CHAPITRE V
Au milieu de décembre 1907, quand nous débarquâmes en Egypte, la crise cbagrinait encore la plupart des gens. On se plaignait de la tristesse qui dominait les esprits dans les clubs, au Caire. Plus de grosses parties. Chacun gémissait un peu.
SI les financiers notables envisageaient l'avenir avec une certaine confiance, ils n'accordaient pas tout crédit aux optimistes qui croyaient le mal circonscrit autour de la Bourse, dans les murs de la capitale et dans quelques comptoirs d'Alexandrie.
L'Egypte vit surtout de ses trois récoltes annuelles. Aux tableaux des exploitations et des importations, il apparaît qu'elle échange son coton, son sucre et ses céréales contre les objets manufacturés dans les usines anglaises, françaises, italiennes, contre les matériaux, le pétrole et le charbon d'Europe. Or, le fellah n'avait pas, lui, spéculé sur les terrains du Caire. Il n'avait pas acheté à terme des mètres carrés de banlieue pour les revendre au comptant, avec des bénéfices, à des Compagnies créées impromptu dans
tous les cafés, dans tous les bureaux, dans tous les clubs. Ces Compagnies téméraires n''avaient placé leurs titres que parmi les citadins. Eux seuls devaient être atteints par les effets des suspensions de paiement, et par l'arrêt des constructions entreprises à l'intention de locataires et d'acquéreurs improbables maintenant. Donc, les optimistes comptaient sur les bénéfices du planteur. Celui-ci vivifierait à nouveau la circulation de l'argent en remplissant, lors de ses emplettes, les caisses de commerce ; et ilferait dans les banques ses dépôts coutumiers, une fois le coton embarqué sur les navires en partance, ou bien accumulé dans les magasins.
Par malheur, les commissionnaires avaient obtenu difficilement et chèrement les espèces qu'ils ont coutume d'avancer au cultivateur pour le travail de la cueillette, lorsqu'ils ont acquis la récolte sur pied. Terrifiés par la crise urbaine, les prêteurs se montrèrent méticuleux dans le choix de leurs débiteurs. Le loyer de l'argent ne fut pas réellement diminué. Importante, la récolte devint coûteuse. Les intermédiaires firent de l'usure. L'offre se trahit d'autant plus pressante que les échéances étaient plus fortes. Attentifs au phénomène, certains filateurs voulurent profiter de ces besoins urgents pour déterminer la baisse en exprimant d'abord le moins d'ordres possible. Dès janvier 1908, il y eut un fléchissement. La baisse s'affirma sur les cotons de mars et de mai. Les pessimistes conclurent que les transactions relatives à la récolte n'avaient pas entièrement clos l'ère pé-
nible, malgré les prévisions optimistes de septembre.
Ainsi les grandes institutions de crédit, telles la Banque Nationale, le Crédit Foncier Egyptien, la Banque Agricole, sauvegardèrent le cours de leurs titres, en retardant, par la sévérité de leurs consentements, la solution heureuse, c'est-à-dire les gains rapides et nombreux du peuple agricole, client des négoces dont les autres Banques exploitent les disponibilités afin de s'affermir ou de s'enrichir. Comprenant le réel de cet inévitable danger, les administrateurs du Crédit Foncier Egyptien, recoururent à notre Comptoir d'Escompte, à notre Société Générale, à la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui acceptèrent des obligations pour trois millions de livres Egyptiennes.
Grâce à ce concours, la prudence des prêteurs put se relâcher quelque peu dans Alexandrie et au Caire, et l'on évita la moins-value du bien foncier qu'escomptaient déjà trop les vendeurs de l'Egyptienne unifiée, car ils estimaient que la crise avait, par la brusque limitation du crédit agricole, gagné les campagnes.
Or, la campagne, c'est le coton, le sucre et les céréales, c'est-à-dire la fortune unique de l'Egypte, puisque, dépourvue d'industrie, la nation achète avec les produits des champs presque toutes les autres denrées, y compris les matériaux de construction, les combustibles et le pétrole que les navires européens amènent sur les quais d'Alexandrie.
\ oilà pourquoi, dès le mois de décembre 1907, les
propriétaires venusd'Europepour régir leurs domaines et toucher leur fermage, semblaient moroses dans les fauteuils des clubs, le soir. Pourtant la richesse actuelle et future de cet admirable pays demeure une incomparable garantie. Elle augmente selon des proportions et avec une rapipité sans pareilles. Dans Alexandrie, la multiplication des mouvements du port nécessita, depuis 1900, les agrandissements évalués à I million de livres. En huit ans, il fallut ajouter dix-huit acostages aux 29 utilisés d'abord par les steamers.
De 1897 à 1907, les importations françaises seules ont passé de 1,206,189 livres égyptiennes à 2,742,559. Les farines des minoteries marseillaises principalement accrurent le chiffre.
Le total des importations, en trois ans, a gagné 43 0/0 : de livres égyptiennes 16,753,000 à 24,010,000 ; statistiques de 1906.
En 1907, nouvelle augmentation, L. E. 26 millions 120,77 ; et, dans la même année, les exportations s'élèvent à L. E. 28,043,185, avec plus value de L. E. 5,135,905 par rapport à l'exercice précédent.
Le môle à charbons dut être élargi. Douze ponts transbordeurs durent être érigés. Les voies ferrées durent être dégagées au moyen de travaux divers. Ainsi 303,000 L. E, furent dépensées pour réserver à la houille seule un accueil commode.
Enfin, le port d'Alexandrie semble, aux marins des nations marchandes un but de transit vers lequel leur émulation s'évertue. Entre 1880 et 1906, le ton-
nage des navires monte de 2,046,478 à 6,161,497. Les Anglais prédominent en couvrant de leur pavillon le tiers de ce jaugeage, puis les Italiens en couvrant 622,786 tonnes, ensuite les Autrichiens et les Français dont les couleurs protègent respectivement 594,624 et 578,896 tonnes. Les Allemands marquent seulement 518,195 tonnes; en revanche, ils enregistrent un progrès constant. Nous demeurons stationnaires.
Si le problème du rachat de nos Messageries Maritimes par l'Etat se trouve posé; si le Parlement hésite à munir cette Compagnie des subventions qu'elle réclame, elle doit ces menaces à son inactivité parmi de tels concurrents.
En effet, bien que nos importations occupent sur les colonnes de là statistique égyptienne le second rang, notre marine marchande n'occupe que le quatrième.
Les navires étrangers conduisent nos marchandises et nos passagers, tant les conditions offertes par leurs armateurs l'emportent sur celles présentées par la Société des Messageries Maritimes. Même cette diffé» rence encourage fort nos rivaux. Trois lignes de navigation méditerranéenne le «Norddeutscher Lloyd», la « Hamburg Amerika » et la « Deutsche Levante Linie » assurent par des moyens allemands les transports entre l'Europe et l'Egypte. Au mois de décembre 1907, r « Egyptian Mail Steamschip Co », choisissant Marseille comme port d'attache, inaugurait son service rapide. Deux navires à turbines et de 12, 000 tonnes, V Héliopolis &i le Cairo, conduisent
aujourd'hui en 72 heures passagers et marchandises de la côte provençale aux quais d'Alexandrie. Chacun de ces bâtiments a coûté quelque neuf millions. Le luxe de l'installation, la célérité de la marche, satisfont toutes les exigences.
Les appréhensions de quelques-uns semblent contredites par une telle ferveur de concurrence qu'assument ensemble des capitalistes anglais, allemands, italiens, belges et autrichiens, outre les plus notables citoyens de l'Egypte participant à ce gigantesque effort, y consacrant une portion de leur fortune. N'est-ce point là, en effet, un témoignage indubitable de la confiance vouée à l'avenir de ce pays par les hommes les plus compétents en matière de commerce et de finance.
Chez nous, M. André Lebon, plaidant pour les « Messageries Maritimes », démontre les avantages dévolus à notre négoce national, sî l'Etat accordait à cette Compagnie les subventions lui permettant de lutter contre ses émules, de servir à ses passagers un luxe égal, à ses marchandises une vitesse analogue, et une pareille régularité des transports entre Marseille et Alexandrie.
Visant à s'emparer économiquement de Salonique, par la création de la voie ferrée Sarajevo-Mitrovitza, l'Autriche risque de graves difficultés européennes pour séduire plus aisément, entre autres clientèles, celle de la Basse-Egypte. Cette clientèle n'est pas moins espérée par les capitalistes qui veulent tracer la ligne de compensation russe Danube-Adriatique.
Si la concurrence enfièvre les armateurs européens qui destinent à l'Egypte leurs cargaisons et leurs passagers, elle n'anime pas moins les financiers qui lui vouent leurs calculs.
Dans Londres, les lanceurs de Sociétés industrielles et banquières se disputent la chance de compter au nombre des fondateurs que tentent les affaires imaginées autour d'Alexandrie, de Memphis, de Thèbes aux cent portes, de l'antique Syène où Juvénal, exilé jadis par l'audace de ses satires, 'commanda les troupes du Sénat et du Peuple romains.
Sur une centaine de Sociétés présidant aux destins des transports, des négociations foncières, du commerce et de l'industrie naissante, la plupart comprennent, dans leurs Conseils d'administration, des personnalités italiennes, belges, grecques et françaises également connues pour l'excellence de leur esprit d'entreprise. xVIM. Carton de Wiart, Empain, de Jongh, Menasce, Cattaui, Rolo, Zewadachi, Suarès, Debourg, Jules Charles-Roux, assument toutes les responsabilités avec les Egyptiens éclairés comme Son Excellence Boghos-Pacha Nubar, et certains capitalistes éminents de la Grande-Bretagne et de qui les imitateurs exagèrent un peu le goût pour la direction des compagnies.
En effet, ceux-ci purent obtenir, en 1906, du gouvernement égyptien, le décret contraignant les Sociétés anonymes à fixer dans les Iles-Britanniques leur siège légal, si elles entendent établir des parts de fondateur; cette façon de rémunérer le concours
étant interdite en fait aux actionnaires dont le gouvernement khédivial autorise les ententes par firman. Les bailleurs égyptiens durent se travestir en associations anglaises, moyennant lo o/o de leur capital versé au fisc de Londres, sous divers prétextes d'enregistrement ; et cela tout en subissant les exigences du soliciter, tout en acceptant ses amis dans les Conseils d'administration, lesquels, se firent pourvoir d'honoraires copieux, de parts considérables, d'indemnités multiples. Ainsi, les frais généraux absorbèrent la majeure portion des rentrées ou même des premières mises.
Le conseiller des Finances anglais près du ministre khédivial contente de cette façon ses compatriotes séduits par l'argent que le coton rapporte, et par la fertilité du sol que le Nil arrose. Mais la crise inquiéta les porteurs de titres soumis à ces charges. Pour les alléger, ils se syndiquent, ils réclament des comptes, ils menacent de dissoudre leurs Sociétés. Même ils demandent aux tribunaux l'annulation de contrats ruineux. Comme beaucoup de ces Compagnies supportèrent la crise aisément, les lanceurs de Londres ne tiennent guère à se voir évincés des groupements. Bientôt, le conseiller des Finances au Caire cherchera quelques moyens d'amadOuer les actionnaires indigènes qu'irrite le décret de 1906. Mais il connaîtra les difficultés. Car ses compatriotes ont une excessive envie de mettre la main sur l'avenir du pays totalement. D'ailleurs, par ses résultats évidents, la culture du coton, depuis la construction du barrage
LE CROISSANT sSg
d'Assouan, justifie cette convoitise. Ce ne sont pas quelques déboires de spéculations téméraires qui peuvent infirmer les espoirs. Tous les Anglais attendent impatiemment l'heure où la conversion possible de la dette égyptienne permettra de commencer sur le Nil Bleu et sur le Nil blanc les travaux annoncés par sir W. Gastin en 1905. Alors l'Egypte dégorgera ses véritables richesses ; et ceux qui, préalablement, auront su marquer, de leur sceau, la propriété foncière et immobilière de ce pays seront les heureux détenteurs du trésor.
Aussi, la lutte entre lanceurs anglais et bailleurs égyptiens va-t-elle sans doute se prolonger avec acharnement. Elle semble la meilleure preuve dé l'importance qu'attachent les uns et les autres aux vertus opulentes de la patrie créée par les Pharaons.
La principale idée de sir W. Gastin est d'aménager le Nil Bleu, ce Nil abyssin, en réglant son débit par la construction d'un barrage au lac Tsana. Les eaux dirigées de ce point sur la plaine du Soudan égyptien, le transformeraient en une série de champs aux cultures superbement rémunératrices, lorsque les insectes dévorateurs auront été détruits. Le chiffre cité par certaines personnes sérieuses stupéfie. A le réduire, malgré leurs protestations, dans une mesure moins troublante, on cote encore les bénéfices à 200 ou 300 0/0. Bénéfices qui se multiplieraient fabuleusement dès la réalisation de l'autre projet propre à sir W. Gastin : l'endiguement et la régularisation du Nil Blanc, tant au passage des marécages où
il se perd, qu'aux sorties desgiands lacs dont il est le déversoir. Autrement dit, quand les eaux du lac Tsana et du lac Victoria-Nyanza pourront être savamment réservées à l'irrigation du Soudan et de la Nubie par des procédés maintenant familiers à tous les techniciens, la fortune de l'Egypte atteindra son apogée.
Notons que les capitaux de nombreuses Sociétés existantes et rivalisantes sont consacrés à l'achat, au défrichement, à l'assèchement, à la mise en valeui, par l'irrigation et le drainage, de terrains revendus ensuite dans cet état parfait avec majoration très fructueuse. On pressent quelles fermes espérances s'implantent dans les esprits de ces actionnaires à l'idée de la plus-value promise par les grandes modifications hydrographiques.
Elleest encorelointaine sielle dépend du total de ces énormes entreprises : 22 millions de livres égyptiennes seraient nécessaires, outre quinze ans de travaux. Mais, selon l'avis même de sir Gastin, quelques-unes de ces opérations peuvent être commencées demain. Entre elles, il recommande la rectification du Nil Bleu dontles eaux, descendues des montagnes éthiopiennes, déterminent la crue du Nil égyptien. Quatre ans et cent vingt millions suffirent pour la construction du barrage d'Assouan. Les optimistes dissertent sur des devis analogues tant pour le barrage nouveau, que pour les réservoirs à bâtir entre Oaady-Halfa, où se trouve la deuxième cataracte, et Khartoum près de quoi la sixième bouillonne. Les impatients préconi-
sent la construction prochaine de ces derniers ouvrages même avant la régularisation du Nil abyssin. Ils font rédiger, par leurs ingénieurs, des rapports alléchants. Une seule difficulté grave, prétendent-ils; la rareté probable de la main-d'oeuvre. Toutefois, la Basse-Egypte pourrait fournir des terrassiers, et l'Administration de riude autoriserait peut-être l'enrôlement des coolies.
D'ailleurs, l'intérêt du Pouvoir ne se différencie guère de ces vœux particuliers. L'impôt foncier se perçoit sur les terres irriguées. Plus les financiers arroseront de provinces, et plus le Trésor se remplira. Après les crues insuffisantes, l''Etat perd des millions de livres qu'il ne peut percevoir sur les domaines restés à sec. Seul, le barrage d'Assouan soumet à l'irrigation pérenne et aux contributions spécifiques 200, 000 hectares qui doivent payer au fisc quelque 12 ou 13 millions de francs. On va surélever le barrage de 7 mètres, et cette siniple opération fertilisera 400,000 hectares de plus. On calcule que le bénéfice public sera de 30 millions annuels. Or, la dépense de l'opération est évaluée de 37 à 40 millions. En un seul exercice, les trois quarts du débours seront donc recouvrés.
A comparer, en leurs proportions, l'impôt et le revenu brut des propriétaires, on conçoit la magistrale affaire que serait, pour les Compagnies, l'édification de pareils monuments hydrauliques.