CHAPITRE IX
Rose, infinie, plissée en monts parallèles, tantôt lardée par les ombres passantes des nuages, tantôt embue par les vapeurs grises de l'aube et du crépuscule, la Chaîne Libyque cache la sévérité du désert aux fellahs qui méticuleusement soignent leurs trois récoltes annuelles sur les bords du Nil, où se mirèrent jadis la vie et la mort de Thèbes-aux-Cents-Portes. Eblouissement bleu, le ciel d'Afrique se courbe audessus de ces grandes cimes horizontales ; et il va, par delà le fleuve, illuminer la colonnade géante de Louqsor, les colosses de Ramsès en ligne, la colline, sable et décoml)res, encore agglutinée autour de quelques piliers dont les chapitaux antiques élèvent une petite mosquée qui prit racine sur les architraves d'Amon-Ré, autrefois, entre vingt hameaux de boue sèche, maintenant anéantis par la résurrection du Temple. Cet édifice a retenti sous les pas d'Alexandre. On l'y voit encore costumé en Pharaon, et parvenu à travers les obélisques, les statues, le pylône de Ramsès II, la colonnade, la cour et le vestibule d'Aménophis III, jusqu'au merveilleux sanctuaire du Dieu-So-
leil. Le royal disciple d'Aristote y fut inscrit sur les pentes des murailles. Il rend hommage à l'omnipotence d'Amon-Ré, au principe solaire qui se marie éternellement avec la fécondité du Nil, avec sa population nombreuse et hâlée, avec la Chaîne Libyque, ses pyramides roses, ses plateaux étincelants, ses vallées poudroyantes, ses parois d'abyme droites et claires, ses routes blanches, avec tout ce paysage choisi pour tombeau par les Thoutmosis, les Séthos et les Ramsès de trois dynasties triomphatrices. Près de quatre mille ans, elles dormirent en ce sépulcre de montagnes flamboyantes.
Respectueux de cette grandeur, Alexandre, ni Tibère, ni les Antonins, non plus qu'auparavant les chefs des sémites Hyksos, ou des Ethiopiens ne songèrent à transformer l'Egypte vaincue dans la guerre seulement. Sur toutes les façades obliques des monuments, les victorieux voulurent s'immortaliser par l'adoption de la double tiare que coiffa la première dynastie autochtone, et par la dévotion affirmée de leur esprit aux Osiris, aux Hathor, à toutes les idées divines de cette civilisation trop glorieuse pour subir les conséquences de la défaite. Au long du Nil, depuis le Pharos d'Alexandrie, jusqu'à la grande cataracte et l'île de Philœ, cela se révèle.
Une même déférence semble avoir confondu l'audace des dominateurs devant cette immuable tradition qui, déjà, trois millénaires avant le siècle d'Auguste, avait eu son excellence artistique et agricole signifiée dans le tombeau de l'architecte Ti, par maints reliefs
d'une finesse sans égale. Entre autres scènes, la marche d'un troupeau de flamants semble digne, à nos yeux contemporains, del'exacte etsouple gravure japonaise. Les conquérants ne songèrent qu'à perpétuer de leur mieux cette force mentale tant admirée des vieux Grecs, sur la foi d'Hérodote. Chacun des maîtres survenus fit répéter les chefs-d'œuvres anciens. Les Ptolémées d'Alexandrie n'unirent l'élite égyptienne à la leur, ils ne l'initièrent aux mystères d'Eleusis que sous l'invocation d'Osiris-Apis, dans les souterrains du Serapeum copiés selon les modèles des Pharaons. Au temps d'Auguste c'est la perfection du temple de Dendérah qui s'érige en assemblant toutes les beautés de l'architecture primitive, en les accordant par des proportion? insignes. A Esné, l'empereur Commode se montre, la double tiare au front, en compagnie d'Horus à tête d'épervier et de Knhoum à tête de bélier. Tous trois capturent poissons et sarcelles dans un filet ample. Dioclétien dédia, sur le petit cap de Kom-Ombo, un autel à la Vénus Hathor. Sous Hadrien, avait été complètement finie la grâce des lignes propres à l'édifice de Philœ que l'eau gagne et mine lentement parmi les palmes de l'île chaque hiver noyée. Là, Marc-Aurèle supplie encore la grande Isis d'accueillir son offrande fleurie, et Trajan fait une libation de vin en l'honneur d'Horus hiéracocéphale.
L'orgueil des Césars s'inclinait ainsi devant les merveilles révérées par leurs maîtres les Grecs, qui étaient venus en foule visiter le Pharos d'Alexandrie,
contourner les Pyramides deGizeh, s'engager dans le fameux Labyrinthe de Haourâ, buriner leurs vers et leurs maximes sur les jambes de Memnon-Aménophis III, de ses colosses jumeaux assis au pied de la Chaîne Lybique : l'un sonnait, pour l'étonnement des touristes hellènes campés autour, dès que la force d'Araon-Ré, victorieuse des ténèbres, réveillait la lumière rose des monts sur le tombeau des Séthos et des Ramsès.
J'ignore s""!! est, par le monde, une région comparable à cette Vallée des Rois. Les hautes masses de calcaire qui l'encaissent brillent inexorablement depuis la sente jusqu'au ciel. Elles font de ce désert sans animaux ni plantes visibles, une sorte de fournaise silencieuse. Les cataractes de rayons verticaux s'abîment sur des croupes arides, des pentes raides, de la poussière blanche et des cailloux scintillants. Tout cela n'est qu'ardeur, flamme impérieuse. Elle contraint aux larmes le profanateur ébloui de la retraite. Ainsi la majesté des morts qui voulurent l'apogée de la gloire thébaine s'impose par la force d'Amon-Ré à l'impertinence des curieux. Cette puissance du soleil partout réfractée donne du réel à la solennité de la nécropole royale. On n'avance que vaincu, muet, soit que l'âne vous secoue au trot dans le centre du défdé, soit que le dromadaire vous balance avec la gravité qui convient, soit que huit fellahs chantonnant une litanie lugubre vous y portent en une chaise juchée sur leurs épaules au moyen de brancards. Dans cette gorge rose aux rares ombres
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d azur, la caravane semble frappée de stupeur. Ellemême est toute incandescence. La chair bronzée des Arabes luit. Leurs simarres bleues et leurs turbans de coton prennent des reflets trop vifs. Les ornements, les mors, les chaînes des harnais dardent des feux intolérables. La mort que l'on vient vénérer là vous accueille sous l'appareil de la vie la plus ardente. Ces deux contraires s'unissent en un dieu qui vous brûle, vous intimide, qui vous assure de votre faiblesse mais aussi de votre communion posthume avec la vigueur de l'univers.
Voilà quel monument de montagnes et de clartés élirent pour leur repos les souverains des dix-huitième, dix-neuvième et vingtième dynasties.
Jusqu'à notre époque de science curieuse, quelquesuns ne furent point troublés dans leur sommeil sous la Chaîne Libyque. Certains larrons furtifs découvrirent, par hasard, les entrées de tombeaux que le sable avait cependant comblées et contre quoi les eaux des inondations avaient pressé, pétri les cailloux et les poudres du désert avant que la sécheresse les transformât en un ciment dur. Ce travail des éléments a néanmoins préservé de la profanation bien des hypogées. Ceux mêmes conservant les inscriptions gravées par les touristes grecs imitateurs d'Hérodote soufî"rirent peu de ces visites anciennes. Les voleurs égyptiens ou arabes se contentaient de ravir à l'ombre les bijoux des momies, de gratter un peu l'or des sarcophages. L'essentiel est resté aux souterrains de Bibân-el-iMoulouk qui s'ouvrent dans un cirque de
roches abruptes : leurs cimes roses et jaunes soulignent le bleu fervent du ciel. Dès que l'on s'engage dans les couloirs déclives, on s'étonne des mille dessins nets illustrant les murs. La fraîcheur de certaines couleurs déconcerte. En ce tombeau de soleil, la mort a su se parer de toute vie. Innombrables sont les théories de personnages qui paraissent ensevelissant le mort, le portant sur la barque funéraire dont la proue et la poupe se relèvent en tête de béliers, le munissant de vivres pour le suprême voyage, lui conduisant ses troupeaux de bœufs, de moutons, d'oies, lui entassant, de registre en registre, les images de ses biens agricoles, de son mobiler, de ses domaines, de ses fiotilles, et les symboles des souvenirs heureux nécessaires à la fierté de songes indéfinis. Valets, danseuses, servantes, musiciens, soldats, maçons, architectes, prêtres et dieux se poursuivent le long des murailles, se superposent jusqu'aux frises. Noblement rigides et géométriques, peintes de tons plats, clairs francs, ces foules accompagnent le défunt au cœur de la terre. Primitivement, les modèles vifs de ces processions étaient sans doute étranglés, le jour des obsèques, afin qu'ils servissent, âmes fidèles, leur maître au-delà du monde objectif. A cause de cela, l'erablémature prend à nos yeux, l'intérêt saisissant du réel.
Avec son seigneur, le peuple enfouissait sa vie. En sorte que l'Egypte totale et ses cinq mille ans d'histoire éclatent en couleurs vertes, rouges, jaunes contre le crépi blanc des interminables parois. Sous
les dômes de la Chaîne Libyque la nation entière continue d'exister comme au temps de iMemnon. Partout elle ressurgit, si l'on explore le labyrinthe au fond duquel, paisiblement, Merenptha dort en son cartouche royal, si l'on regarde, dans la chair épaisse du granit sa face mafflue, ses yeux gros et malins ; si l'on pénètre ensuite la série de corridors en pente venant vers la grotte de Ramsès VI pour y contempler les linteaux noirs aux éperviers polychromes superbement étendus, les théories murales toutes neuves, l'énorme disque ailé du soleil à deux têtes ophidiennes et, dans la profondeur extrême, le mystère de la déesse double celle du ciel diurne et nocturne, celle au ventre étrangement allongé dans l'espace du plafond, celle aux jambes debout contre le mur de droite, aux bras retombant contre le mur gauche, celle capable de contenir ainsitoute la salle, outre lesarcophage monumental historié de bataillons en marche. Le tombeau de Séthosl, le silence des avenues successives forées dans la montagne contiennent l'art hiérathique des reliels où se gonflent les dieux du transformisme égyptien, avec leurs têtes d'épervier, d'ibis, de crocodile, de vache. La salle du cénotaphe est toute peuplée d'une multitude diverse et multicolore, comme la salle des offrandes, blanche sous les fresques vivaces. Enfin, le puits creusé entre les corridors déroutants et la crypte d'Aménophis II n'oppose qu'un obstacle vite franchi à l'émotion qui vous prend devant cette cuve de grès, cet étui de couleur où se roidit, avec une guirlande et un bouquet secs, le corps étique du pharaon. Corps
véritable, pareil cependant à une effigie de bronze vert, malgré le réel du menton osseux, du cou décharné, des côtes saillantes des mains squelettiques.
En cet organisme furent conçus quelques-uns des desseins qui assurèrent la soumission de l'Asie occidentale et de l'Ethiopie. En ce crâne étroit fut pensée la grandeur de la vieille et de la nouvelle Egypte telle qu'on la mesure, au sortir de ce tombeau, en gravissant les monts de soleil et de cailloux blonds. De là haut, on embrasse le pays père de la civilisation méditerranéenne qui créa les lois mêmes de notre humanité moderne. Ce pays semble une double bande de verdure enclavant le cours du Nil depuis les cataractes nubiennes jusqu'au delta de Memphis et d'Alexandrie. Sur ces deux rives parfois noyées, toujours rongées par le désert, s'organisa la première moralité sociale que corporifièrent, un jour, les édifices de Thèbes, le sanctuaire d'Alexandrie, le pylône et les obélisques de Ramsès, l'allée des Sphinx à têtes de béliers reliant Louqsor à Karrak, puis l'immense cité pieuse exhumée des sables par le talent des Maspero et des Legrain, avec ses centaines de colonnes, ses colosses évidents, ses lacs sacrés, ses temples divers, ses stèles de gloire, ses terrasses amies du soleil Amon-Ré, force du ciel, du sol et des intelligences, que son perpétuel éclair féconda.