‹ L'icône et le croissantChapitre 8 sur 32 · ICONE · texte numérisé non relu

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rent de résister à de telles prétentions. Les idées s'exaltèrent sous les fronts chauves et les sourcils gris, dans les têtes entourées de mèches suprêmes, de barbes poivre et sel, derrière les lunettes d'or chevauchant des nez rougis par les rudes et longs hivers de chasses. Des indignations excitèrent les maigreurs gesticulantes en jaquettes, les corpulences immuables en redingotes, A travers l'épaisse vapeur des cigares, brillaient les faces roses et embroussaillées. Le maréchal de la noblesse pour le district de Staritza, M. Kasteloflf, prêchait avec l'entrain d'un gentilhomme campagnard. Le teint haut en couleur, les yeux pétillants sous les cheveux et les sourcils gris, la bouche mobile, railleuse, prompte, le philosophe Eugène de Roberty définissait clairement la situation, ses avantages et ses périls d'ailleurs agréables pour la vigueur de ce corps solide et trapu dans le veston ouvert. Le grand M. Romanov, affable, didactique et fin, penchait l'échiné pour murmurer aux oreilles des timides, pour les rassurer au moyen de ses fermes certitudes. Et ce furent là, dans ce réfectoire simple où s'empressaient des serviteurs maladifs, toutes les émotions du caractère russe, ses colères et ses jovialités alternatives, brusques, brèves, très vivantes, très franches.

Dehors se promenait la foule du dimanche, jeunes gens revêtus d'uniformes gris, de casquettes à petites cocardes, dames de province emmitouflées, popes aux laiges manches, en longues robes de fourrures étroites sur la taille, évasées sur les bottes, messieurs à bérets d'astrakan et à barbes fleuries. Cette popula-

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tion suivait les boutiques des maisons basses, rectilignes, rosées, jaunâtres, trop historiées d'inscriptions commerciales. Dans l'avenue large se ruait la cavalerie des traîneaux en forme de petits chars byzantins et que remplissait l'ampleur des cochers fourrés, velus, mafflus, mitres de peau de renard, enveloppés par l'essor des corbeaux hésitants.

Enfin, M. Golovine vint annoncer à ses ennemis politiques l'arrivée prochaine du gouverneur. Fort apprécié, en dépit de ses opinions conservatrices, il échangea des poignées de mains très amicales avec ceux qui, tout à l'heure, allaient le mettre en minorité, et le plaisantaient joyeusement sur le résultat fatal. La mine rose et l'allure vive, il ripostait gaiement. Son habit à boutons d'or, sa cravate blanche ne le préservaient pas des quolibets aimables auxquels il donnait de spirituelles répliques. Tout ce monde riait, bien que l'on ouït parfois retenir les crosses des fusils et traîner les sabres.

Il transporta sa belle humeur dans la salle de la noblesse, quadrilatère solennel de colonnades blanches, au milieu desquelles un carré de tables à drap vert, de chaises viennoises, offrit aux conseillers des places, des mains de papier, des écritoires, les brochures des rapports officiels. Transpercé par le soleil des fenêtres qui dissociait mal à propos les couleurs de ses bottes, le Tsar présidait en peinture, dans un cadre immense, entre deux piliers, face au monument de son aïeul, libérateur des serfs. Sous le périptère, un public d'institutrices, d'étudiantes, de

dames politiciennes, de gendarmes en civil, de mouchards et de curieux divers se groupa. Au-dessus d'eux, les armoiries des villes représentées dans le Zemstvo décoraient les murs clairs.

Cependant, les délégations de chaque district prirent leurs places. Au milieu du groupe conservateur, un vieillard sec et de mine hautaine, M. Stolbakof, barbu d'argent, écoutait la confidence d'un pope en robe de bure qui tripotait la lourde croix de métal suspendue par une chaîne à son cou.

Ces messieurs attendaient d'être trente, nombre légal, pour que le président pût recevoir le message du gouverneur. Sans cesse, M. Golovine debout, et la main sur la hanche, recomptait les assistants. Son œil retrouvait l'unilorme du forestier, les épaulettes, les décorations et le binocle d'un vieillard mince, puis la tête carrée, toute germanique et monstrueuse du voisin. En face, c'étaient les paupières rouges, la mèche blonde, le teint frais et l'encolure épaisse du gouverneur de Tomsk qui regarda les bandes noires brûler vifs, dans un édifice, une centaine de libéraux, sans donner lui non plus, à la police ou à la troupe, l'ordre d'interrompre cette hécatombe. Et pourtant ce monsieur semble calme, dispos, sain, grassouillet, bon enfant. Un peu confus tout de même, il affecte d'écrire, tête basse.

Du reste, le gouverneur de Tver, qui entre alors, se montre sous les espèces d'un gracieux cavalier. Sa casquette rouge à la main, il salue le conseil par vingt petites courbettes aisées, rapides, en gagnant

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