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CHAPITRE IV

Outre leurs temples et leurs mosquées d'autrefois, iMemphis, Thèbes, Syène ont aujourd'hui leurs Palais d'hiver pour l'agrément des voyageurs. L'ère des grands hôtels succède à celle des édifices religieux et guerriers, dans l'histoire de l'architecture. Au centre du Caire populeux, comme sur le désert d'Assouan, des bâtisses imposantes se sont élevées que la foudre éclaire, que des salles immenses évident, que des armées de nègres Berberins en blanches robes ceintes d'écarlate desservent. Le gong y retentit pour avertir du dîner les dames en toilettes de gala, les gentlemen cuirassés de linge dur et vêtus de smokings neufs. Au centre des halls, les sociétés se forment et jasent pendant que les musiciens d'Italie évoquent, de leurs archets, les âmes de Berlioz, de Wagner, de Grieg, entre vingt autres moins émouvantes. On voit M. Maspero disserter allègrement sur l'Egypte antique au milieu de disciples qui arpentent les interminables et claires galeries de ces édifices. Par-delà leurs balcons de pierre, le Nil que bleuit la lune attire les admira-

teurs des nuits orientales. Au matin, tout le caravansérail retentit de joies. C'est le départ pour les excursions. Les ânes blancs se pressent sous le bâton des coureurs à la tunique troussée. Les dromadaires à genoux souffrent en barrissant que les jeunes filles s'installent sur le sommet de la bosse. Les voitures aux beaux attelages de chevaux arabes s'arrêtent devant le perron. C'est un empressement et une turbulence. Au guichet du télégraphiste, les messieurs câblent leurs ordres pour Londres, Berlin, Paris avant d'enfourcher les aliborons ou de se hisser sur les méhara. Des tartarins se cambrent dans leurs costumes d'explorateurs à casques et à voiles verts. La plupart des touristes adoptent le complet de plage. Ils se félicitent. Ils adulent les amazones en selle et très braves sous les tulles gris ou blancs qui les défendront contre le soleil. Les joueuses de tennis partent, la raquette au poing, pour le lieu du filet. Fières de leur vaillance, en courtes jupes de tussor, en blouses diaphanes, en chapeaux blancs, elles interpellent les paresseux aux fenêtres. Les amateurs de photographies pressent le ressort du déclic.

Jamais l'Egypte des Pharaons ne connut une semblable activité dans ses temples illustres. Exilé à Syene-Assouan, pour l'excès de ses satires, et chargé longtemps de commander la garnison romaine qui protégeait la ville, ses marchés, son port, ses carrières contre les incursions des Nubiens, Juvénal ne put sans doute exercer sa verve sur une élite aussi raffinée de voyageurs, de poitrinaires, de curieux.

Cependant, c'est là qu'il laut apprendre l'Egypte, ausculter sa vie précieuse. Sise aux confins de la Nubie et de la patrie où régnèrent les Pharaons, cette ville fut toujours la limite entre la civilisation méditerranéenne et la barbarie du centre africain. Dans son temple de Pilak ou Philœ, île au milieu du fleuve, Isis très anciennement marqua, de sa posture hiératique, le seuil de la région que les Ramsès firent glorieuse avant les Grecs des Ptolémées, les Romains de l'empire, les néoplatoniciens de Byzance, les Arabes de Saladin, les grenadiers de Bonaparte et de Menou.

C'est pourquoi les barques mènent à cette île tant de curieux pensifs, qui sont venus là, dans l'express blanc aux vitres noires, à travers les sables éblouissants. Ces hommes élégants, ces femmes frêles aiment remonter le fleuve entre les rochers de la première cataracte aujourd'hui apaisée, jusqu'au temple délicieux en ses proportions hellènes. 11 émerge blond et oblique avec quelques têtes de palmiers dans le lac artificiel au delà du barrage. Sa lace, le pylône de Neos Dionysos, regarde le mystère de l'Afrique d'où le fleuve provient entre les dunes et les monts rougeâtres. Le pharaon y est représenté en lignes nettes prenant ses ennemis par les cheveux et les assommant : épouvantail nécessaire pour les barbares. Jusque-là furent chassés les Mamelouks par les soldats de Desaix. Une inscription en témoigne sur une paroi du portail central, et que les Français de maintenant peuvent lire les larmes aux yeux, car elle fut gravée

par nos aïeux mêmes accourus là dans un élan ; d'héroïsme :

L'an VI de la République, le 1 3 messidor, une arm^e française commandée par Bonaparte est descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis, vingt jours après, les Mamelouks en fuite aux Pyramides, Desaix commandant la première division les a poursuivis au delà des cataractes où il est arrivé le 13 Ventôse de; l'an VII. Les généraux de brigade Davoust, Priant et Belliard, Dondelot, chef de l'état-major, La Tourménie, commandant l'artillerie, Eppler, chef de la... légère, 13 Ventôse an VII de la République, 3 mars, an de J.-C. 1799, gravé par Castex, sculpteur.

On imagine leur orgueil d'encyclopédistes qui retrouvaient l'Egypte d'Hérodote, et ses fables. Ils séjournèrent dans cet Assouan. La ville s'allonge en aval des rapides que le Nil franchit sans tumulte à présent. De la « grande cataracte », il reste des rochers noirs, arrondis, polis par l'étreinte des eaux vigoureuses. Pendant quelques millénaires, le courant pressa des cailloux contre les flancs des récifs. Ainsi creusa-t-il de singulières cavités où les girations des galets se continuèrent durant des siècles avant que l'élan du fleuve s'atténuât après avoir foré les formidables barrières du gisement, les avoir dispersées. Les dunes de la rive occidentale sont déjà le désert. Sables blonds, pierres ferrugineuses, roches émergées cernent d'un terrible décor le couvent copte que les Byzantins, là, consacrèrent au renoncen^ent de leurs ascètes. Nulle espérance, sinon celle en la niiséri-

corde du Christos, ne pouvait fleurir dans ces vallées de poussière torride. Aux alentours, la trace du chacal seule laisse une apparence de vie fugitive. Si l'on se hasarde parmi les nels et les cloîtres éboulés, si l'on examine les roides figures d'anges peints qui subsistent aux voûtes à demi détruites, si l'on gravit les escaliers déhiscents depuis le xiii° siècle, si l'on saute les murs de défense presque enfouis pour escalader péniblement la montagne ferrugineuse et ses cimes, on mesure toute la puissance d'une foi qui permit à ces moines de prier là parmi les cruautés mahométanes et la désolation du lieu. L'unique joie terrestre devait être de monter, certains jours, sur les roches grises dominantes afin de contempler, outre l'île verte d'Eléphantine, le Nil courbe et bleu accouru de Philœ, ses remous autour de mille écueils de granit où bâillaient alors les crocodiles. La matière de l'obstacle rompue en innombrables cailloux, blocs, monts, forme la rive orientale^ antique carrière des obélisques, des sarcophages et des colosses immortalisant, de Syène à Memphis, les trois mille années victorieuses des Pharaons.

L'exploitation de cette carrière fit la richesse historique d'Assouan. Les bateaux du Nil y venaient en foule prendre charge. Puis, ils descendaient le courant vers Thèbes, vers Héliopolis, sous le faix des minéraux demandés par les architectes des temples et des nécropoles. Ici même un des plus grands labeurs humains fut accompli, dans ce paysage qui serait lugubre si le soleil impérieux n'illuminait les mouve-

ments du fleuve, les ors des sables et les faces scintillantes des granits, s'il n'attirait hors du limon les feuilles radieuses des palmiers. A leur abri, les casseurs de pierre, les bateliers, les aubergistes et les soldats construisirent les quartiers de boue sèche, les caravansérails de ciment, les casernes blanches. Au sommet des collines, et dans Eléphantine, l'espoir en une justice future installa des temples, des couvents, des mosquées, des marabouts. Toute une humanité douloureuse mit en ces pylônes, clochers et dômes, ses vœux de rédemption. Isis, Hathor, Jehovah, Jésus et Allah furent suppliés tour à tour de prendre en pitié les pauvres tailleurs de pierre, les rameurs et les hàleurs des chalands, les soldats qui harcelaient les plèbes à la tâche, les capitaines en exil dans ce nôme. A présent comme autrefois, la flottille des bateaux s'ancre en aval des rapides. Mais elle peut remonter le cours inoffensif du Nil jusqu'au barrage d'Assouan, franchir les écluses, et s'en aller vers Ouady-Halfa porter les amphores de Keneh, les cotonnades anglaises, la ferblanterie allemande aux villages des berges. Les deux mâts de la grande barque et leurs antennes obliques se mêlent à cent autres mâts et antennes, pour se confondre avec les palmiers touffus ombrageant les buveurs, les fumeurs de chibouk et les chameaux agenouillés qui beuglent d'indignation pendant qu'on les sangle. Bientôt, de ces embarcations, les unes descendront le Nil, avec du granit que l'on taille encore dans les carrières timbrées du cartouche d'Aménophis III. Les autres remonteront

entre les rocs et les îlots, vers les écluses du barrage, vers le prodigieux labeur que le génie moderne inaugura dans ces parages d'écueils, de sables, d'eaux et de palmiers, afin d'enrichir les provinces en élargissant sur les deux rives les'bandes de sol atteint par la fécondité de l'inondation. Trois cent soixante-quinze millions de propriété rurale furent ainsi joints au domaine foncier de l'Egypte. La culture du coton se multiplia. Bien des familles fellahs connurent l'aisance après une misère que modéraient mal leurs 15 heures quotidiennes de besogne aux champs.

Une vive émotion de pensée vous agite lorsqu'on parvient sur ce rempart de granit, extrait des carrières d'Assouan et de la matière même qui s'érige à Thèbes, en colosses et en salles hypostyles. Malgré la facilité du parallèle, on confronte l'œuvre ancienne vouée toute à la gloire idéale des dieux et des dynasties royales avec l'œuvre contemporaine destinée à l'enrichissement du peuple. L'une préparait l'immortalité, l'autre assure la vie positive. Celle-là confiait au rêve le bonheur des âmes. Celle-ci multiplie les bénéfices des affaires. Les milliers d'esclaves sacrifiés à l'édification des temples, gloire et salut religieux d'un prince, ressuscitent en notre imagination, ainsi que les ouvriers victimes d'accidents pendant la construction de ce barrage. Deux morales s'affrontent à Philœ, dont les pylônes, là-bas, sont battus par les eaux.

Ce n'est pas que les Pharaons aient jadis négligé de bâtir les digues nécessaires à l'épanchement du limon et à la réglementation de la crue. Même les

lo

historiens prétendent que le phénomène fécondateur décida les monarques de l'Ancien Empire à promulguer le premier système de lois. Le principe législatif serait hé dans les temples d'Ammon et d'Osiris. De là il aurait été propagé sur le monde méditerranéen j)ar la Grèce et Rome. Mais, pour indispensable qu'ait été, dans l'esprit des Menés ou des Cheops, l'invention de ce régime, il iie fut que le moyen de leur ambition idéaliste et religieuse. Aujourd'hui, fort différent semble le mobile qui détermine l'entreprise de pareilles œuvres. Il consiste à vouloir enrichir une nation, pour qu'elle échange, ensuite, les revenus de sa fortune nouvelle contre les produits fabriqués par les travailleurs des patries commanditaires, pour qu'elle rémunère ainsi l'aide offerte d'abord. Cette solidarité des peuples deviendra-t-elle efficace pour améliorer leurs vies.? Plus ils se pénètrent, mieux ils se servent. Les Français à Suez, les Anglais à Assouan, transformèrent en opulence positive la pauvreté moderne de l'Egypte ruinée par le gouvernement des Arabes.

L'eau que le barrage met en réserve de décembre à lévrier, remplirait un milliard de mètres cubes. Dès avril, les issues s'ouvrent progressivement. Le fleuve coule le long des rives, remplit les anses où les fellahs puisent selon une méthode vieille comme les plus antiques stèles des Pharaons. A mi-hauteur de îà berge, c'est le chadouf, un balancier à contrepoids postérieur et portant un seau de cuira la pointe antérieure. L'homme, d'en bas, tire à lui ce récipient qui

plonge et remonte aussitôt sous l'action du contrepoids, puis se déverse dans une rigole par où l'eau va combler une fosse. Là un autre seau de chadouf plonge et hisse le liquide sur le faîte du talus, à moins qu'il ne faille un ou deux étages encore de chadoufs pour atteindre le niveau des champs.

Ainsi répartie sur toute la contrée, l'eau du Nil anime le travail dès fellahs. Partout l'on s'évertue. L'âne plie Sous les sacs de la deuxième récolte. Le dromadaire, digne et mesuré en ses allures, disparaît dans les tiges de maïs ou les plants de cotonniers qu'il traîtiè avec sa personne majestueusement bossue. Les ribambelles d'enfants poussent les béliers aux laines longues et brunes dans les pâturages. Les fillettes en robes flottantes courent derrière les boeufs noirs, gibbe'ux et mal poilus. Des petites vierges droites portent sur la tête voilée d'énormes touffes de verdure. Depuis le temple eurythmique de Philœ, que noie loiité uiie saison, hélàs, le lac bienfaiteur, jusqu'aux mtirs d'Alexandrie, une population nombreuse et massée s'empresse autour de ses villages en boue brune sous le vol des éperviers.

L'intelligence des ingénieurs a multiplié la vie des Egyptiens, comme l'intelligence des Pharaons avait multiplié leur gloire.

Les deux barrages d'Assouan et d'Assiout coûtèrent 100,000,000 à peu près. Aussi, les enthousiastes vont-ils répétant que 100 millions de francs^ employés ainsi, vers la deuxième cataracte, par exemple rapporteraient au moins chaque année la moitié du

capital, si la Société fermière obtenait par avance la concession de terres riveraines. Ouvrir les écluses en juillet pour pernaettre au limon de s'épandre sur les champs de froment et de trèfle qu'on ensemence en novembre-décembre, qu'on moissonne en mars-avril; puis fermer les vannes en décembre, laisser le réservoir se remplir pour envoyer, en avril, l'eau dans les terres où l'on sèmera le coton bon à cueillir en novembre-décembre, et le maïs cultivé d'août à novembre : telles seraient les besognes faciles et lucratives des concessionnaires.

Les vannes d'Assouan furent inaugurées en novembre 1902. Dès 1904, la Banque Nationale, le Crédit Foncier Egyptien, la Banque Agricole augmentaient leur capital, émettaient des obligations, par centaines de millions, aussitôt placées. D^autres institutions de prêts hypothécaires imitaient le mouvement ; elles trouvaient preneurs de leurs titres. De nouvelles Sociétés se formaient pour l'achat de domaines ruraux, leur mise en valeur, leur morcellement et leur revente aux fellahs. Le revenu des terres croissait, leur plus-value augmentait sans cesse. Si les administrateurs se fussent tenus à l'exploitation de biens agricoles, leur chance n'eût pas connu de fin. Malheureusement, beaucoup transportèrent le jeu sur les terrains du Caire, d'Alexandrie, de leurs environs, où venaient vivre luxueusement les bénéficiaires de cette prospérité générale. L'exemple de fortunes rapides excita les petites gens à la spéculation. Des banques téméraires, des agents de change ouvrirent des cré-

dits à tout venant, puis s'affolèrent en voyant le loyer de l'argent renchéri, le prix des reports monté à 60 0/0 Le krach de New- York engagea les banques sérieuses à raréfier l'escompte. La baisse eut lieu. Ce fut la crise.

Aujourd'hui, nul n'ignore plus ces causes artificielles, spéciales et provisoires du malaise égyptien. Tout le monde admet que l'avenir du pays essentiellement agricole, n'est en rien compromis. C'est pourquoi les porteurs égyptiens et les lanceurs anglais se disputent avec frénésie la direction de leurs Sociétés. Les uns et les autres se croient à la veille de reconquérir tout le prestige de 1904, 1905 et 1906. Il leur importe seulement de provoquer les résultats qui suivirent l'inauguration du barrage d'Assouan, par la répétition de cette cérémonie en une autre lieu. L'Anglais a mordu l'os, et il ne lâche pas. L'Egyptien, qu'exaspèrent le mépris afifecté de ses maîtres, l'ignorance de leurs fonctionnaires l'avidité de leurs spéculateurs, l'Egyptien se rebiffe. Comme il juge excessif d'être payé, lieutenant ou professeur, bien moins que son collègue venu de Londres, il refuse, actionnaire, de verser tous ses bénéfices dans la bourse du fondateur installé sur le Strand.

Celui-ci tient bon et cette campagne des porteurs égyptiens contre les lanceurs anglais n'est pas la face la moins curieuse de la concurrence pour l'Egypte que se font les capitalistes de toutes les nations. Ils savent bien que si le Sirdar alla battre les Derviches dans la plaine d'Ondurman, et reconquérir le Soudan,

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ce ne fut pas pour la gloire seule des couleurs britanniques. Il s'agissait surtout d'accaparer le cours du Nil Bleu, du Nil Blanc, afin de multiplier un jour la production des terres riveraines et la richesse cotonnière de l'Egypte.

On renforcera, de cette façon, chez le propriétaire rural, un pouvoir d'achat utile aux exportateurs de Manchester, de Liverpool et de la Clyde.

Telle fut l'opinion des Anglais sur l'avenir de leur conquête. Ils ont pour elle sacrifié beaucoup d'argent, quelques hommes.

Pas assez.

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