‹ L'icône et le croissantChapitre 28 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

En effet, lorsque les cours du coton fléchirent, la répercussion du phénomène se fit sentir en douane. La perception des droits d'entrée fut moindre puisque les vendeurs de coton appauvris ne pouvaient acquérir au dehors. Cela put déterminer quelques changements dans les évaluations budgétaires. Les alarmistes démontrent à sir Gorst combien il eut tort de ne pas aider les établissements de prêts hypothécaires. Il perd en douane ce qu'il n'a point déboursé en banque.

Les critiques de la gestion anglaise ajoutent cet argument à celui de la loi sur les parts de fondateurs, obligeant les Sociétés de choisir un siège légal dans Londres et d'y manger leur capital en frais généraux. Ces maladresses et ces avidités agacèrent une partie de l'élite, tandis que le peuple suivait par milliers le cercueil de son agitateur nationaliste Mustapha-Kamel, pour manifester un vœu général d'indépendance. Ni les uns, ni les autres ne pardonnent aux fonctionnaires britanniques le mépris qu'ils affectent envers tous. La

manière dont le Conseiller aux Finances laissa se prolonger une crise superficielle, justifie ceux qui contesteut les talents administratifs des successeurs de lord Cromer.

Cent millions et quelques eussentempêché, par des prêts sur hypothèques, consentis à temps, cette offre du coton à bas prix et l'avilissement temporaire des cours. Le Conseiller aux Finances n'a pas su trouver la somme, ni le moyen de relever le capital de la Banque Agricole. Les Egyptiens la demandèrent aux Français et aux Belges, intéressés, plus que les autres, à ne pas laisser s'amoindrir la valeur du coton, qui règle les cours des autres denrées. Nous avons trois milliards placés là-bas. 11 semble téméraire de permettre que notre gage soit déprécié par l'imprudence de sir Gorst et de ses auxiliaires.

Certaines gens avisées prétendent que l'arrièrepensée de ce personnage vise à nous dégoûter de l'Egypte, pour que nous cessions d'y agir comme capitalistes, marchands, missionnaires ou professeurs. Systématiquement, les hommes au pouvoir évincent des écoles et des lycées l'enseignement de notre langue. Elle était, jusqu''à présent, considérée comme une « langue principale », aux mêmes titres que l'arabe et l'anglais. On la travestit en une « langue accessoire ».

Les sections françaises ont été supprimées dans les écoles primaires, d'abord, dans les établissements d'instruction secondaire, ensuite. Nous avons dit plus haut comment le directeur de l'Ecole kbédiviale de Droit,

M. Lambert, notre compatriote, dut signer sa dém.ission. M. riill l'a remplacé. Naguère étudiant à la Faculté de Paris, ce jeune homme échoua plusieurs fois devant les examinateurs, avant d'obtenir son diplôme de licencié. Or, le Code égyptien est presque une copie du nôtre. Il eût été logique de donner à M. Lambert un successeur choisi parmi les professeurs français compétents. Point. Cet exclusivisme réussirait certainement â proscrire notre influence dans l'avenir, en nous empêchant de former les caractères de la jeunesse qui remplira les emplois officiels, si notre Ecole de Droit ne continuait à réunir l'élite des adolescents, si nos missionnaires jésuites, frères de la doctrine chrétienne, franciscains et les sœurs de Saint-Vincent de Paul ne maintenaient l'usage de notre idiome dans leurs établissements frès fréquentés par les chrétiens, tant au Caire que dans les provinces delà Basse, de la Moyenne et de la Haute-Egypte. Il n'est pas de ville importante qui n'ait ses religieux français éduquant l'enfance, la préparant à nous aimer et la munissant assez de notre littérature pour que dans Assiout, comme dans Keneh, ou dans Minieh, les ensiegnes françaises désignent encore nombre de magasins. Dix-huit mille élèves se groupent autour de nos maîtres ecclésiastiques ou laïcs.

Contre cette ténacité de notre influence, le gouvernement de sir Gorst s'élève. Il ne serait pas surprenant qu'il vît, sans trop de désespoir, les actionnaires et les obligataires français se défaire de leurs titres, si la crise urbaine devenait une crise foncière. Il arriverait

aussi que, par la même occasion, nos porteurs de titres afférents à la Dette égyptienne se résigneraient à transmettre leurs droits. C'est pourquoi les conseillers des ministères ne firent rien pour enrayer îine baisse qu'ils savaient passagère, mais peut-être propre à rendre V E gvpte plus complètement anglaise.

W serait puéril de manifester quelque colère contre ces moyens. Ils appartiennent à la morale de la politique. Toute autre nation agirait, sans doute, de manière analogue. C'est à nous, porteurs belges et français, de ne pas devenir dupes. Un colocataire qui veut accaparer, pour peu de chose, tout l'immeuble commun, le déprécie, montre les défauts, en exagère l'importance. Serons-nous, à Bruxelles, à Paris, à Marseille, les simples leurrés par ce malin ? Telle est la question que se pose l'Egypte.

Quant à nous, notre intelligence des affaires doit nous dicter, à cette heure, une résolution. Voulonsnous que nos trois milliards soient réduits, en valeur réelle, à deux milliards, pour que nos associés de l'Entente cordiale acquièrent, à ce prix, notre part de bénéfices dans une affaire capable de fournir, avant dix années, les meilleurs revenus delà Méditerranée .? Ou bien, désirons-nous maintenir la valeur actuelle de notre gage et de nos papiers, afin de rester véritables propriétaires du Nil et de sa vallée aux trois récoltes annuelles, afin d'accroître les exportations de notre industrie parmi cette clientèle dont le pouvoir d'achat va s'accroître continuellement, à mesure que

les nouveaux barrages et réservoirs seront édifiés, fertilisant plus de provinces ?

Voilà, pour notre sagesse, un problème économique fort passionnant.

Au cas où nous inclinerions vers la solutionseconde, il conviendrait de prendre la place du gouvernement britannique pour l'assistance hypothécaire aux cultivateurs. Notre devoir serait d'accroître résolument la valeur de notre gage, et d'obtenir que nos ministres nous aident par les moyens diplomatiques, à Londres comme au Caire.

Ce serait se méprendre que de redouter l'antipathie anglaise au cours de cette œuvre. Lorsque nos amis du Stock Exchange et du Foreign Office seront assurés de notre ferme désir, ils se joindront volontiers à une entreprise qu'ils considèrent comme excellente. D'ailleurs, l'opinion égyptienne nous secondera, et l'intérêt commun est évidemment de s'associer à quatre pour toucher cent, au lieu de s'isoler pour toucher quinze. Seulement, notre attitude présente laisse croire que nous nous désintéressons à demi. Une bonne politique administrative doit profiter de cette fatigue apparente. De là, cette lutte sourde contre notre enseignement et contre nos intérêts. Redressons-nous, et l'aspect du conflit deviendra très différent. A la rivalité, l'association succédera. Ce phénomène social est bien connu de tous ceux qui vivent dans le monde des afifaires.

Notez que la diminution des droits d'entrée se joignant à la faiblesse du cours du coton alarmait déjà

les fonctionnaires de sir Gorst. Ils s'aperçoivent d'une erreur et de conséquences nuisibles au prestige de leur savoir. Ils éviteront d'accroître la possibilité d^'une moins-value néfaste au budget. Les importations sont nécessaires à la douane. Leur chiffre s'affaiblira chaque fois que le cours du coton fléchira. Ces messieurs peuvent s'en rendre compte, et ils ne commettront pas la faute d'aggraver un état de choses occasionnel, dans ce pays où, à l'heure mauvaise, les exportations comptent pour plus de trois, les importations pour presque deux, et le gain pour un et demi environ. Personne n'oublie la force ascensionnelle des recettes particulières à la vie négociante de l'Egypte depuis vingt ans, et que M. Pierre Arminjon a constatée :

« Les prévisions de recettes étaient respectivement, pour 190I) et 1906, 12,255,000 et 13,500,000 livres égyptiennes, les impôts ont rendu 14,813,000 et 15.337.000 livres. Dans la période 1886-1890, le total des importations et des exportations n'avait pas dépassé 21 millions ; il a atteint près de 46 millions de livres en 1905, et près de 50, dont 24,877,000 pour les exportations, en 1906. Les recettes nettes des chemins de fer de l'Etat s'élevaient à 1,059,000 en 1902, 1,327,000 en 1905, 1,475,000 en 1906. Il convient d'ajouter que, pendant que se réalisaient ces plus-values énormes, la population s'accroissait prodigieusement. Le recencement de 1887 indiquait 7, 47 1,600 habitants; celui de 1897. 9,497,900; celui de 1907, en a révélé 11,200,537. Le mouvement de prospérité

s'est encore accéléré. L'importation des quatre premiers mois de 1907, a atteint 8,4 millions de livres contre 7 millions pour la même période de 1906, et l'exportation 10,5 millions contre 8,9. L'exportation du coton a donné 9 millions au lieu de 7,2. Le ministre des Finances a perçu comme droits et impôts divers, 4,875,000 livres égypt.. contre 4,199,000, soit une augmentation de 677,000 livres. Les recettes de l'enregistrement augmentèrent de 77,000 livres, celles des chemins de fer de rsô, 000 livres, celles des télégraphes de 9,000 livres, celles des postes de 17,000 livres, tandis que les dépenses sont restées à peu près les mêmes. »

Or, les chiffres de janvier 1908 consacrent £ égypt. 3,248,599 pour les exportations, et £ égypt. 1,921,911 pour les exportations. On voit qu'en dépit des pessimismes, la proportion ne varie guère. Le premier mois donne le quart de ce qui fut inscrit pendant le premier trimestre des années précédentes.

Il ne faudrait pas que nos porteurs de titres se laissassent attrister outre mesure par les artifices de la concurrence.

La diminution de la valeur agricole de l'Egypte n'est pas à craindre.

Les contempteurs de la richesse égyptienne ont coutume de prétendre que la valeur du sol diminuera. « Le coton, disent-ils, épuise la terie où il se développe. Les assolements n'y sont pas faits de façon judicieuse, et l'humus ne répare pas les pertes que lui impose la culture triennale ou biennale de cet

arbuste. L'eau du Nil, déversée sur une surface chaque année plus étendue de plantations et répartie administrativement, c'est-à-dire économiquement et brièvement, n'y croupit pas assez pour déposer son limon en quantité utile. A mesure que l'on irrigue plus, le sol se reconstitue moins. Cependant, on lui demande une production fantastique. Il doit fournir une récolte de blé ou d'orge en mai, une récolte de maïs en octobre et du trèfie-bersim brouté 'nuit fois, au moins, par le troupeau, durant cinq mois. » Ainsi parlent les pessimistes ; et, brochant sur le tout, de subtils calculateursétablissent des moyennes de rendement décru, parce qu'ils divisent la production totale de coton par le chifire des aires à cueillette, sans exclure de la somme les terres nouvellement défrichées et, pourcela, peu fertiles. De cette manière, les moyennes imprimées baissent d'autant plus que l'exploitation augmente. C'est une élégante supercherie, tout à fait contraire aux résultats enregistrés. En effet, les statistiques répondent. Le rendement par feddan (4.200 mètres carrés), sur la propriété médiocre, fut, en i88o, de 3,12 ardebs pour le blé, de 2,16 pour l'orge, de 2,18 pour les fèves, de 3,01 kantars pour le coton. En 1890, les quantités deviennent: 4,06, 4,07,3,07,3,97 relativement aux mêmes denrées. En 1900. les chiffres sont: 5,04, 3,08,3,23,4,45- En 1905, on atteint, 5,21 pour le blé. Quant aux exportations du coton seul, elles sont marquées, en 1904, pour 5.912.9^3 kantars, d'une valeur de 19.208.100 liv. égypt. ; en 1905, pour 6.527.082 kantars et

18.177.400 liv. égypt. ; en 1906, pour 6.696.569 kantars et 23.697.200 liv. égypt. Ainsi réplique la réalité.

Quant à Tappauvrissement du sol, il est enrayé par les améliorations constantes des méthodes agronomiques. L'Etat comme les Sociétés privées font de prodigieux et de fructueux eflorts pour remédier à ce péril de naguère. Les savants, d'ailleurs ignorent si le limon contient un principe fécondateur. D'aucuns inclinent à penser que, décomposant l'air emprisonné dans les mottes, l'eau seule détermine l'extraordinaire fertilité de l'Egypte riveraine. D'autres encore ont noté que des fleuves comme le Mississipi colportent cinq fois plus de limon que le Nil, sans créer autant de vie végétale. Donc la qualité — non la quantité — du limon semblerait efficace dans l'espèce. Il n''importe pas qu'il s'accumule.

En outre, on a prédit que si la baisse sur le marché mondial se produisait, il y aurait offre de biens ruraux en telle quantité, que la valeur de l'Egypte aussitôt s'amoindrirait, puisque le coton seul, ou à peu près, constitue son opulence actuelle, l'industrie ni le négoce du sucre ne gagnant. Dans un ouvrage remarquable sur La Fortune immobilière de V Egypte et sa Dette hypothécaire, le docteur Alfred Eid a contredit victorieusement cette hypothèse.

«Lorsque les prix à l'étranger fléchissent, le paysan ne songe nullement à vendre sa terre. Les demandes d'achat diminuent, en effet, avec le manque de disponibilité ; mais la grande majorité des propriétaires ne

baisse pas pour cela ses prétentions. Elle restreint simplement ses dépenses, et attend des jours meilleurs, La frugalité du fellah étant très grande, il faudrait une baisse de prix que rien ne permet de prévoir actuellement pour le forcer à vendre ses terres et amener une dépréciation sérieuse de celles-ci. » Ailleurs, le même écrivain remarque comment, avec un revenu de 6 o/o, l'agriculture peut payer 7 0/0 d'intérêt aux prêteurs, ceux-ci n'avançant jamais plus que 60 0/0 de la valeur foncière. Les 40 0/0 suffisent à fournir de quoi solder la majoration de taux et les dépenses quotidiennes. Grâce à cet ascétisme, après tout naturel dans le pays où les ermites de la Thébaïde pullulèrent dès les premiers temps chrétiens, grâce à cette économie miraculeuse, ce sont les propriétaires de moins de cinqfeddans qui ;|détiennent 24 0/0 du sol productif, et constituent les neuf dixièmes de la classe censitaire. En dix ans, ils ont acquis 5 0/0 du domaine total et ils sont passés de 600.000 à I million. Si l'on additionne avec ce million les cultivateurs dont le bien comprend moins de cinquante feddans, il faut leur attribuer, sur les tableaux statistiques, les trois cinquièmes de la partie agreste.

L'ascétisme est un capital.

Qui n'a point voyagé le long du Nil, qui n'a pas traversé ces villages de limon sec et de chaume, qui n'a point visité ces fermes au mobilier sommaire, qui n'a pas goûté la crêpe de froment et la salade de graines mangées par ces familles vêtues de che-

misesnoires OU bleues, de voiles simples et de maigres turbans, celui-là ignorera toujours les prodiges de renoncement possibles au caractère humain. A parcourir cette campagne, d'ailleurs magnifique et radieuse, toute grouillante de gens, de marmaille, de bœufs, de chameaux, de chèvres, on s'explique pourquoi nos religieuses portent encore, peu modifié, le costume des femmes fellahs ; pourquoi nos moines ont conservé, sous le nom de froc, le surtout qui, durant les matinées d''hiver, protège le rustre bêchant ses mottes, sarclant son maïs ou dirigeant l'eau de sa plate-bande à coton. C'est le berceau de l'ascétisme. Saint Antoine a vécu comme ces bonnes gens dans sa Thébaïde, la leur. La natte efïrangée, le pot de terre et les légumes qui constituent, dans les tableaux de piété ancienne, le mobilier et les vivres des saints les plus fameux, constituent aussi le mobilier et les vivres du fellah contemporain. Ses ancêtres directs furent les exemples et les prototypes de l'austérité vertueuse que prêcha saint Jérôme. La chrétienté tout entière, du moins la chrétienté monacale, copia, dix siècles, la sévérité de leurs mœurs et la simplicité de leurs costumes. Souvent l'œil européen est surpris d'apercevoir au loin, dans un sentier d'Egypte, le voile et la robe noire de nos Sœurs ursulines parmi les chèvres d'un troupeau. La similitude est complète. A deux pas seulement, on discerne le brun, les tatouages de la figure, la nudité sous l'étoffe mince et flottante.

Ce peuple d'ascètes n'aura jamais besoin de vendre

son domaine pour vivre à l'aise. Son pouvoir d'économie est sans égal; il assure la permanence de la fortune publique. Notez qu'il pullule ; la population augmente rapidement. Lorsqu'un service médical plus étendu réussira — chose facile — à restreindre la mortalité infantile, résultat d'une nourriture acide prématurée, cette augmentation quintuplera d'année en année. Neuf millions d'habitants en 1897, douze millions en 1907 : tel est déjà le coefficient de la progression. Il encourage infiniment les personnes qui songent à commencer aujourd'hui les grands travaux hydrauliques duNil Bleu,de l'Atbara et du lac Tsana. Elles estiment pratique d'attirer une partie de cette admirables population rurale vers les rives nubienne, soudanaise, éthiopienne du Qeuve, lorsque seront terminées ces œuvres gigantesques. Il suffirait d'offrir, sur ces terrains soumis à la nouvelle irrigation, un bien double ou triple, en échange de celui possédé dans la Moyenne, dans la Basse-Egypte, pour ins taller une main-d'œuvre capable de seconder la culture intensive et scientifique des Sociétés concessionnaires.

Bien que le coton accapare 2.381. 171 feddans de la Basse-Egypte sur 2.604.000 feddans de superficie totale ; bien qu'il occupe déjà, en Haute- Egypte, 726.000 feddans sur 2.258.829, on peut multiplier largement ces chiffres de plantation. Selon les compétences indiscutables, un surplus de deux millions de balles est indispensable avant dix années, pour satisfaire aux besoins de la consomma-

tion mondiale. Or, le coton égyptien est meilleur que l'américain. Maintenant, il est employé dans la fabrication des tissus fins. Sa qualité lui décerne donc une supériorité certaine sur le marché futur. On n'a guère à craindre, pour lui, la victoire de produits rivaux.

Le retard actuel de la demande qui oblige les cours à fléchir, ne dépend pas d'une surproduction en peine de débouchés. Nous l'avons expliqué : c'est là Ufiê simple spéculation d'acquéreurs refusant de faire remonter les cours en précipitant leurs ordres. Ils entendent profiter de toute la baisse, possible que déterminèrent successivement l'élévation universelle de l'escompte à la suite du krach de New- York, la crise de la spéculation urbaine au Caire et Alexandrie, la sévérité consécutive des banques prêteuses, l'usure substituée à leur aide normale, l'ofïre accélérée des courtiers, les calculs du gouvernement anglais plutôt favorable à la baisse et à la dépréciation temporaire des valeurs pour décourager les concurrences belge et française. D'ailleurs, les cours faibles de 15 et 19 tallaris sont parfaitement rémunérateurs pourles petit et moyen propriétaires ; ils ne valent de forte déception qu'aux boursiers et aux possesseurs de grands domaines où sont tentées des expériences coûteuses.

Cet état de choses n'est pas pour justifier la persévérance de la timidité parmi les porteurs belges et français de titres égyptiens.

Dans son Rapport sur le Bassin du Haut-Nil auquel il est indispensable de se référer, comme au document officiel par excellence, sir Villiam Garstin a traité

l'ensemble des problèmes qui, résolus, vaudraient au Soudan et au Delta une richesse dont il semble téméraire de prévoir actuellement les limites. Rédigé pour ne pas contredire plus que de raison les vues de lord Cromer et deses successeurs, c'est-à-dire pour ne pas encourager, au moyen de constatations optimistes, les entreprises de sociétés indépendantes, égyptiennes, belges, françaises, et pour ne pas leurs confier une influence dont l'Angleterre se montre si jalouse, ce livre néanmoins renferme un passage extrêmement suggestif. C'est à la page i88. L'auteur cite un travail connexe et antérieur expliquant l'urgence d'aménager le Nil Bleu pour substituer aux pluies d'hiver, inconnues dans le Soudan, l'eau d'irrigations méthodiques ; et cela dans un pays très analogue aux régions de l'Inde productrices du meilleur blé. « Dès que l'on aura pourvu à cetteindigence de pluie, expose le rapporteur l'avenir fera de la province de Sennaar et du midi de la province de Khartoum, un des endroits du monde où l'on obtiendra les plus belles moissons. Partout, le sol se compose d'un riche dépôt alluvial. Le climat en hiver semble spécialement propre à la production des céréales. Sous le soleil chaud de ces latitudes, le blé lèvera de bonne heure. Il sera mûr en mars... Dussent même les irrigations du Nil Bleu être limitées à la saison d'hiver pour ne pas amoindrir le supplément d'eau nécessaire au barrage d'Assouan et à l'Egypte, les travaux des endiguements et des réservoirs pourraient là-bas être accomplis de suite, dès la réunion des capitaux et de la main,

d'œuvre indispensable. Par la voie ferrée de la mer Rouge au Nil, par la voie de Souakim, puis sur des cargo-boats, une partie des céréales sera transportée au Hedjaz et à la Mecque, débouchés fort rémunérateurs, tandis que le reste ira sur les marchés d'Europe. » Après ce témoignage rendu à l'incommensurable fertilité des plus lointaines régions, l'auteur indique les divers systèmes de digues régulatrices, de bassins, de canaux à section large, capables pratiquement de métamorphoser en principes créateurs les énormes quantités de limon actuellement perdues sur le cours du Nii Bleu.

Notez que ce passage du rapport est une simple digression à propos de possibilités, et qu'il vise une contrée extrêmement distante de celles que l'inondation bonifie actuellement. Toutefois, lorsque fut conçue la voie ferrée de Souakim, les Anglais certainnement prévirent la plus-value dont le Nil Bleu, quelque jour, demain si l'on veut, dotera la province de Khartoum. La transformation du Bahr-el-Gebel qui amène les eaux des lacs Albert et Victoria dans le Nil Blanc, étendra cette plus-value aux rives comprises entre Khartoum et Assouan. Quelle que soit la négligence affectée avec laquelle sir William Garstin mentionne les projets afférents aux irrigations possibles dans la zone des cataractes, depuis Ouady- Halfa jusqu'à Berber, il apparaît que des ingénieurs adroits y construiraient facilement des barrages, digues et canaux qui dispenseraient la crue et le limon sur les berges nubiennes.

En attribuant à des initiatives quelques-uns de ces travaux, l'entreprise privée trouverait un bénéfice digne des espoirs les meilleurs. Au moyen des taxes frappant les terres irriguées soit par le bassin, soit par la pompe, l'Etat recueillerait déjà 8 0/0 de ces capitaux s'il les immobilisait lui-même. Il ne peut le faire faute d'argent.

Sir William Garstin calcule que, si l'ensemble des travaux était exécuté par les apports du gouvernement, les taxes habituelles lui rapporteraient seules 1.705.000 L. E. pour un capital engagé de 3,000.000 de L. E. Il importe que des compagnies financières internationales s'associent pour exécuter une partie de ces travaux, ceux par exemple destinés à l'aménagement des lacs Victoria et Albert, à la régularisation du Bahr-el-Gebel, oeuvre dont le coût semble évalué à moins de deux cents millions de francs. Il leur serait possible d'obtenir la concession de terres incultes, aujourd'hui, dans la Haute-Egypte et au nord de Khartoum. Après les premières irrigations et la première récolte, la vente seule de ces campagnes rembourserait trois fois au moins la somme consacrée à l'œuvre, et cela quatre ou cinq ans après le coup de pioche inaugural. Le rendement de ces champs cultivés en coton, en blé, en maïs, garantirait un revenu de 5o à 60 0/0 ; comme il fut avéré par les résultats du barrage d'Assouan. A supposer qu'un trust de compagnies assumât la tâche de parfaire en totalité le système d irrigation général étudié par sir W,-E. Garstin, et que, de concert avec

les ministres, ce trust dépensât les trois cent quarante millions nécesssaires, son revenu probable serait avant quelques années par suite de la concession de terres riveraines cultivables en coton, égal aux deux tiers du capital immobilisé. Les 3,330.000 feddans de terres à coton valent 266 millions de livres égyptiennes. Le système complet d'irrigation de sir Garstin mettrait au Soudan seul un million d'acresen valeur réellepouvantétre taxéeà 500.000 L.E, par le service des irrigations. Si ce service peut percevoir cette formidable somme annuelle^ on calculera facilement ce que les compagnies concessionnaires pourraient obtenir du sol régulièrement inondé, cultivé, récolté, loué, vendu, outre ces treize millions de francs, et rien qu'au Soudan. Que serait-ce pour les domaines préalablement acquis dans la Haute- Egypte et qui, incultes ou presque aujourd'hui, faute de cette eau prochaine, sont livrables à très bas prix ?

Il parut opportun de rappeler ces chifïres et ces projets<?//?^/^/5, extrêmement timides dans l'évaluation, pour des motifs politiques au moment où les Belges et les Français, détenteurs des trois milliards oflertsjadis au développement de l'Egypte, se demandent la valeur exacte de leur gage. Cette valeur est grande. Il suffit d'une entente commune et rapide pour la rendre immense.

Ce serait l'affaire d'un trust.

Si la logique et la vaillance caractérisaient toujours les décisions humaines, Egyptiens, Anglais, Belges et

Français, porteurs de titres quelconques, devraient s'unir et former le trust de l'Egypte, puis réaliser, en partie d'abord, en totalité peu à peu, les plans d'irrigation énoncés dans les rapports de Sir W.-E. Garstin et de M. G. Dupuis. Ce trust de l'Egypte serait, avant dix ans, le modèle des grandes affaires futures.

Mais il est extrêmement dificile de concilier tant d'intérêts divers, les ambitions des particuliers, les défiances des gouvernements, les antipathies de races, les scepticismes et les pessiaiismes des. un?, les mégalomanies et l^s chioiérismes des autres. Pourtantc'est vers ces grandescombinaisons politico-financières à forme internationale qu'inclinent déjà les élites de toutes les patries pour accoucher la planète des richssses incluses dans son sein, et qui rendront de moins en moins pénible la vie des multitudes mieux salariées, nanties de denrées moins coûteuses, et beaucoup plus hébergées dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les cités ouvrières.

Les trusts seuls peuvent accélérer la bienfaisance de ces modifications sociales. L'Egypte est une terre d'expérience merveilleuse pour cette philanthropie supérieure, au bord de cette Méditerranée où s'épanouit la civilisation scientifique, au seuil de cette Afrique où les trésors antiques d'Ophir commencent partout à être retrouvés tant au Transvaal qu'au Congo et au Dahomey.

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