‹ L'icône et le croissantChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Durant toute la révolution russe, les conservateurs de ce pays et leurs amis étrangers crurent ensemble que la Douma, devant être formée par les paysans tsaristes et orthodoxes, cette compagnie manifesterait les sentiments spéciaux de la droite. On propagea l'erreur de soutenir que les moujiks n'avaient guère varié depuis le bon vieux temps. On les décrivit maladroits, illettrés, sots, apeurés par la crainte du knout, abrutis par le kwas et la vodka, dociles au moindre signe du fonctionnaire. C'était, à en croire ces prophètes, un simple troupeau en quête de bergers. A la première apparition de la houlette ministérielle, ils s'assagiraient selon le désir des mâtins, c'est-à-dire selon les avis des orateurs autocrates.

Bien singulière est la sagacité des politiques en chaque pays. Lorsque, pendant mon voyage au delà de la Vistule, je prédisais l'avènement des constitutionnels-démocrates et le socialisme des paysans élus, maintes personnes éminentes de Pétersbourg, de Moscou, de Tver, haussaient les épaules. Elles me

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laissaient entendre que c'était là une opinion de Parisien ignorant le premier mot de la question sociale russe, le caractère du peuple, et les effectifs véritables des partis. Nées sur le sol des Ivan et des Catherine, elles connaissaient mieux que moi, peutêtre, le réel des sentiments nationaux. Et elles raillaient mon impudence. Prenant pour certitudes leurs propres espoirs, elles me déconcertaient par de très fermes allégations. A l'épreuve il se trouva que, survenu tout à coup dans l'Empire, j'avais pu mieux envisager le total des forces en action, leurs pouvoirs comparés, sans pâtir de la myopie naturelle à la fougue des sectes enfiévrées par la bagarre. Et mon journal annonça les événements tels qu'ils se produisirent. Il avait suffi d'un séjour de trois semaines dans une campagne de Tver pour apprécier le nouveau moujik.

Quand, après avoir entamé, de ses patins, la profondeur de la neige, depuis la gare de Staritza, le traîneau nous eût amenés devant l'église du premier village enfoui parmi les blancheurs de l'hiver; quand nous aperçûmes les babas coiffées de mouchoirs éclatants, bottées de feutre, engoncées dans leurs caftans et leurs touloupes, comme leurs maris aux longs cheveux et aux barbes de Christ; quand nous vîmes ces braves gens se grouper autour du « barine », lui faire cortège pour entrer dans l'église, pour y saluer le tombeau de ses ancêtres, notre première impression fut, en effet, d'une foule byzantine, traditionnelle, demeurée depuis huit siècles celle même

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que les missionnaires de Constantinople convertirent alors. Devant l'iconostase, hommes et femmes se pressaient pour, des lèvres, adorer le crucifix de joyaux offert par un grand pope élégant, en ses mains longues, fines et aristocratiques. Des couronnes gemmées, suspendues au plafond, entouraient des lumignons rouges. L'argent massif et le bronze ouvragé d'énormes icônes, encadraient les visages asiatiquement bruns du Sauveur, de la Vierge-Mère, de la Panagïa, comme on disait au temps des Isauriens.

Mais dès que, dévêtu de sa dalmatique, le pope nous eût introduit dans son isba, tout changea d'aspect ? Des plantes cultivées adroitement ornaient le parloir ainsi qu'une serre. Des meubles simples et modernes servaient à toute une famille cossue d'apparence, et qui se rassembla près du samovar afin de nous verser le thé. Aussitôt les ardeurs de la politique animèrent les visages des saints peisonnages, de leurs femmes en corsages berlinois. Coupant, avec une sorte de sécateur, le sucre candi, un diacre blâma la mémoire de Plehve et les opinions du Procureur du Saint-Synode. Tous parlaient sans hésitation, à la manière de gens convaincus depuis longtemps, prêts à répondre sur toute difficulté. Immobiles, les bras collés au corps, des jeunes filles écoutaient cela comme elles eussent écouté la prière du beau pope aux longs doigts, aux longues mèches, aux yeux brûlants, à la tunique de bure nouée contre un corps de Christ svelte. Et il ne blâmait point l'attitude de ses collègues Grands Russiens, du prêtre Lavrof qui prê-

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chait l'insurrection armée, qui se rendait à la prison parmi ses ouailles arrêtées.

Deux jours après, dans la maison du barine, une délégation de moujiks demandait audience ? A quatrevingts, ils avaient envahi la cour; et, le barine n'ayant voulu recevoir que sept mandataires, ceux-ci pénétraient dans la grande salle où flamboyaient les troncs de bouleau sous le manteau de la cheminée monumentale. Doux et résolus, les mains croisées sur la panse qu'enflait la fourrure de mouton doublant leurs touloupes, ils examinaient les livres de la bibliothèque, le buste de Blanqui, les tables de travail pleines de manuscrits et de cartes, les photographies des philosophes et des économistes illustres. Ces rustres chevelus, barbus comme le Nazaréen ; ressuscitaient les gestes des apôtres, un parler opiniâtre et tranquille. D'aucuns écoutaient les narines en l'air, et se haussaient sur la pointe des bottes en feutre humide. Les mains jointes, le staroste (maire) expliquait la revendication. Pour charrier le bois depuis la forêt jusqu'à la scierie mécanique, il exigeait un prix supérieur à la somme convenue. Les chevaux s'échinaient dans la neige durcie. Et les plaintes se multiplièrent. L'orateur démontra que de puis l'institution du mir dans le domaine, au moment de la libération des serfs, la population ayant triplé, ne pouvait se suffire de la quantité de terres alors octroyées à leurs parents. Les cinquante familles d'autrefois étaient maintenant quatre-vingt-six familles, quatre-vingt-six dont les chefs attendaient

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là, dans la cour, dans les couloirs du château, la parole d'espérance. Pouvaient-elles raisonnablement subsister avec les fruits d'une terre mesurée, en 1862, pour la moitié de paysans ?

D'ailleurs, quelques-uns des quatre-vingt-six s'insinuaient, tour à tour, dans le cabinet du barine. Leur groupe s'accroissait de minute en minute. Il débordait la limite instinctivement admise en deçà du fauteuil où les entendait le maître du logis. Curieux, timides, ils inspectaient la pièce ; s'étonnaient des hauts pupitres, des statuettes, des estampes, des armes, du divan, de la fournaise irradiant la tiédeur qui dégela leurs barbes et leurs boucles, qui mouilla les tuniques de peau. Christs et apôtres s'entassaient plus nombreux. Ils avançaient leurs faces naïves de saint Jean, leurs faces tristes de Simon et de Pierre, leurs faces sournoises de Judas roux et hirsutes. L'un, très haut, élevait la voix. Une mèche sur l'œil, il discourut sans fatigue, sans chercher ses mots, ni les citations qu'il faisait de l'Evangile. Ses fils, en allant travailler, l'hiver, dans les fabriques de la ville, avaient appris des socialistes allemands la manière de commenter la thèse de Jésus, selon l'esprit de Karl Marx et de Bakounine. Et tous ces rustres se montrèrent éloquents à l'aide d'une rhétorique prompte, comme jamais un paysan de nos pays latins n'en posséda. Un moment la discussion s'aggrava. Après une sorte de kobold, nain à barbe grise, plusieurs reprochaient au fils du barine d'avoir laissé ses protégés battre l'un des leurs à propos de dissenti-

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ments politiques. Peu à peu, la masse des moujiks avait envahi toute la salle. Ils devenaient la force et la puissance dans cette demeure spirituelle, tapissée de livres et de portraits célèbres. Réclamant l'expropriation du penseur, parce que les terres du Domaine, celles des couvents ne satisferaient pas au nécessaire, ces agrariens dessinaient des gestes, proféraient des phrases qui semblaient issues de ces volumes aux philosophies libertaires, de ces cerveaux éternisés par les bustes et les gravures. Enfin, le staroste, étonné des éclats de son propre courroux, imposa le silence. Il enjoignit de changer la conversation. Sages, ils se calmèrent tous. Après quelques paroles banales sur les soins que réclamaient les champs et les bois, ils demandèrent cinq roubles pour aller boire la vodka. Sans comprendre qu'ils s'avouaient inférieurs ainsi, tous partirent contents.

Le lendemain^ cependant, on les retrouvait à dix ou vingt dans les corridors, voulant obtenir une autorisation écrite pour couper le bois. Et ceux-ci promettaient des coups aux ouvriers de la ferme, de la scierie à vapeur, si le travail n'était point abandonné. Le surlendemain, d'autres s'armant de fusils, cherchaient le fils du seigneur, afin de le conduire aux gens de police,sous prétexte de propagande subversive. Et l'officier de gendarmerie, venu sur leur dénonciation à la fin de la semaine, commençait une enquête. Toutefois, les habitants arrêtaient le traîneau, du barine le consultaient sur la signification des articles parus dans leurs gazettes. Grandes filles rougissantes

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et pareilles à des religieuses, avec le foulard cachant les cheveux, serrant les joues ; garçons hardis et solides en leurs tuniques juponnnées, vieillards frileux sous le bonnet d'astrakan et dans les ampleurs des pelisses, tous entouraient l'attelage, écoutaient anxieux les explications du maître sur les choses du socialisme, sur les projets des ministres. Entassées à demi dans la neige, les belles maisons de bois cru montraient, aux fenêtres artistement découpées, les visages ronds de la marmaille, les cheveux blonds des écoliers, les corsages rouges des fillettes. Dans une des isbas, notre introducteur se signait à plusieurs reprises devant les six icônes et leurs lampes, qui brûlaient entre des journaux collés contre les poutres horizontales de la muraille. Ces feuilles d'imprimerie exposaient aux yeux des diatribes violentes contre l'ordre établi, et vantaient les audaces révolutionnaires. Pourtant, l'hôte du lieu se signait éperdûment. Il apprenait par cœur les phrases incendiaires et il jurait, dans sa prière, obéissance au Tsar, pontife de sa religion. Interrogé sur cette contradiction apparente, il répondit que le Tsar voulait le bien du peuple, et qu'obéir pour le mal du peuple, c'était évidemment désobéir au souverain de toutes les Russies.

C'est munis de cette logique astucieuse que les paysans élirentet furent élus d'abord; qu'à la Douma ils s'unirent avec le parti ouvrier dans le Groupe du Travail. C'est en vertu de ces convictions que le moujik Aladine promit la guerre à feu et à sang, que

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ses électeurs envoyèrent des télégrammes aux menaces effrayantes. Il est difficile de prévoir comment les ministres sauront contenir les impatiences de ces « partageux ». Tous ces Christs, tous ces apôtres chevelus et barbus, pourraient bien déterminer des catastrophes par leur obstination têtue si le Pouvoir reluse une solution généreuse à leurs ambitions de laboureurs, de bûcherons avides. Voilà trois ans que partout, ils se rebellent, pillent, incendient. Tantôt c'est à l'Est, tantôt c'est à l'Ouest de la Volga. La jacquerie ne s'endort que pour se réveiller sans cesse.

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