‹ L'icône et le croissantChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des onze partis classés qui se disputent l'influence en Russie, le constitutionnel-démocrate inquiéta le plus les ministres. Dans les deux premières Doumas, ce parti garda la prépondérance. Son esprit audacieux conquiert maintenant les octobristes, durant les nouveaux débats. Par la valeur de ses protagonistes pour la plupart savants, philosophes, littérateurs, nobles et grands propriétaires de cultures, il en impose. Aussi les ministres le craignent et le persécutent, lis allèrent jusqu'à faire arrêter l'un des frères Dolgoroukoff, le prince Victor, un chef officiel du parti comme le prince Paul, chez qui se réunirent, plusieurs fois à Moscou, les membres des zemstvos. Ces jumeaux qui portent, en haut de leurs personnes colossales, des fronts larges et opiniâtres surplombant leurs yeux brusques, semblent la volonté du parti. Le Pouvoir intimide ainsi les électeurs et les éligibles. Il avertit du danger d'être candidat. La police de Pétersbourg a même fermé le bureau central desK. D., des Cadets comme on les surnomme.

Jusqu'à l'heure de la Révolution, les constitutionnels-démocrates défendirent parlementairement leurs idées au zemstvo de Tver. Dès l'avènement de Nicolas II, on se le rappelle, les membres de cette assemblée analogue à notre conseil général transmirent une adresse où s'était insinué un programme de réforme que le souverain qualifia des pires épithètes, en public. Depuis, ces messieurs passent pour les prophètes de Topposition dogmatique et pratique. Ce fut à la session, de janvier 1906 qu'ils assumèrent toute la responsabilité de ce rôle.

Reconstruite, en partie, vers la fin du xviii^ siècle, la ville de Tver rayonne d'un centre, la Place Octogone que décore l'architecture à l'antique de plusieurs édifices. En l'un d'eux, l'Ouprava, sont installés les bureaux du Zemstvo. Là, un personnel d'employés administre les œuvres d'assistance, d'instruction et de finances provinciales dévolues à l'initiative de cette assemblée la plus vaillamment libérale de Russie. Les 17-29 octobre 1905, à la fin de la grève générale, il y eut, dans ces locaux, réunion de commis qui vinrent en nombre y traiter plusieurs questions d'intérêt professionnel. Naturellement les employés du Zemstvo, leurs amis, leurs camarades partagent les opinions libérales du comité. Dans cette cité de 40.000 âmes, ils sont connus.

De les savoir réunis et délibérant, les policiers avaient pris de l'ombrage. Peut-être un espion vint-il les avertir qu'on avait parlé du monarque et de son entourage sans ménagements, qu'on avait honni le

portrait impérial suspendu comme d'usage, dans la salle des séances. Toujours est-il que des conservateurs passionnés s'en furent dans les trakirs des quartiers populeux montrer aux buveurs des effigies lacérées du Tsar, en accusant de cet outrage les commis du Zemstvo, leurs amis. Avec le secours du vodka, la colère ne tarda point à persuader quelques truands aventureux. De cabaret en cabaret, une bande noire se recruta, gagna la Place Octogone, s'y massa sous l'œil amène de la police, et commença le siège de l'immeuble en proférant des injures et en lançant d'énormes cailloux dans les vitres du premier étage illuminé. L'un de ces projectiles atteignit à la tête quelqu'un penché pour écrire. Sur le tapis vert de la grande table ronde, on voit la plaque de sang séché, jauni. Le siège dura de sept heures à minuit. Un régiment de dragons se rangea sur la place pour assister au conflit. En vain, les victimes réclamaientelles sa protection. Les officiers répondirent qu'ils ne pouvaient intervenir sans ordre. Aussi laissèrent-ils les ivrognes furieux enfumer l'hôtel de l'Ouprava, et contraindre les employés à sortir. A coups de triques, à coups de tringles, dès le seuil, ces malheureux furent successivement assommés par les gorodovoïs et la racaille formant une double haie de bourreaux audessus de laquelle une foule de frénétiques à cheveux gras et à casquettes molles jetait, en outre, les pierres de la lapidation. La plupart des fugitifs furent terrassés. Les blessés guérirent très lentement. Quelquesuns succombèrent.

Deux ou trois fois, pendant la durée du massacre, le gouverneur de Tver, M. Sleptzoff, vint observer les flammes drapant la maison du Zemstvo, éclairant les palais à l'antique, le débouché des avenues, l'obscur du ciel, les gestes éperdus de ceux qu'on torturait, les remous d'une multitude hurlante et meurtrière. Il refusa de prescrire que l'on mît fin à ce carnage. Immobiles, les pompiers et les dragons attendaient son signal. Inutilement. Ce personnage estimait opportun de montrer aux libéraux que si les révolutionnaires étaient capables de violences dangereuses, les réactionnaires en usaient aussi.

Lorsque s'ouvrit la session du Zemstvo, aux derniers jours de janvier 1906, cet homme craignait tant l'accusation véhémente des conseillers, peut-être leurs gestes, qu'au Palais de la Province une galerie basse fut garnie de gorodovoïs en armes, de soldats, d'officiers. La mine sinistre de ces différents militaires, leur façon de détourner les yeux quand on passait au milieu d'eux, valaient une impression assez lugubre.

En savourant, debout, le caviar et les champignons confits, les zakouskis de la buvette, en grignotant les petits poissons étalés sur le comptoir, en buvant quelques gorgées d'eau-de-vie blanche avant de s'asseoir devant les tables oîi les garçons servaient des pâtés de légumes, du thé brûlant, des gelinottes faisandées, de la bière acide, on se montrait, par les fenêtres, les pelotons de la police qui paracheva le massacre d'octobre. Revolver au flanc, ces gens à calottes d'astrakan poussaient leurs chevaux le long de

l'icône 73

Milionaïa et de son jardin public, jusqu'à la blanche cathédrale aux cinq dômes bulbeux, azurés, constellés d'or. Puis ils revenaient aux portes du monument officiel. Alors ils se rangeaient là, tournant le dos au square et à ses bosquets de givre. Sur la Volga solidifiée coururent les traîneaux sans faire lever les corbeaux innombrables qui picoraient la neige aux pieds des forçats casseurs de glaçons.

Ces manœuvres du guet agacèrent les membres du Zemstvo qui déjeunaient à la buvette. Déposant leurs cigares dans les cendriers, ils se communiquaientleurs indignations. Afin d'interdire aux commis du Zemstvo, martyrisés par la bande noire, l'accès de la salle, le président et maréchal de la noblesse, M. Golovine, pria les membres de recevoir des cartes personnelles et d'en distribuer seulement quelques-unes à leurs familles. Il appréhendait que les victimes du 29 octobre ne malmenassent le gouverneur au moment où, d'après les rites, il ouvrirait, au nom du Tsar, la session. Cette mesure fâcha toute la gauche irritable et ardente, qui considéra la chose comme une atteinte à la publicité légale du débat. Non seulement le gouverneur massait des soldats dans le sou?-sol, mais encore il « faisait la salle » pour vouer ses adversaires politiques aux insultes probables de sa coterie.

Eloquents, puis rieurs et farceurs, soudain groupés debout, soudain rassis autour des nappes, tantôt secoués par les spasmes de la colère, tantôt par ceux d'une gaieté ironique, ces messieurs se convainqui-

Page 1