‹ L'icône et le croissantChapitre 30 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Pour ceux que la froidure chasse vers le soleil d'Egypte, en un janvier morose, le plaisir, c'est le parallélisme de trois vies là-bas. L'une ressuscite la plus lointaine antiquité du génie père de la civilisation grecque et latine, en fréquentant les tombeaux des Chéops et des Ramsès, les temples de Cléopâtre, la Thébaïde des Ascètes. L'autre se mêle aux délicieuses anecdotes des Mille et une Nuits, en parcourant les bazars et les mosquées, en saluant les souvenirs du Saladin que nos croisés estimèrent. La dernière goûte les agréments des élégances propres aux élites européennes et américaines en s'installant dans les magnifiques caravansérails édifiés le long du Nil jusqu'aux anses où le crocodile bâille et où l'hippopotame émerge encore devant les sables voisins du désert. Ainsi le touriste peut, chaque jour, savourer les émotions spirituelles que connurent les peuples des Pharaons, les soldats macédoniens d'Alexandre et de Ptolémée Soter, les préteurs de César, les théologiens de Jamblique, les cavaliers du Prophète, les mamelouks assaillis par les grenadiers encyclopédistes de Bonaparte,

et cela tout en faisant ouvrir, dans les souks, les coffrets où dorment les bijoux des momies, tout en faisant dérouler les tapis de soie musulmane, tout en se préparante la « small dance»du soir avec de séduisantes voyageuses que les arts avertirent de mille beautés.

Cette triple expansion de l'être multiplie singulièrement l'avantage d'exister, d'autant plus qu'elle ne se réduit guère à l'une de ses faces. S'il se rend aux Pyra' mides, le promeneur y court en automobile. Pour contourner ces prodigieux monuments de l'espoir en l'immortalité, il faut enfourcher l'âne ou le dromadaire, afin d'arpenter, sans trop de fatigue, le désert sablonneux où persistent les vœux de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus. Le pèlerinage s'accomplit en société, la plupart du temps. Les impressions et les savoirs s'échangent pendant que le chamelier tente de vous vendre ses colliers arabes, ses scarabées trente fois séculaires, ses monnaies ptoléraaïques, voire ses photographies. Ce perpétuel mélange des trois civilisations, l'antique, la musulmane et la cosmopolite, s'opère pour la joie du touriste, le long du Nil, au Caire-Memphis, comme à Louqsor-Thèbes et à Assouan-Philoe.

Deux au moins de ces civilisations s'accordent parfaitement. Le fellah en tunique bleue, qu'une corde serre à la taille et qu'un petit bonnet blanc coiffe à l'occiput ne diffère pas des anciens Grecs en kitone, ni des autres navigateurs méditerranéens durant l'époque des birêmes. La fillette qui court sur la berge

du Nil accepte dans son voile et dans sa longue robe le vent qui les fixa sur les formes des danseuses de Tanagra et sur celles aussi de la Victoire de Samothrace. Les femmes qui remontent du fleuve, droites sous l'amphore chargeant leurs têtes, servirent de « motifs » à bien des littératures aïeules. Et si, pour puiser l'eau fécondante, le laboureur se dénude, il offre à nos yeux instruits dans les musées tels bronzes que nous prîmes coutume d'admirer comme l'expression de la vigueur homérique. Aux pieds d'Aménophis III, colosse que les voyageurs romains visitaient, le nommant Memnon, un jeune garçon peu vêtu nous montra les épaules en porte-manteau, le corps étroit, le iront fuyant des Egyptiens gravés sur le calcaire des tombeaux et le granit des temples. Les siècles n'ont pas modifié la charpente de la race qui combattit sous les Nouserré de la cinquième dynastie, il y a quatre mille sept cents années. Dans le mastaba de l'architecte Ti, qui vivait alors, cet enfant a des portaits exacts. Néanmoins, on peut le photographier moyennant dix sous, le lendemain d'un Christmas fêté dans le Winter-Palace de Louqsor avec des Anglais et leurs valseuses que rassasièrent très savamment, parmi les illuminations électriques, un chef de renom, ses sauciers, ses rôtisseurs, ses pâtissiers, ses sommeliers.

Dans la longue avenue qu'est l'Egypte, double bande de terrain fertile bordant le Nil à l'est, à l'ouest, et illustrée de tombeaux, de colosses, de temples, de nécropoles, jusqu'au fond de la Nubie, maintes

joyeuses caravanes, partout, trottinent au gré de bourriques impétueuses que bâtonnent encore les âniers, coureurs infatigables et contents d'exciter le galop de ces bêtes dans les essors de la poussière. En anglais, allemand, arabe et français, ils rassurent les dames dont les selles mal ajustées tournent, dont les gazes s'envolent. Enfin les paniers sont ouverts à l'ombre des salles hypostyles. Sous les yeux des Horus à tête d'épervier, et des Isis couronnées du disque solaire, on débouche les bouteilles, on écartèle les volailles froides dans leur gelée. Le drogman déchiffre les cartouches des rois, sur le ton d'un maître dédaigneux de l'ignorance ambiante. lia le fez sans turban de l'effendi, le veston européen, mais la robe syrienne finement rayée et qui tombe sur des chaussures jaunes à boutons. Costumé de la sorte, il arbore à la fois les prestiges de la civilisation et les mystères de l'islamisme. Il traite de haut les indigènes vendeurs de cailloux et de statuettes minuscules, de scarabées douteux, de têtes momifiées, toute cette plèbe en simarres bleues et noires qui harcèle la caravane, qui la houspille, la tiraille, l'ahurit, la disloque et l'exploite. Mais il est trop amusant de payer quelques schellings une face d'Egyptien que Ramsès II peutêtre félicita, et qui fut trempée dans le natron, après la mort, par des embaumeurs minutieux. La voilà dans les mains gantées d'une jeune épouse qui retourne ce crâne bitumineux. La nouvelle Hamlet examine ces dents saillantes, cette langue racornie cette oreille sèche tendue vers les bruits du steamer labourant le

fleuve de ses roues, là-bas, et meuglant de sa sirène dans le crépuscule violet où les colonnes se complètent, où les architraves se consolident, où les colosses retrouvent des figures et des tiares d'ombre entre les piliers.

Au retour, les chameaux en file se succèdent sur l'étroite route. Ils sont enfouis dans les tiges du maïs récolté qu'ils portent. Seul le cou sort de cet amas bruissant. En l'air, les faces lippues et sévères de ces animaux se balancent. Leurs gros yeux condamnent la turbulence des touristes excitant le galop de leurs baudets.

Au soir, si l'on est près du Caire, l'Opéra concède ses fauteuils à la fatigue des voyageurs. Lohengrin chante son âme Scandinave. De brèves émotions se révèlent derrière les canevas noirs à larges dessins blancs qui grillent les loges des harems. Sous cette armature bombée, les musulmanes apprécient les voix héroïques des races qui « protègent » la leur; car ce sont aussi les fils des Vikings Scandinaves, ces capitaines anglais assis, roides, pommadés, astiqués, empesés, impassibles à en croire leurs visages de buis, et qui dominent sur cette terre où Chéops couve son immortalité, où. Mahomet parle du haut des minarets, où les Américaines bostonnentau son des orchestres tziganes dans les palais des auberges splendidement lumineuses.

On vit trois fois en Egypte pour nos cœurs insatiables.

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