CHAPITRE IV
Autour du Kremlin, cité primitive et triangulaire, autour de sa silhouette turcomane, de ses murailles rougeâtres et roses, de ses tours nombreuses pourpres et carrées, grises et rondes, vertes et coniques, autour de ses cathédrales blanches, coiffées d'or, autour de ses façades étagées qu'enveloppe la rafale de neige et de corbeaux croassants, Moscou se courbe et se recourbeen villes circulaires. Elles lui furent adjointes, d'époque en époque, selon le progrès du négoce né derrière les bastions pyramidaux du marché chinois où s'abritèrent les caravanes du xiv^ siècle. Villes diverses et pareilles que parcourent les traîneaux bas, cachés par leurs gros automédons et leurs chevaux rapides. Quartiers concentriques faits de maisonnettes, de palais, de masures aboutés au hasard. Des usines modernes en briques, fer et verre, les parsèment. D'anciennes fabriques construites par additions de hangars enfumés y subsistent. Dans les rues latérales s'alignent de petits hôtels dus au moderne style allemand. Tout l'ensemble de ces faubourgs est ba-
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riolé de réclames en lettres métalliques. Partout s'érigent les pinacles de trois cent soixante églises aux bulbes radieux. Partout luisent les cierges allumés devant les icônes des chapelles badigeonnées d'indigo. Derrière les flocons drus, des milliers de boutiques bayent avec leurs trésors.
En tous ces magasins, ces ateliers, une jeunesse enthousiaste, irritable et naïve, ficelle des paquets, plie des étoffes, bat la tôle, pousse la navette, cloue le bois, rive le fer, classe les lettres, huile les rouages. De la première éducation bysantine, à genoux devant les icônes de la voie publique, et celles plus somptueuses des églises, demeure en les esprits un besoin de mysticisme : le besoin de désirer en foule le miracle prodigieux et sauveur. Depuis que les deux tiers des passants négligent de saluer l'image très sainte de la vierge d'ibériedans sa chapelle de la porte Iverskaïa, leur atavisme souffre d'exister sans foi. Quant le mot socialisme passa la frontière allemande, cette douleur publique commença de s'apaiser. Sous la magie de ce verbe, les fils des orthodoxes trouvèrent le « Théos » qui manquait. La religion du socialisme remplit les âmes vacantes que tourmentait la soif de confesser leur nouvel espoir d'un prochain paradis. Adversaires du raisonnement difficile et long, pleins deconfiance dans la bonne nouvelle que promulguèrent jadis Herzen, Bakounine et Kropotkine, ces mystiques — nés s''enthousiasmèrent, sans vouloir rien connaître des obstacles. Etudiants, étudiantes, apprentis brûlèrent de mourir généreusement pour la cause, sans la mieux
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connaître, après une logique sommaire. Les agitateurs allemands n'eurent qu'à distribuer quelques revolvers aux adolescents pour les saturer d'héroïsme. Ces enfants jouèrent au complot, à la grève, à l'émeute. Ils s'enflammèrent pour le jeu. Dans telles usines desservies par deux ou trois mille ouvriers, une dizaine de gamins armés interrompaient aisément le travail et contraignaient ces multitudes à les suivre dehors, malgré elles, entre les baïonnettes de la troupe accourue, menaçante et cruelle. Dans la rue, des fillettes de quatorze ans, à lunettes et à cartables, déclamaient. Vierges émues par les troubles de la puberté, elles prêchaient avec exaltation la beauté du martyre aux forgerons et aux tisserands qui savent par cœur les histoires pieuses des saintes Agnès. Comme le pope et les mères avaient dit la suprême gloire du supplice sacré, l'âme aïeule incluse en l'inconscience des fils ne s'étonna point d'être conviée aux hécatombes. Et les grèves furent tumultueuses, agressives, violentes. Un peuple fanatique de justice sociale se révéla que rien n'épouvantait.
En vain, des mois durant, les soldats décimèrent ces perturbateurs. L'Université et le Manège de la ville sont uniquement séparés, par la chaussée, de la Mokhovaïa, Maintes et maintes fois, des vingtaines d'écoliers hâves, chevelus, d'écolières blêmes, douces, insexuées, traversèrent cette chaussée sous la nagaïka des cosaques pour franchir le porche à colonnes antiques du bâtiment militaire, et trouver là le peloton
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d'exécuteurs qui, d'une salve, couchait sur la sciure de bois cette jeunesse naïve, tordue par les spasmes d'agonie. Ensuite, sous les regards de la police, les familles en larmes venaient reconnaître les humbles cadavres aux bas troués, aux souliers mous, aux pantalons effrangés, aux jaquettes verdies et râpées, aux jupes rapiécées, aux fourrures pelées. On chargeait les corps sur des traîneaux recouverts d'une bâche de boucherie, et on les emportait, de nuit, vers le cimetière de la campagne.
Loin de décourager la nouvelle foi, ces immolations la fortifièrent. Chaque martyre eut ses hagiographes inspirés par la tradition des monastères. Tout se passa comme au temps des premiers chrétiens. On se partageait les reliques des morts : livres, porte-plumes. Il y eu un culte instauré, à la gloire des victimes. Ceux qui, compromis, purent échapper auxrecherches de la police, gagnèrent Genève, Paris, Londres et Berlin, s'y installèrent, s'exaltèrent en exil. Revenus dès l'amnistie d'octobre 1905, ils propagèrentleur courroux sacré. En se mariant après leurs pérégrinations, les étudiantes d'autrefois avaient fondé des familles imbues de l'esprit révolutionnaire et qui, dans le commerce, dans les milieux d'employés, formaient les centres favorables à la fièvre de révolte. Elle gronda sur la Place Rouge, devant les tours de polychromes et enrubannées de Saint-Basile, vieux bijou barbare, superbe, contourné.
A Moscou, prospèrent de grosses fortunes. Toute une société de riches affecte la magnificence d'un luxe
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éclaboussant. Des sots jettent avec ostentation l'argent par les fenêtres. Ils payent quatre roubles (dix francs) la course en traîneau de cinq minutes, pour que l'isvochtchik lance sa bête à toute vitesse, au risque d'écraser les piétons. Aux restaurants, on dépensebeaucoup. Les millionnaires envisagent la question sociale d'après la pure théorie économique ; et, tout en reconnaissant le bien-fondé des revendications ouvrières, ils déclarent qu'on n'y peut satisfaire qu'en ruinant les finances publiques et industrielles, c'est-à-dire en supprimant le gagne-pain même du prolétariat. Du contraste quotidien entre ces idées froidement calculatrices et l'enthousiasme généreux de la jeunesse révolutionnaire ; du contraste entre l'ostentation d'un luxe excessif et la pauvreté des foules productrices, la haine s'avive.
En Russie, la plupart des étudiants ne sortent pas, comme en France, des familles aisées, donc un peu conservatrices, bien que libérales. Fils de petits boutiquiers, de petits employés misérables, voire de dvorniks, de concierges, d'artisans même, ayant subi les pires détresses de la misère, s'estimant supérieurs pour ce qu'ils s'assimilent des leçons universitaires, ils ne pardonnent pas les iniquités fatales du régime capitaliste. Les persécutions dirigées jadis contre les philosophes, les savants, les littérateurs, les journalistes de l'élite russe et qui les rendirent célèbres, fournissent des exemples aux ambitieux écoliers. Ils sont prêts à tout pour conquérir l'auréole du savant martyr. Leur praticité vise à cette gloire rémunéra-
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trice dans l'avenir, du moins si l'on échappe à la mort par pendaison, fusillade, fustigation, tortures ingénieuses. L'exemple de celui que les soldats firent coucher dans la neige, puis qu'ils arrosèrent d'eau, jusqu'à ce qu'elle gelât en couche épaisse et transparente autour du patient, un tel exemple ni d'autres ne découragèrent les apôtres. Tant de saints furent jadis écartelés par les gentils, déchirés avec des peignes de fer, bouillis vifs dans les marmites païennes! Et ceux-ci ne souffraient que pour un paradis céleste, improbable. Tandis que les nouveaux prophètes croient atteindre, demain, le seuil d'un paradis terrestre planté selon les règles de Karl Marx. En novembre 1905, lorsque les rébellions militaires de Cronstadt et d'Odessa furent connues de cette jeunesse opiniâtre, une grande espérance l'émut. Si la troupe passait à la révolution, c'était le triomphe certain. Le régiment de Rostow, caserne à Moscou, devint l'objet de mille sollicitations pressantes. On entraîna plusieurs caporaux dans les meetings. C'était une heure d'irritation. Malgré le manifeste impérial du 17 octobre russe, la police dispersait les comités des travailleurs, dissolvait l'union des paysans, supprimait les journaux, fermait les imprimeries, arrêtait les présidents et les secrétaires des associations politiques. Les soldats entendirent les anathèmes des orateurs, et purent les réciter à leurs camarades de chambrée. Quelques-uns promirent aux agitateurs le concours de leurs compagnies. Persuadés d'obtenir cette aide, les plus téméraires des socialistes se tra-
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vestirent en fantassins et purent assurer le peuple de cette chance. Si bien qu'en peu de temps, tout le monde tint le régiment de Rostow pour acquis. Or, les officiers surprirent, à la caserne, les propos des imprudents, aussitôt incarcérés. Leurs amis protestèrent contre cette mesure. L'effervescence gagna la moitié du régiment. Il fallut un rescrit impérial accordant une solde accrue, des avantages, une meilleure nourriture pour apaiser les colères sourdes. Enfin, le 4 décembre russe, les fusiliers de Rostow se lassèrent et livrèrent les trente plus acharnés d'entre eux à l'état-major. Le caractère national, ce caractère fait d'élans et d'inconstance, avait trahi les volontés. Cette nouvelle déçut les révolutionnaires, d'autant plus qu'ils avaient suivi fiévreusement les progrès de la mutinerie et qu'ils avaient hâté leurs préparations belliqueuses pour la seconder. Les plus audacieux, accusant les sages de pusillanimité, résolurent d'engager la lutte avant que Jes esprits des militaires fussent tout à fait ressaisis par la disciple. En un clin d'oeil, les rues commerçantes de Moscou furent envahies par des bandes d'éphèbes qui, le pistolet aupoing,enjoignirent aux marchands de fermerboutique.auxcommisd'abandonner le comptoir. Les gorodovoïs qui voulurent s'opposer à cette mesure furent tués sur-le-champ. On brisa les vitrines des négociants qui résistaient et on proclama la grève générale. Les apprentis se blottirent derrière la corpulence et les énormes cafetans des cochers, qui lancèrent leurs traîneaux à toute vitesse. En passant derrière le gorodovoïs, ils les tuaient à
coups de revolver, soudain, tandis que l'izvochtchik, sous la menace de l'arme fumante, fouettait son cheval à tour de bras, accélérait la fuite dans la neige- Ces drames se succédèrent vingt-quatre heures.
Le 7 décembre russe, à 7 heures du soir, un meeting de postiers eut lieu dans le préau de l'école Filder. Profitant de cette affluence autorisée, les chefs du mouvement se faufilèrent parmi les membres de la société corporative, afin de s'assembler en une chambre du quatrième étage, et discuter, secrètement, la question d'obéir aux ordres des comités, qui jugeaient le combat prématuré, l'organisation encore incomplète et l'armement trop médiocre. Sur ces entrefaites, le gouverneur de Moscou appréhenda que le meeting des postiers, en un tel moment, n'accrût le tumulte. Ordre fut donné de dissoudre la réunion. La police et les troupes d'appui cernèrent la maison Filder. Les officiers firent sortir un à un les assistants, non sans confisquer revolvers et cannes à épée. L'éviction terminée sous le préau, les agents visitèrent tous les étages et parvinrent dans la chambre où se concertaient les révolutionnaires. Ceux-ci refusèrent de livrer leurs armes. Une bagarre s'ensuivit. Des coups de feu furent tirés par la fenêtre sur les troupes que la police appelait à la rescousse. Des salves répondirent qui brisèrent les carreaux. Des bombes jetées frappèrent à mort un officier de dragons et huit soldats. La bataille était commencée. Elle devait durer douze jours, coûter un millier de vies pour la plupart innocentes, donner lieu à des actes d'abominable
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sauvagerie, rétablir le loyalisme chancelant des troupes, affermir le pouvoir du gouvernement d'abord anxieux devant cet essor de forces inconnues, enfin implanter la rancane dans le cœur de toute la population indignée par les attentats de la soldatesque ivre qui tua tant de passants paisibles, selon les hasards de sa fureur, qui démolit et incendia tout un quartier populeux, qui massacra les neutres habitant des logis envahis un instant, puis délaissés par les prestes héros de l'insurrection. Les ruines fumèrent. Des fragments de cervelle séchèrent sur les tiges des lampadaires décapités. Les gorodovoïs, pourvus de fusils, bivouaquèrent avec les dvorniks, dans la neige, devant un feu de bûches, sous les fenêtres de mon hôtel. Parfois, une détonation éclatait. Un monsieur attardé essuyait le feu du sergent de ville las d'inaction. L'un d''eux a tué sa femme et l'amant qu'il apercevait sur un trottoir. Les vengeances particulières s'accommodèrent de la répression légale. Toutes sortes de crimes se perpétrèrent dans cette ville bruyante, encombrée, aux boutiques provisoirement closes par des palissades en bois cru. Le capuchon de laine brune plié autour de la nuque, la petite calotte d'astrakan sur l'oreille, le fusil aux mains, lui solide en ses bottes et bien couvert par sa capote neuve, le gorodovoï régna sur Moscou. D'un geste impérieux, il écartait les isvochtchiks et leurs attelages qui s'approchaient de la maison où réside le gouverneur. Il suffît d'un faux coup de rêne, le policier tire. Tant pis pour le voyageur curieux.