombreux et divers depuis 1870. S'ils ne voulurent marier la France à l'Egypte, c'est qu'ils sentaient l'insouciance d'une démocratie avide d'aise, mais hostile aux moyens d'obtenir cette aise. Les salaires, les appointements n'augmenteront que si notre politique extérieure assure à l'industrie de nombreux débouchés. Les cinq cent mille cabaretiers qui détiennent le pouvoir réel ne peuvent comprendre cette vérité simple, lis espèrent l'enrichissement du peuple,
non par la révolution qu'ils n'osent essayer, mais par la magie d'éloquences radoteuses et stériles. Aussi voit-on l'Anglais, TAllemand se substituer en Afrique, en Asie, en Amérique, en Inde française même, aux exportateurs de Marseille, de Bordeaux et du Havre. C'est un gros chagrin de constater cette ruine progressive delà France, dès qu'on aborde, passé les mers, suruneterreexotique.Pour faire visite à l'art ptolémaïque subsistant avec le beau temple de Dendérah, je passai, certain jour, par la ville de Kéneh. C'est une rue et maintes ruelles aux échoppes béantes où les marchands débitent la viande, étalent les fruits, rapetassent les babouches mollemment. Sous le turban ils sourient, puérils et barbus. Ils jouent avec leurs doigts de pieds^ avec le fourneau du chibouck. Durant ma promenade rien ne décela l'Europe que deux boutiques : r « Epicerie internationale » et la « Droguerie », enseignes françaises. Cette cité d'Orientaux accroupis, en soutanes ouvertes sur des robes à raies, reçoit encore de nous ses conserves, son chocolat, ses remèdes. Et les mots français avertissent les chalands qui sortent de la mosquée pieusement. Il en est de même un peu partout. Mais combien de temps cela va-t-il durer, si nous omettons de soutenir nos exportateurs ? Moins que rien. Le commis allemand apporte déjà dans cette épicerie sa bière de Brème, et, dans cette droguerie, ses antipyrines. Le fonctionnaire anglais que coiffelefez égyptien y réclame ses pickles et ses « Pon's extract ». Assez vite, les négociants, séduits par le crédit tudesque et l'affluence des
touristes britanniques, remplaceront nos marques par les concurrentes. Les ouvriers qui reçoivent des salaires en préparant, ici, le chocolat et les confitures perdront des heures de travail, parce que les commandes égyptiennes auront diminué. Cela ne les empêchera point de s'opposer en réunion publique à toute action extérieure, même s'ils chôment et dépérissent, faute de cette action. Servie par les députés aussi malavisés, leur opinion l'emporta lorsqu'en 1882, notre Parlement refusa d'associer l'escadre française à la flotte anglaise venant protéger, devant Alexandrie, les Européens massacrés par les fanatiques d'Arabi bey. C'étaient nos marchands, nos concitoyens, les propagateurs de notre langue et de notre influence que nous abandonnions lâchement à la face du monde ; c'était notre industrie que nous découragions et dont nous limitions volontairement les succès ; c'étaient nos ouvriers métropolitains dont nous sacrifiions bêtement les avantages d'alors, d'aujourhui et de l'avenir.
Malgré cela, nous avons conservé en Egypte des sympathies évidentes. L'agitateur nationaliste, Mustapha-Kamel, nous exceptait parfois de l'ostracisme auquel il voua les autres Européens installés dans la plaine du Nil. Bien que les plus fervents de ses disciples déclarent préférer l'autorité turque, le régime du café opportun, du cordon de soie et du cimeterre à l'insulte d'une alliance avecleRoumi, nombre d'entre eux laissent entendre qu'ils s'accommodeïaient peut-être de notre libéralisme. Cette pré-*
caution oratoire marque assez le prestige dont jouit encore notre pavillon sur cette terre toute sonore de nos anciennes victoires.
Pourtant, sous l'administration anglaise, l'Egypte a connu l'ère de prospérité. A côté du Caire islamite aux rues tortueuses et au peuple enturbanné, pullulant, grouillant, aux mosquées somptueuses maisencroûtées de masures branlantes et pittoresques, une ville d'élégances limpides fut construite. On se croirait dans l'une de ces capitales nordiques, telle La Haye, où règne le luxe du net, du clair, des édifices simples et nobles merveilleusement appropriés au confort intérieur et à l'harmonie du décor externe. En chacune de ces maisons, les propriétaires ont restauré l'art arabe dans quelques pièces, avec un goût indiscutable, à grands frais. Le palais de l'Agence diplomatique française est aussi une sorte de^musée recouvert de faïences rares, de mosaïques précieuses, de lambris ouvragés présentant l'excellence des transformations apportées, parleskhalifiesjà l'architecture byzantine. Des automobiles parfaites et rapides, des équipages magnifiques conduits par des cochers à fez traversent ces quartiers opulents pour atteindre le pont de Ghezireh, la promenade le long du Nil. Dans ces quartiers les terrains subirent, naguère^ des variations de valeur stupéfiantes, allant d'un à quarante. La culture de coton avait enrichi brusquement les familles des propriétaires ruraux. On achetait le sol pour construire des monuments affectés aux banques, aux compagnies d'assurances, aux demeures particulières,
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etc. Ce fut un délire de spéculation. Maintes personnes, devinrent plusieurs fois opulentes et pauvres en peu de saisons. Puis, cette témérité liquida. Ce fut la crise. Les acheteurs de terrains ne surent à qui les revendre. Il leur fallut les garder. Plus de constructions à entreprendre. Chaque service se trouvait pourvu. Néanmoins la ville d'Héliopolis, conçue par le baron Empain, et suscitée d'un coup aux environs du Caire, dans la partie la plussalubre, s'érigeait hardiment, avec ses nombreuses villas, ses «palaces» colossaux, ses avenues aux squares verts, ses monuments administratifs. Un chemin de fer s'acheva qui transporte, en quelques minutes, le citadin déprimé par le travail et la chaleur dans un air vivace, tonique. Rien de plus curieux que cette œuvre de l'esprit trusteur, loin des Etats-Unis, devant les Pyramides et le désert, panorama féerique pour les balcons et les terrasses de cette ville fabriquée en un instant de génie synthétique. Ainsi qu'à l'époque des Pharaons, tout un peuple de fellahs terrasse, pompe, pétrit le ciment, court sous le faix de cuves emplies de plâtre. Maintes fillettes aux chevilles ornées d'anneaux en métal galopent sous la baguette du contremaître afin de promptement servir la chaux aux ajusteurs de briques. Les Cléopâtres, les Hypathies se précipitent en longues robes dont un pan retenu dans la bouche n'entrave nul essor. Rieuses et fustigées, ces jouvencelles gritupent le long des plans déclives qui remplacent là-bas d'étage en étage, les échelles de nos maçons. C'est une animation fantastique. Le mar-
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chand d'eau promène sur les chantiers son outre à bec de cuivre et l'incline vers les manœuvres altérés. Des escouades entonnent ryhment une litanie coranique; et cela les excite à soutenir de leurs vingt épaules la poutre à laquelle des masses de pierre sont suspendues par des cordes. Majestueux, le génie méditerranéen reprend ainsi l'œuvre interrompue des Pharaons. Anglais, Belges, Egyptiens, Français, les ingénieurs et les architectes s'évertuent à créer une ville harmonieuse, tout à l'heure illuminée par la foudre captive, desservie par la vapeur locomotrice, remplie de tout ce que la planète engendre de savoureux et de favorable pour la délicatesse de l'élite humaine. Prométhée continue son labeur envié des cieux. Le total des forces que la nouvelle science subjugue, il les inséra dans la coque de VHéliopolis, qui en trois jours relie, par delà « Notre Mer », le tumulte d'Alexandrie au tumulte frère de xVlarseille. En ce lieu même d'Héliopolis, quelque jour les égyptologues exhumeront les vestiges du savoir que les prêtres anciens cultivaient dans les cryptes secrètes de leurs temples en instruisant des disciples capables de dompter un peuple hostile avec le secours de fléaux inventés.
Nulle crise ne semble donc pouvoir s'éterniser au Caire. A cet énorme boom, comme disent les Américains, une belle fièvre de création survivra, Les financiers compétents supputent que la culture du coton sera étendue vers Khartoum, et plus loin, sur les deux bandes vertes qui longent le désert arabique et le désert
lybique, aux flancs du Nil fécondateur. Certains optimistes espèrent qu'une fois ces travaux nécessaires accomplis, les recettes pourraient offrir à l'Egypte quinze cents millions annuels, en échange d'un capital de cent millions. En effet, le barrage actuel d'Assouan que l'on va refaire sous couleur de réparations, de graves erreurs ayant été constatées, ne coûtera que trente-huit millions. Sur cette terre bénie où trois récoltes se succèdent, de l'hiver à l'été, cent millions garantiraient un revenu presque décuple du capital souscrit.
Telle est la richesse que notre parlement méconnut dès 1882. Tel est le pouvoir d'achat que demain posséderont les Egyptiens, et que nous échangeâmes contre les difficultés humiliantes du Maroc, au détriment de nos industries métropolitaines et de nos salaires ouvriers.
Si désintéressés, si loyaux en cette aflaire que puissent être les Anglais à notre endroit, ils ne sauront évidemment violer les principes économiques leur commandant d'accaparer ce pouvoir d'achat au bénéfice de Londres, de Manchester et de Glascow. Une fois de plus, l'ignorance et l'impéritie de notre Parlement seront dénoncés par l'histoire. Nos fils auront-ils jamais assez de rage pour blâmer comme il conviendra la France trahie par la France?
Et cette trahison ne cesse pas. Les anticléricaux veulent retirer aux missionnaires les dernières subventions qui leur attribuaient un caractère officiellement français. Or, ces gens-là sont ceux qui maintiennent
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notre prestige en instruisant de notre langue les nouvelles générations admises dans les écoles libres du Caire et des provinces, cela jusqu'au faîte de la Haute Egypte. Grâce à eux notre commerce garde une clientèle importante. Pourquoi donc la disperser en reniant ces Jésuites, ces Frères de la Doctrine, ces Franciscains, ces sœurs de Saint-Vincent de Paul ?