CHAPITRE V
Dans la célèbre galerie Trétiakow, un tableau de Répine immortalise la douleur d'Ivan le Terrible qui vient de frapper son fils et qui, le serrant contre sa poitrine, essaye d'arrêter le sang jailli de la tempe. La victime s'est affaissée, blême. Une perle de sueur froide glisse le long du nez que pincent déjà les doigts invisibles de la Mort. Barbouillé du sang qu'il versa, le père supplie le ciel de surseoir à la conséquence d'une colère prompte et ivre. Mais il sent bien que la catastrophe achève de s'accomplir. Tragique symbole de l'irritabilité moscovite, que cette étreinte des deux corps, sur un tapis souillé par l'épieu rougi. Le fils semble mourir en pardonnant. Il se contente de souffrir l'agonie. Il comprend que le vieillard ne voulut point cela, que cette main noueuse, crispée sur la blessure d'une tête chère retient très sincèrement ces caillots qui glissent et gonflent entre les phalanges impuissantes pour clore la plaie. Car le fondateur de l'unité russe ne vit pas seulement périr alors un enfant précieux, mais l'espérance aussi de
savoir son œuvre perpétuée par un esprit apte à cette tâche gigantesque. Le sceptre passait aux mains d'un prince imbécile et d'un cadet au berceau, proies faibles, devant l'audace des boyards ambitieux, traîtres et rebelles, soumis un instant par l'énergie d'Ivan le Terrible, mais avides sournoisement de désagréger l'empire à leur bénéfice.
Cette sorte de courroux réflexe, brusque, délirant, legs des aïeux barbares, anime encore bien des âmes. On en sait un exemple ; celui de l'officier qui, pendant une nuit de fête orthodoxe, assassina l'étudiant inattentif à l'hymne national, dans le cabaret de VOiirs, puis s'acharna sur le cadavre avec une rage de cannibale. Partout se rencontrent des messieurs dont la mine hautaine et mobile semble prête à s'empourprer sous l'afflux de la colère. Irritation passagère, vite évanouie dans un rire qui se moque de cette soudaine fureur. Ensuite, une dépression succède. Et c'est la nonchalance bénigne, l'ennui de l'effort, l'indolence, le détachement signifié par le mot si fréquent < Nitchevo ! »
Au reste, cette marque de caractère est ostensible depuis le début de la révolution parmi les insurgés aussi. Les matelots du Potemkine, ayant réussi tout un fabuleux commencement d'épopée, soudain se lassent, négligent de débarquer à Taganrok qui leur appartenait virtuellement, qui eût servi de capitale aux foules socialistes et libérales du Sud. Ils errent sur les flots, atterrissent en Roumanie, puis, fatigués même par la minime difficulté de vivre sur la terre
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d'exil, beaucoup repassent la frontière et vont s'offrir à la chiourme de leurs prisons maritimes, à leurs cours martiales, aux pelotons d'exécuteurs. Plus tard, le lieutenant Schmidt soulève, à Sébastopol,une partie de la garnison. Quand il se voit à la tête des bataillons, il s'étonne, hésite. Mystique chrétien, il défend à ses troupes de tirer contre les loyalistes. 11 marche vers ceux-ci en agitant des gestes de paix. 11 laisse décimer les siens. Il se livre et les livre en prononçant des paroles d'évangéliste. A Cronstadt, les matelots et les canonniers rebelles s'emparent de la ville, des batteries. Des lycéennes de Pétersbourg les persuadent, par la luxure, de pointer les grosses pièces vers Peterhof, et de démolir, par-delà les eaux, le palais impérial, d'exterminer ainsi la famille du Tsar. J'ignore si la chose était réellement possible. En tous cas, ils acceptent sur-le-champ. Ils pointent. Avant de tuer, il faut boire. Les révoltés se précipitent dans les rues, envahissent les débits de l'Etat, les traktirs. Tant les gars s'abreuvent, qu'ils oublient leur projet. Lorsque les compagnies loyalistes débarquent, ils ont perdu le goût de la lutte et déposent les armes. Les meneurs s'alignent docilement contre le mur pour la fusillade. Bientôt les survivants obéiront aux ordres qui les embarqueront pour soumettre l'émeute de l'île d'Oesel. Une fois à terre, entourés, convaincus par l'insurrection, soldats et marins permettront en souriant qu'elle les capture : « Nitchevo ! » Donc, une irritabilité soudaine, terrible, un élan de colère formidable, puis un immédiat afïaissement
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d'énergie, et une résignation de martyrs fatalistes. Telle semble la psychologie des rébellions partout écloses violemment, partout anéanties rapidement, soit dans les ports, soit dans les villes, soit dans les campagnes. En octobre 1907, après deux ans d'agitation et de révolution, après deux dissolutions de la Douma, les électeurs se lassent. Ils ne votent même plus. Un millième de la nation à peine est représentée.
A Moscou, l'historique du conflit ne diffère qu'un peu. En automne 1905, la grève générale, parfaitement conduite, avait été, première au monde, aussi complète qu'efficace. Instantanément, elle avait contraint le Pouvoir à l'octroi des quatre libertés fondamentales. Les socialistes qui travaillent autour de Kremlin crurent, en décembre, renouveler cette victoire et obliger ainsi les ministres à réaliser sur-le-champ les promesses des 17-30 octobre, à réunir en outre l'Assemblée Constituante. lis avaient dûment constaté que la masse subissait l'influence des minorités résolues, révolutionnaires ou réactionnaires. Ils décidèrent une autre grève générale, par l'intimidation. De Finlande et d'ailleurs, les armes arrivaient secrètement depuis des semaines. Les revolvers Browning de tir rapide, à huit coups, étaient dans les mains des apprentis, des lycéens, des étudiants, des étudiantes.
La femme russe est romanesque. Elle aime l'aventure. Rien en elle qui s'apparente au goût de l'Anglaise pour le home, le confortable, la paix décorative. Rien en elle qui se puisse assimilera la dévotion
de l'Allemande pour la tendresse conjugale, l'esprit de famille, pour l'économie ménagère, pour les moeurs musicales et sentimentales, pour la gemiithlichkeit. Les prétresses du foyer semblent de viles esclaves à la Slave, à la Cosaque, rêveuses d'indépendance et d'héroïsme. Elles cultivent encore la mentalité de George Sand. Le « généreux » et le « poétique » les passionnent. Individualistes, elles s'acharnent à secouer les jougs sociaux. Maintenant que la religion a déserté leurs âmes, ces femmes souhaitent se sacrifier « en beauté » pour le nouvel idéal de la souffrance humaine. Et cela très naïvement, très follement. Nul scepticisme. Comme nous disons sur le boulevard : « Elles coupent dans tous les ponts ; elles croient que c'est arrivé ». Quiconque ne partage pas leurs avis est tenu pour une infâme canaille. Point de discussion possible, ni d'analyse. Une seule idée fixe servie par des colères fréquentes et dangereuses. Les jeunes s'affirment implacables. Fraîchement instruites de leur histoire nationale, elles ne reculent guère devant la probabilité des drames farouches qu'elle contient. En ce palais pourpre qui, sur la terrasse du Kremlin, domine Moscou, en ses salles aux voûtes d'or que l'art de Byzanze orna, en ses chapelles tapissées de fresques pieuses, trop de princes périrent égorgés, empoisonnés. Aux murailles crénelées, trop de potences exposèrent les pendus. Sur la Place Rouge, trop de têtes roulèrent tandis que se relevait le glaive du bourreau. Cette cité triangulaire enseigne à tout peuple, par les signes de ses minarets, de ses bulbes
d'or, de ses tours vertes, la tradition de la vengeance.
Convaincues par la cruauté des Ivan le Terrible, des Pierre le Grand, des Catherine II, pourvues de lyrisme anarchiste, inspirées obscurément par l'admiration atavique des martyrs orthodoxes, les étudiantes de Moscou poussèrent à combattre ceux qu'elles convertissaient. Et lorsque les quatre cents plus audacieux se trouvèrent sommés de rendre leurs armes au quatrième étage de la maison Filder, le courroux prompt de la race les posséda. Ils montrèrent leurs pistolets aux gens de police, mais pour tirer.
On sait le drame, et comment fut assiégé cet édifice scolaire. Neuve, spacieuse, cossue, ainsi que sont aujourd'hui, partout, les établissements d'instruction publique, la maison forme l'angle où se coupent deux rues peu larges, deux « péréouloks ». Dans ces couloirs où elle s'était massée, la troupe, en mauvaise posture, dut reculer d'abord, sous le feu de ce bastion angulaire. On dut amener le canon. Des pans de plâtras s'écroulèrent et mirent à nu les briques qu'entamèrent peu les projectiles. La charge de poudre, sans doute, était faible, et les obus, vidés de leur matière explosible. Alors quelqu'un agita son mouchoir par la fenêtre; les soldats pensèrent que les rebelles se rendaient ensemble. Ils avancèrent. Ce n'était qu'un enfant fourvoyé là qui demandait à sortir. L'officier le lui permit. A peine fut-il dehors que les insurgés profitèrent de la proximité des militaires pour les canarder. La bataille dura jusqu'à l'instant où les conspirateurs manquèrent de car-
touches. Ils parlementèrent. Ils exigeaient de partir libres, indemnes, armés. Les officiers refusèrent. Le canon tonna de nouveau. Beaucoup de socialistes s'évadèrent par les cours intérieures, s'insinuèrent d'une maison à l'autre, et se dispersèrent. Enfin la troupe pénétra dans l'immeuble très prudemment. Elle releva les cadavres de personnes innocentes, employées de l'école, que les projectiles avaient atteintes. Toutefois, nombre d'insurgés furent pris et passés par les armes.
Cette résistance avait ému les esprits fervents. Parce qu'on employait le canon, les révolutionnaires se crurent fort redoutables. Leur rôle grandit à leurs propres yeux. Ils imaginèrent que l'état-major, peu sûr de ses fantassins et de leur discipline, utilisait les batteries afin de combattre sans contact possible entre le soldat et l'ouvrier. Le bruit courut que le régiment de Rostow forcerait sa garde puis arborerait le drapeau rouge. De boutique en boutique, d'étage en étage, les apprentis, enivrés de leur espoir, le propagèrent. En même temps, l'autorité concentra ses bataillons qui, momentanément, évacuèrent les avenues, les boulevards. On cria que l'armée impériale battait en retraite. Là-dessus, le peuple abandonna ses fabriques, ses masures. Il rompit les grilles des jardins pour fabriquer des piques. Des barricades s'érigèrent, planches et tessons. Tout le monde s'amusait à les construire. Même les dvorniks, ces concierges-policiers de chaque maison, enjuponnés dans leurs grosses pelisses de mouton à broderies
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pectorales; ils assistèrent, la calotte sur l'oreille et les pieds chauds dans leurs énormes bottes de feutre. Tout le monde s'assura que l'état-major capitulait et que la République serait incessamment proclamée dans le bâtiment officiel de la Douma de Moscou. Ce fut l'enthousiasme de la colère socialiste.
Les chefs des comités qui s'opposaient encore à la lutte cédèrent malgré eux, dès cette apparence de succès. Ils ordonnèrent d'exécuter le plan : s'emparer des gares, isoler Moscou de façon à ce que nul secours militaire n'y parvînt, tenter la délivrance du régiment de Rostow en cernant la caserne par des approches combinées.
Bien que tous les bataillons parussent soumis, l'état-major, à vrai dire, craignait un nouveau changement de leur foi. L'usage de l'artillerie était bien un effet de cette appréhension. On préférait combattre à distance, en attendant les renforts de Pétersbourg. Malgré les allégations actuelles, il en fut ainsi, très certainement. Les soldats, interrogés isolément, affirmèrent tous que ni le régiment de Rostow ni d'autres unités douteuses ne prirent part à la bataille de dix jours.
Dès lors, en peu de temps, les points stratégiques de la ville furent conquis par l'insurrection. De toutes parts s'élancèrent mille petits jeunes gens blêmes et aux cheveux longs dépassant le béret d'astrakan; mille et mille apprentis maigres et bottés; mille et mille ouvriers trapus et colossaux, en épaisses tuniques courtes. Sous les bonnets de
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fourrure, les visages d'Asie vociférèrent. De la haine crispa les bouches enfouies dans les buissons de barbes gelées. Assurant leurs binocles embus sur leurs nez brefs, les étudiantes rassemblèrent et commandèrent les troupes d'ébénistes, de tisserands, de mécaniciens, de tailleurs. Leurs femmes même descendirent dans la neige de la rue. Noués autour des oreilles et sous le menton de ces « babas », les fichus leur font les visages des religieuses embéguinées. Elles se dressèrent à la cime des barricades contre les soldats en frocs, contre les moines éperonnés qui, de loin, les couchaient en joue, sous la surveillance des majors. Pendant que les apprentis essayaient leurs revolvers, les ouvriers abattaient les poteaux télégaphiques, tressaient des rets de fer avec les fils de transmission, entassaient les barils, les caisses, les armoires, les tessons, les voitures et les barrières, puis les arrosaient d'eau qui, se solidifiant au froid, cimentait la construction. Dans les maisons voisines, les étudiants déchargeaient les carabines, par les fenêtres, vers les patrouilles prudentes, jusqu'à ce que le canon trouât la barricade, éventrât les boutiques et couchât dans les mares de leur sang quelques pauvres servantes aux écoutes derrière les portes. Alors les prestes héros de la révolution fuyaient par les cours intérieures. La troupe se risquait sur le barrage et le détruisait, envahissait les immeubles proches, arrêtait les habitants qui payèrent de la vie ou de la liberté leur hospitalité d'un moment. Cette injustice de la première répression exaspéra les gens pacifiques. Nombre de boutl-
quiers secondèrent tout à coup les efforts de la jeunesse libertaire qui les avertissait du péril et leur criait de disparaître aux minutes de la fusillade, tandis que les cosaques tiraient sans miséricorde contre quiconque se risquait à leur vue. Les réflexes de la colère moscovite se produisirent dans maintes âmes bourgeoises. Et tout le courroux brusque d'Ivan le Terrible enflamma sa descendance. Au coin des chapelles orthodoxes, sous l'égide de leurs bulbes verts ou bleus, à la faible lueur des lampes pendues devant les orfèvreries des icônes, la fureur du peuple se déchaîna, projetant contre ses fils de la campagne leurs frères de la ville. Dans toutes les rues, Ivan le Terrible ressurgit sous le paletot de l'ouvrier et sous le froc du soldat pour frapper le parent haï.
Quoi qu'on en dise, les rebelles faillirent l'emporter, au moins du 24 au 28 décembre. La voie stratégique qui relie les gares Nicolas et de Kazan à la gare de Smolensk, et qui n'aurait jamais dû tomber au pouvoir des ouvriers, la Sadovaïa, leur appartint totalement, ou presque. Donc, il y eut défaite de l'armée, avant la venue des troupes réclamées à Pétersbourg. Fait évident. Ce boulevard, long de dix à douze verstes, bordé de maisons que précèdent de petits jardins, fut le terrain de combats ardents et de succès féconds en délires. Devant ces demeures, belles pour la plupart, quelques-unes ornées de colonnes et de frontons à l'antique, les plus grands espoirs du socialisme furent chantés par des voix victorieuses. Que de maigres filles en jupes courtes et en paletots
ouatés crièrent, extatiques, leur foi, levèrent au ciel gris leurs menottes noires de poudre, et leurs pâles visages osseux, troués d'yeux fous !
Auprès d'elles, sous le rayon électrique projeté par la tour Soukharev, des gamins hâves ramassaient les réverbères arrachés par les obus, traînaient les poteaux télégraphiques, brisaient des centaines de bouteilles, accumulaient les portes, les planches, les caisses pour reconstruire les barricades canonnées. Là, des ouvriers aux laces velues proclamèrent leur joie en abattant les mâts de fonte qui soutiennent, au milieu de la chaussée, les arcs où s'accrochent les fils du trolley.
Cependant, leurs frères assiégeaient la gare Nicolas, prêts à couper les rails qui devaient servir aux trains de Pétersbourg et que, plus au nord, déjà les grévistes de Tver entamaient. D''autres persuadaient le personnel des premières stations échelonnées sur la ligne de Kasan. Il parut un instant que toute la province acclamait leur chance définitive avec la gloire des pauvres morts ensevelis dans la neige blanche et rousse que dépassaient les bottes trouées, que tachait le sang gelé, que griffaient des mains violettes à jamais roidies. Le front des révolutionnaires occupait alors dix kilomètres, depuis la gare de Kazan jusqu'à celle de Smolensk.
Il fallut que cette illusion s'évanouît sous le feu du régiment Sémenovsky expédié de la capitale. Celui-ci ne fut pas tenu à distance des barricades. A peine descendu des wagons, il chargea, tua de ses baïon-
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nettes cent soixante hommes. Vite les balles de ses salves criblèrent les membres des insurgés, cassèrent les os dans les chairs tièdes, fardèrent de rouge, soudain, les visages balafrés.
Vers rOuest et le Jardin zoologique, les boulets firent éclater les portes des refuges, sauter les planches des barrages. Les volets crevèrent sur les tireurs qui s'abritaient derrière, qui trébuchèrent, aveuglés, mutilés ? L'obus rompit les enseignes d'or. Il démasqua la brique des murs. 11 éventra l'armoire et la paillasse avec le malade couché. La mitraille hacha la devanture du rez-de-chaussée, émietta les bocaux de l'apothicairerie où se retranchaient les plus vaillants. Plus loin, dans Presnia, tout le quartier fut démoli. Murailles découronnées, rongées par l'incendie; façades debout et noircies, mais qui ne cachaient plus que des débris fumants, des ferrures de lits tordus. Là furent flambés vifs les derniers pelotons de la révolte. Ailleurs, l'usine Schmidt fut arasée à un mètre du sol. L'artillerie faucha cette forteresse des grévistes approuvés par leur patron. Captif, lui-même, il ne put défendre sa tête et celle de son fils contre les juges. D'autres usines, l'imprimerie Sytine, la raanulacture Prokhorof, furent également sinon détruites, au moins saccagées. Car les ouvriers avaient choisi leurs châteaux de travail pour forteresse. Ce fut aussi près des pupitres et des établis que le fer des obus amputa les adolescents aux longs cheveux, les demoiselles dactylographes à binocles et à fourrures chauves, les « babas » embéguinées, aux robes d'in-
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diennes roses, aux bottes de feutre, aux paletots de bure grise, les mécaniciens, les typographes aux moustaches chinoises et slaves. Ceux que la mort ne roidit pa5 entre les flammes crépitantes furent poussés dans certains immeubles convertis en postes de police. Selon leur mine on les entassa dans les salles des condamnés à mort ou des condamnés à la fusillade, avec les passants arrêtés dans la rue, et que les peureux, pour obtenir leur grâce, désignaient comme meneurs aux officiers subalternes. Ceux-ci réconfortaient leur propre courage avec l'alcool des soldats ivres.
Afin que la colère se répandît dans la ville, on avait copieusement abreuvé les militaires. La fatigue d'un service très dur, l'angoisse de redouter à chaque instant la balle de l'insurgé, la fanfaronnade de cruauté coutumière aux hommes d'armes, en firent des meurtriers hystériques. Longtemps et à toute heure, dans les rues de Moscou, trottèrent les patrouilles cosaques. Ces barbares dévisagent le promeneur très insolemment. Le talpak, qui penche sur l'oreille, découvre une mèche rebelle et coquette sous quoi s'épanouit un large mufle de brute arrogante. Chacun d'eux appuie sur la selle et tient droite la carabine chargée, armée. Il suffit d'un caprice pour qu''elle tue. Aux manières qu'affectent ces gaillards pour occuper la largeur de la chaussée, pour faire caracoler leurs petits chevaux impatients, aux manières qu'ils ont de se cambrer dans leurs frocs et de se lever sur l'étrier, on devine leur envie d'agir
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en dominateurs formidables, en dispensateurs de la mort. Le Cosaque déteste le Russe, mais il adore les Tsars qui comblent les atamans d'honneurs et de richesses. Il a pour les citadins le mépris, le dégoût sincères du nomade et, pour les gens du Nord industrieux, calculateurs, la haine du Méridional paresseux. Il les juge comme des esclaves soumis au joug des bureaux et des ateliers où l'on croupit, où l'on s'étiole. C'est, enfin, le mépris du centaure pour les piétons à lunettes. Ses camarades tuèrent deux médecins qui soignaient les blessés. A son idée, bien que l'engeance ne vaille pas le plomb qui la décime, il ne massacrera jamais suffisamment cette vermine de juifs et d'athées, ennemis du trône. Un officier décapita un enfant^ parce qu'il ramassait une arme perdue.
Autant que lui, les autres soldats ont l'ivresse cruelle. Nonchalants et doux à l'état normal, le Russe devient aisément féroce lorsque le vodka trouble ses sens. Toutes ses rancunes sourdes se réveillent et s'exaspèrent. Son cœur gonfle. Peu à peu l'envie de meurtre gagne les chefs mêmes, envahis par l'influence de fâme ambiante. Dès lors, nul ne peut contenir la troupe. Les officiers supérieurs ne sont plus obéis. Ils se retirent et se contentent d'ignorer. Seuls de vieux commandants, bonshommes de mentalité rudimentaire, siégèrent aux cours martiales improvisées. Ils commandaient les détachements qui allèrent fusiller sans explications les ingénieurs, chefs de gare, médecins et employés des quatre premières stations sur la ligne de Kazan. Les officiers d'esprit pareil
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infligèrent le même sort aux ouvriers révolutionnaires réfugiés dans la campagne et dont la police recherchait les noms, les adresses, sur les registres des usines. L'esprit de ces militaires naïfs explique l'efifroyable répression des troubles dans les provinces baltiques, et même le bombardement qui démolit l'Ecole polytechnique de Riga. Si les enthousiastes libertaires tiennent tous leurs contradicteurs pour des canailles et des gredins, ainsi les tsaristes jugent ceux qui raisonnent. L'amiral Dombassof menaça de faire canonner la maison d'un monsieur qui organisait chez lui une ambulance d'insurgés. La même colère aveugla les deux partis. C'est le fanatisme même, une sorte d'exaltation mystique parmi les foules militaires ou libérales qui refusent de se comprendre un peu.
M. G..., cité parmi les conservateurs et les riches de Moscou, sortit, un jour, avec son jeune fils, étudiant de quinze ans, quand les troubles se furent apaisés. Tous deux s'arrêtèrent pour lire une affiche fraîche. Survint une patrouille qui leur enjoignit de se laisser fouiller. Ils ouvrirent leurs pelisses, afin de montrer qu'ils ne cachaient pas d'armes. Dès qu'ils aperçurent l'uniforme de l'étudiant, les soldats l'arrêtèrent, inutilement, le père protesta. Même au poste il ne put obtenir que l'enfant fût relâché, Le chef de police répondit qu'il avait ordre d'interroger tous les étudiants rencontrés sur la voie publique. Le vieillard, insislant trop, fut expulsé par la garde. Il pensa que le jeune homme lui serait rendu le lendemain, après
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enquête. Aux premières démarches, les personnages importants, amis, le promirent, en effet. Toutefois, le lendemain, le fils ne revint pas. Le surlendemain, les amis puissants reçurent M. G..., avec des paroles évasives. Une cousine inquiète se rendit au dépôt mortuaire. £lle reconnut, parmi vingt cadavres, ce\u[ de l'adolescent, percé de balles, dépouillé de sa pelisse et de ses objets précieux. On l''avait fusillé sans jugement, sur l'ordre d'un officier qui était venu avec des soldats, la nuit, en l'absence du chef de police, pour exécuter tous les étudiants pris dans la rue. Il n'avait rien voulu entendre.
Que de parents retrouvèrent ainsi leur enfant, déjà vert, entre une étudiante osseuse, vêtue de ses seuls cheveux noirs, et un ouvrier, gras, mamelu, velu de gris. Le froid retardait la décomposition. La plupart des victimes restèrent exposées ainsi dans les hangards, nues de la tête aux jambes, que recouvrait à peine l'amas des seules hardes dédaignées par la convoitise des bourreaux.
Les hauts soldats en uniforme de bure finirent, en février, de fusiller, pêle-mêle, dans les préaux des prisons, à Moscou, les insurgés, les badauds saisis au hasard et dont les poches furent souvent garnies de feuilles révolutionnaires, à leur insu, par les mouchards eux-mêmes, soucieux de justifier ainsi l'arrestation. jM. Witte découvrit, dans les bureaux de la police secrète, une imprimerie clandestine destinée à cet usage. Sans doute, l'amiral Dombassof comptait, en inspirant la terreur, étouffer, pour des temps. Tau-
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dace de la lévolte. Aujourd'hui, très satisfaits d'un triomphe qui ne parut pas toujours certain, les généraux croient ne plus avoir à risquer d'autre partie. Cependant, la vie d'affaires, de travail et de plaisirs ne cessa guère dans cette grande ville aux faubourgs concentriques et montueux, courbés autour du Kremlin, de ses remparts rouges, de ses tours pourpres et vertes, de ses blanches églises, de ses bulbes d'or. Innombrables, les chevaux à longues crinières entraînèrent toujours les gros isvochtchiks bleus et leurs traîneaux dans la neige sablonneuse des avenues. Derrière leurs fifres, les grands soldats défilaient, avec des mines rustiques et rondes, des mines identiques à celles des conscrits que l'on amène, marqués à la craie sur la poitrine, depuis les gares. Au Pont-des-Maréchaux, une foule opulente s'agitait en ses fourrures, pénétrait dans les magasins éblouissants, achetait. Au restaurant, on dînait en musique. Chez Jar, les chanteuses allemandes et les danseuses polonaises s'ébattaient sur la scène, pour la luxure des convives attablés devant le caviar, les blynies, les sterlets, les gelinottes sibériennes, les vins de Bessarabie. Quand sonnaient onze heures et demie, tout le monde se levait, s'introduisait dans ses pelisses, dans ses bonnets, ses galoches, réclamait son équipage. Car, grâce à l'état de siège, les patrouilles gardaient le droit de tirer contre tout passant suspect passé minuit. Et l'on ne sait jamais si l'on ne peut devenir suspect aux yeux d'un gorodovoi imbibé de vodka. L'un des principaux indus-
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triels français essuya, certain soir, deux coups de fusil en rentrant chez lui. Bien que M. Witte le consulte sur les questions économiques, et que ce soit un personnage éminent, il n'a pas cru nécessaire de protester en vain.
Du reste on s'accoutume à tout. Et les commerces demeurèrent actifs, dans cette ville non loin du faubourg où la mère, qui venait de voir son fils mourir à ses pieds sur la barricade, continuait, toute une heure, de tirer sans rien donner à sa douleur que la vengeance ; dans cette ville où les gorodovoïs perçaient de leur baïonnette toute pauvre fille attardée paraissant avoir l'extérieur d'une étudiante, avant de la jeter sur le traîneau d'un isvochtchik qui passait par là, et qu'ils obligeaient de charrier le cadavre au poste prochain. Le soir, cependant, les cloches des trois cent soixante églises aux bulbes verts, aux bulbes bleus, aux bulbes d'or, sonnaient éperdument la pitié du Christ byzantin figé sous les métaux des icônes, dans tous les quartiers, dans les couvents du Kremlin pourpre qui domine de ses minarets, de ses tours, cette cité de neige et de lumières en ligne.