CHAPITRE VII
Mais la population arabe laissera-t-elle faire. Les agitateurs nationalistes ont-ils quelque influence ? Je crois que le mouvement est circonscrit dans les cités ; et qu'il a peu de chance de conquérir le paysan riche et désireux d'opulence. D'ailleurs examinons l'esprit de l'arabe, autant que peut le faire un touriste jugeant sur les apparences.
A la « Gamia-el-Ahzar », le matin, dans la brume qu'apportèrent les Anglais de Londres, qu'ils renforcèrent en barrant le Nil, tout l'Islam s'instruit, assis à croppetons sous les arcades de l'an mil, et dans la cour immense, rectangulaire, dans les salles de la vieille mosquée fatimite. A grand'peine on pénètre parmi le flot des étudiants arabes, nègres, kabyles qui se pressent, leurs chaussures dans les mains, pendant que des portiers à genoux lient autour de nos chevilles les babouches empêchant le pied infidèle de souiller le Sol consacré.
Nous voilà chaussés de manière à éviter le sacrilège. On nous livre l'entrée de la Gamia-el-Ahzar. Nous coudoyons les étudiants qui rapportent desbols pleins de fèves cuites et leurs crêpes de froment, don
de la mosquée. Ils rejoignent leurs « nations », comme on disait au Moyen Age, sur notre montagne Sainte-Geneviève. Turcs, Syriens, Nubiens, Algériens, Maugrabiens, ceux de Tunis et ceux du Kordofan, ceux du Soudan et ceux de l'Inde vivent unis par races dans les divisions de l'énorme mosquée. Les armoires rouges où ils serrent leurs paillasses et leurs bardes sont alignées sous les arcades, lelong des murs. A terre, les enfants se dandinent, se penchent en avant et en arrière pour rythmer les phrases qu'ils apprennent devant le professeur. Sous le fez, leurs petites figures olivâtres semblent malsaines, quoique joufflues. Ils peignent de caractères arabes leurs feuilles de zinc, puis effacent quand ils savent le verset du Coran. Côte à côte, les enfants et les adultes, par groupes, reçoivent des enseignements divers et proclamés. Les uns acceptent la grammaire, les autres l'exégèse. Le tumulte est extrême. On le comparerait bien à celui d'une halle où harengères et maraîchers rivalisent pour la louange de leurs vivres. Pourtant ce brouhaha ne paraît point gêner les auditeurs. Quelques-uns, il est vrai, s'isolent au milieu de la cour. Un sexagénaire assis sur les talons, et enveloppé, y compris le turban, dans son ample manteau lie-devin, oscille furieusement du sud au nord en murmurant sa leçon pour la mémoire rétive. Chose touchante que cet âge à la barbe blanchie qui veut connaître le dieu avant la mort.
Dans la mosquée, les rangs de colonnes géminées, sveltes, à chapiteaux antiques, forment des avenues.
Elle furent arrachées, cent quarante, des temples païens et des églises b3'zantines. De haut, la lumière frappe les fronts bruns et noirs, les yeux attentifs, les mentons opiniâtres. Ces foules prosternées dans leurs amples simarres écoutent, en rond, les cheiks juchés sur de larges tabourets, ici et là. Ils s'y tiennent sur les talons. Le feu de la plus ardente intelligence s'élance de ces figures doctorales. Visages au poil court, elles se contractent et se dilatent pour exprimer, pour approuver la thèse difficile. Le maître présente son pouce et son annulaire, signes distinctifs de deux principes. Un nègre barbu de mousse grise adore ces doigts révélateurs patines par la cigarette et le henné du harem. Vers les quatre points cardinaux s'allongent les nattes immaculées sous les pieds déchaux des onze mille mougouirins installés pour trois ans dans l'édifice où s'élabore la pensée de l'Islam. Si jamais la guerre sainte recommence un jour, le signal partira de ce lieu, peut-être de ces m.inarets roses qui dressent vers le ciel, parmi les vols d'éperviers, l'aiguille de leur pierre votive. MustafaKamel, l'agitateur nationaliste du Caire, ne l'espérait point. Il se contenta d'exhorter ses coreligionnaires à critiquer les Européens de l'Entente Cordiale, et à se substituer lentement à eux dans les postes officiels. Rien, au reste, ne décèle la moindre haine contre le chrétien dans cette foule qui nous laisse passer entre ses corps, qui nous sourit poliment, qui s'efface non pas avec servilité, mais avec courtoisie. Aucun trésor ne nous est celé ni dans les dépendances où les aveugles logent à part, les pau-
pières clignées sur les taies de leurs pupilles, ni dans les cours où conversent les jeunes hommes, ni dans les bibliothèques où l'on dresse l'inventaire des livres sous les voûtes sculptées, devant les niches de prières creusées vers la Mecque et parées de marbres anciens, de lapis, de malachites, de porphyre, de colonnettes byzantines.
L'adolescent paresseux qui, rebelle d'abord, tendit enfin le dos au bâton justicier du maître, ne cria point lorsque le coup sonna contre sa tunique verte et les os de son échine, mais docilement il répéta le verset mal su. Autour de lui, ses condisciples ne cessèrent pas de manger leurs fèves roses ni de mordre dans leurs crêpes de froment. Ne faut-il pas que l'âme de Mahomet les pénètre tous, et par tous moyens, ceux de la brutalité même, si la persuasion choppe? Ne faut-il pas que la parole du Prophète se répande sur le monde soit que lecheik commande, soit que le caïd juge, soit que l'uléma prêche, soit que le sultan décrète, soit que le chamelier voyage, soit que le marchand trafique ? Toute force émane du Coran, toute science est incluse dans le Coran. Faute de le savoir assez, de le commenter bien, les musulmans perdirent leur suprématie d'autrefois. La plupart restent persuadés que seule la tradition islamique strictement observée dans l'Inde comme au Darfour.à Constantinople comme à Hérat, unira de nouveau les vigueurs dispersées, La science ne peut servir que les esprit d'Occident. Ceux d'Orient, sans la négliger, doivent avant tout reconquérir la puissance morale du temps d'Omar. Alors, ils songe-
ront à s'assimiler les pouvoirs mécaniques des chrétiens, pouvoirs d'ailleurs méprisables, œuvres d'artisans habiles sans plus. Quand ils le voudront, les fils d'Allah apprendront aussi ces métiers. Pour l'heure, rien de plus urgent que d'approfondir le texte du livre, que de le comprendre selon les désirs du Prophète.
Voilà ce qu'enseignent, sous les espèces de la grammaire, de la jurisprudence, de la logique, de la rhétorique, de la versification et de la géographie, tant de cheiks professeurs accroupis sur une peau de bique en haut de leur tabouret. Voilà ce qui persistera dans les cerveaux de ces onze mille jeunes gens bruns qui recouvrent les nattes de la mosquée El-Ahzar, qui s'abritent sous les portiques, qui invoquentl'Eternel devantle wn'^ra^ concave en opposantleurs mains à l'éclat delà divinité trop splendidepourleurvue chétive.Dans la cour, Sahn-el-Gamia, ils dissertent, afin d'élaguer les autres conclusions. Le sens confus de leur faiblesse actuelle les incite d'ailleurs à n'en pas adopter. Si quelques Anglais suffisent, ici et là, pour maintenir sous le joug des millions de musulmans; si le Russe aussi les dompte ; si le Franc les acoquine à ses entreprises, « c'était écrit ». Que l'Islam attende son heure future. Elle brillera comme son heure passée. Le temps n'a point tant d'importance devant l'éternité. Les mougaoulrins se répètent cela entre les cent quarante colonnes de leur mosquée universitaire, et dans les neuf nefs où ils travaillent.
Telle est la leçon du Coran que l'on montre tracée en beaux caractères simples, avec de l'or épais, sur le
velin du sultan Barkouk, Cette pensée ne reste pas dans la Gamia-el-Ahzar, dans la mosquée fleurie. Cette opinion dépasse les arcades, les murailles et les ruines des maisons écroulées sur les flancs de l'édifice. L'esprit de ses docteurs règne aussi dans la rue voisine, que traverse l'omnibus indigène, étroit camion attelé d'un cheval blanc chargé de femmes allaitant leurs petits aux yeux purulents et pleins de mouches. Nulle colère, nulle envie ne transparaît dans la résignation de ces figures belles ou bouffies, au passage de l'automobile qui bouscule l'extraordinaire fourmillement d'âniers, de marchands, de tourneurs, de ménagères, de marraaille.il semble que les six cent mille habitants du Caire se soient donné rendez-vous dans la même rue, tant la vie pullule, tant elle reflue sur les marches des mosquées, dans l'éventaire des boutiques béantes, tant elle est suspendue derrière les moucharabis des vieilles façades à porches ogivaux.
Le peuple des Mille et Une Nuits existe doucement là, sans avoir guère changé. Les fils du Calehder vendent toujours au bazar leurs menues denrées. Le barbier y rase au bord de l'échoppe son client savonneux. Avec les deux outres ruisselantes, l'âne revient toujours delà fontaine sous la matraque de son maître affairé, naïf, bruyant et rieur. Le vent des siècles a passé vainement sur cette multitude coiffée du fez et du turban. Elle ignore si les mamelouks et les califes ne régnent pas encore là-haut dans la citadelle aux minarets longs et fins comme deux lances plantées la pointe en l'air, à la cime du camp.