PRÉFACE DE LA TRADUCTION FRANÇAISE XIX
craindre pour le sort de la liberté américaine. Un Américain éminent me la signalait un jour dans une phrase que je me permets de rapporter ici : « Nous n'avons pas en Amérique, me disait-il, l'héritage de haines qui vous divise si malheureusement en France. » On ne saurait apprécier assez haut cette heureuse condition. C'est une des impressions les plus profondes que laisse un séjour aux Etats- Unis que cette absence de haines, de rancunes accumulées, d'antagonisme aigu, entre les hommes d'origines diverses. Les « morts qui parlent » làbas ne parlent pas des situations perdues, ni des dominations subies, mais de la grande œuvre accomplie en commun. Dans un pays sans haines traditionnelles, la liberté jouit de la plus précieuse et de la plus efficace des garanties. L'optimisme du Président Roosevelt trouve là son explication et sa justification.
Paul de Rousiers.
49 décembi-c 1903.
Dans son remarquable ouvrage intitulé : National Life and Characler, M. Pearson dit : « Les compatriotes de Chatham et de Wellington, de Washington et de Lincoln, bref, les citoyens de tout État historique, sont riches de toutes les grandes actions qui ont formé le caractère national, des paroles ailées qui ont passé dans le langage courant, des exemples de vies et de travaux consacrés au service de la République ». En d'autres termes, toute grande nation doit aux hommes qui ont formé une partie de sa grandeur, non seulement les effets matériels de ce qu'ils ont accompli, non seulement les lois qu'ils ont inscrites dans le code, ou les victoires qu'ils ont remportées sur l'ennemi armé, mais aussi l'influence morale, immense et indéfinissable, produite par leurs actions et leurs paroles sur le caractère national. Il serait difficile d'exagérer l'effet matériel des carrières de Washington et de Lincoln aux Etats-Unis. Sans Washington, nous n'aurions probablement jamais conquis notre inde'pendance de la cou-
ronne britannique; nous ne serions certainement pas devenus une grande nation, mais une série de petits États querelleurs emportés à la dérive vers le type de gouvernement qui domine dans l'Amérique espagnole. Sans Lincoln, nous n'aurions peut-être pas réussi à conserver l'unité acquise; et même, en admettant que nous l'eussions conservée, la lutte par laquelle nous l'aurions maintenue et les résultats de cette lutte auraient été si différents que notre histoire nationale en aurait gardé une empreinte profonde. Pourtant la dette de la nation envers ces hommes ne se borne pas à ce qu'elle leur doit comme bien-être matériel, quelque grande que soit cette dette. Nous sommes une nation indépendante et unie, riche de la moitié d'un continent; mais ce qui est un fait non moins évident, c'est que tout Américain est plus riche encore par l'héritage des nobles paroles et des nobles actions de Washington et de Lincoln. Chacun d'entre nous qui lit le Gettysburg speech ou le deuxième discours d'inauguration du plus grand Américain du xix® siècle, qui étudie les longues campagnes et la sublime politique de cet autre Américain qui était plus grand encore, ne peut s'empêcher de ressentir intérieurement cette poussée vers les choses élevées et nobles qui ne peut jamais être produite par la seule jouissance de la prospérité matérielle.
Nous n'héritons pas seulement de ces hommes la patrie qu'ils ont aidé à créer et à sauver, nous héritons d'eux aussi ce qu'il y avait de plus noble et de plus haut dans leur caractère et leur vie. Nous héritons de
Lincoln et de la valeur de sa génération non seulement la liberté de ceux qui sont nés esclaves, mais aussi le fait de les avoir délivrés; nous avons part à la gloire, à l'honneur au merveilleux de l'acte accompli jadis, non moins qu'aux résultats actuels de cet acte. Les cloches qui sonnèrent lors de la proclamation d'affranchissement sonnent encore dans l'ode de Whittier; et lorsque les hommes réfléchissent à la valeur réelle du triomphe assuré désormais au genre humain, leurs cœurs battent comme jamais ils ne battront pour le plus grand succès industriel, ou pour une victoire gagnée à un moindre prix que la nôtre.
Les chefs et les armées qui, après de longues années de pénibles campagnes et de combats acharnés et sanglants, terminèrent la guerre civile, nous ont également laissé quelque chose de plus que notre unité politique. L'effet matériel de leurs actes est dans ce fait, que le même drapeau flotte des Grands Lacs au Rio-Grande, et que tous les habitants des États-Unis sont plus riches parce qu'ils ne sont qu'un peuple, parce qu'ils appartiennent à une grande nation et non à un ensemble méprisable de petites nationalités luttant les unes contre les autres. Mais en plus de cela, en plus des résultats matériels de la guerre civile, nous sommes tous. Nord et |Sttd, incalculablement plus riches de ses souvenirs. Nous sommes plus riches de chaque rude campagne, de chaque bataille acharnée. Nous sommes plus riches ^de la valeur déployée également par ceux qui luttaient si vaillamment pour le bien, et par ceux qui, non moins vaillamment, luttaient pour ce qu'ils croyaient être le
bien. Nous avons en nous de plus nobles aptitudes pour ce qui est grand et bon à cause de la douleur et de la souffrance infinies qu'ils ont supportées, et à cause du splendide triomphe final.
De même que nous avons gagné par les actes de nos grands hommes qui ont bien servi la nation, de même nous avons perdu par les actes et les paroles de ceux qui se sont efforcés d'introduire le mal dans ce pays. Nous avons heureusement échappé au péril du plus dangereux de tous les exemples. Nous n'avons pas eu à combattre l'influence exercée sur l'esprit d'hommes ambitieux et ardents par la carrière d'un aventurier militaire dirigeant avec succès un mouvement révolutionnaire ou séparatiste. L'homme qui cause le mal le plus incalculable à un pays libre, est celui qui persuade aux jeunes gens que l'un des sentiers conduisant à la gloire, à la renommée et au succès temporel se trouve dans la résistance a^miée au gouvernement, et dans l'effort pour le renverser.
Pourtant, si nous sommes à l'abri du péril de cet exemple, il y en a d'autres dont nous devons nous méfier. De tous temps nous avons dû lutter contre la tendance également forte dans l'individu et dans la nation, de considérer comme essentielles des choses d'importance secondaire. Nous avons raison d'estimer le succès, mais parfois nous l'estimons trop, oubliant qu'il peut être obtenu par des moyens qui devraient le rendre odieux et méprisable aux yeux de tout honnête homme. Une partie de la nation idolâtre sous le nom de « smarlness » l'espèce de fourberie qui permet à un
homme sans conscience de réussir dans le monde financier ou politique. Une autre partie de la nation idolâtre l'illégalité violente et homicide*. Si jamais la géne'ralité du peuple adopte ces vues, nous aurons prouvé que nous sommes indignes de l'héritage que nos pères nous ont laissé, et notre patrie s'écroulera dans une ruine certaine.
Les hommes qui font le plus de mal ne sont pas les oppresseurs que tout le monde exècre ; ce sont ceux qui ne font pas tout à fait autant de mal, mais qui sont applaudis au lieu d'être exécrés. La carrière de Benedict Arnold n'a pas nui à la nation, à cause de l'horreur universelle qu'elle inspirait. Les hommes qui nous ont fait du tort sont ceux qui ont prêché la désunion, mais de telle manière qu'ils ont pu conserver leur position politique; ceux qui ont soutenu la répudiation des dettes ou quelque malhonnêteté financière, tout en gardant leur place dans l'Etat ; ceux qui prêchent les doctrines anarchiques, mais se gardent d'une action qui les ferait tomber sous le coup de la loi ; ces hommes détournent du droit chemin des milliers de leurs semblables par le seul fait qu'ils demeurent impunis ou sont même récompensés de leurs méfaits. Il est malheureusement vrai que nous héritons également du bien et du mal faits par ceux qui nous ont précédés, et dans les deux cas l'influence s'étend bien au delà des simples effets matériels. Les ennemis de l'ordre nuisent autant par leur mauvais exemple que par leurs mauvaises
' On connaît la campagne vigoureuse menée récemment par le président Roosevelt contre les lynchages. (N. d. T.)
actions. Il en est de môme pour les dangereux criminels des classes riches. Le spéculateur sans conscience qui acquiert la richesse en trompant ses camarades, en achetant les juges et corrompant les législateurs, et qui finit ses jours avec la réputation d'être l'un des hommes les plus riches d'Amérique, exerce sur l'esprit des jeunes générations une influence pire que celle du meurtrier ou du voleur ordinaires, parce que le succès de sa carrière est encore plus éblouissant, et encore plus dangereux dans ses efl"etssurla société. Quiconque lit les essais de Charles Francis Adams et de Henry Adams, intitulés : Un chapilre d'Erié, et La conspiration de Vor à New-York {A Chapter of Erie, and The Gold Conspiracy in New-York) y voit retracés les actes d'hommes dont l'influence pour le mal est plus puissante sur la société que celle d'une bande d'anarchistes ou de voleurs.
Il y a d'autres membres de notre communauté commerciale qui, étant eux-mêmes parfaitement honnêtes, sont néanmoins presque aussi nuisibles que les scélérats. L'agitateur populaire, avec ses discours incendiaires et inconséquents, ne peut pas faire plus de mal que le marchand ou le manufacturier étroit d'esprit, dur et égoïste, qui s'emploie délibérément à maintenir ses ouvriers dans une condition de dépendance les rendant incapables de s'unir contre lui ; chaque fois qu'un tel homme s'élève à une certaine situation, il laisse le souvenir de son nom et de ses actes comme un héritage de malheur pour tous ceux qui le suivront.
Mais, naturellement, les pires ennemis de l'Amérique
sont les ennemis de cette liberté ordonnée sans laquelle notre République ne saurait vivre. L'agitateur populaire qui entraine la foule à l'émeute et à l'effusion du sang est, en dernière analyse, le plus dangereux ennemi de l'ouvrier. Cet homme est un réel péril ; il en est de même de son soutien, le législateur, qui pour gagner des votes, dénonce la justice et l'armée parce qu'elles calment les émeutes. Nous autres Américains, nous avons, d'une manière générale, le droit d'être optimistes ; mais il y aurait folie à s'aveugler sur le fait qu'il y a des nuages noirs à l'horizon.
Durant l'été de 1894, tout Américain capable de réfléchir, a dû parfois penser sérieusement à certains traits de notre caractère national que le cours des événements mettait en évidence d'une manière déplaisante. Le démagogue, sous toutes ses formes, est aussi malfaisant dans une société libre, que le courtisan sous un gouvernement despotique; et l'attitude de plusieurs de nos hommes politiques au moment de la grande grève en juillet 1894, était digne d'attirer sur leurs têtes la vigoureuse réprobation de tout Américain désireux du bien de son pays. 11 serait difficile d'exagérer le dommage causé par l'exemple et l'action d'un homme comme le gouverneur Altgeld, d'Illinois. Qu'il soit sincère ou non dans ses croyances, cela n'est pas de la moindre importance. Il est aussi complètement l'ennemi d'un gouvernement raisonnable que Tweed luimême, et il est capable de faire bien plus de mal que Tweed ^ Le gouverneur, qui commença sa carrière en
* William Tweed, célèbre politicien, chef de la Tammany
pardonnant aux anarchistes, et dont l'acte le plus remarquable a été, depuis, sa campagne violente et basse, mais heureusement vaine, contre l'élection du juge au cœur droit qui condamna les anarchistes, est l'ennemi de tout véritable Américain, particulièrement de tout honnête ouvrier. On devait s'attendre, en cas de commotion civile, à le voir agir comme l'ennemi de ceux qui soutiennent la loi, et l'ami de ceux qui y résistent, et s'efforcer, avec le concours des plus méprisables politiciens chercheurs d'emplois, d'empêcher l'exécution de toute mesure pouvant arrêter l'émeute et punir les émeutiers. Sans l'admirable action du Gouvernement Fédéral, Chicago aurait vu la répétition de ce qui s'est passé à Paris durant la Commune ; l'Illinois aurait été déchiré par une violente guerre sociale ; et c'est au gouverneur Altgeld que serait remontée originairement la responsabilité de tant de vies sacrifiées. Fort heureusement on a agi à AVashington avec rapidité et énergie. Le sénateur Davis, de Minnesota, donna l'exemple du patriotisme, lorsque les hommes étaient encore hésitants et troublés. Le Président et l'Attorney General Olney agirent avec sagesse et courage et grâce à eux le danger fut écarté. L'étendue de la victoire des autorités fédérales, représentant la cause de la loi et de l'ordre, a été peut-être une des raisons de son oubli rapide ; et maintenant il faut rappeler à plusieurs personnes dont les vues sont courtes, qu'à la veille d'un terrible bouleversement, le gouverneur d'IUinois fit de
Society, convaincu do concussion dans l'administration de la municipalité de New-York. (N. d. T.)
son mieux pour causer à son pays un mal aussi grand qu'aucun de ceux projetés par Benedict Arnold, et que nous fûmes sauvés par l'action résolue de la justice fédérale et de l'armée régulière. De plus, le gouverneur Altgcld, quoique le plus en vue, n'était pas le seul à agir ainsi. Le gouverneur Waite de Colorado était avec lui. La plupart des gouverneurs populistes des États de l'Ouest, le gouverneur républicain de Californie, et le gouverneur démocrate du Dakota Nord, partagèrent la honte avec lui ; il est sans importance qu'en s'attachant au parti de la populace tumultueuse, ces hommes aient obéi à leur faiblesse et à leur timidité, ou à cet esprit démagogique qui, plus que tout autre, met en péril l'existence des institutions libres. D'autre part, la conduite de M. Mac-Kinley, alors gouverneur de rOhio, lui donna droit à la reconnaissance de tous les bons citoyens.
Tout véritable Américain, tout homme qui réfléchit, et qui, le moment venu est prêt à agir, ferait bien de songer au mal causé par le dérèglement des classes turbulentes, lorsqu'elles ont le droit d'élire leurs chefs au pouvoir. Si le gouvernement était, d'une manière générale, aux mains d'hommes tels qu'Altgeld, la République périrait en un an; et il serait juste qu'elle pérît, car l'élection de tels hommes prouve que le peuple qui les nomme est indigne de se gouverner lui-même.
Il ne manque pas de personnes coupables en dehors de celles qui commettent des fautes au grand jour. On ne peut juger trop sévèrement les hommes riches qui sacrifient tout à l'acquisition de leurs richesses. Il n'y
a pas au monde de type plus ignoble que celui de l'Américain chercheur de millions, insensible à, tout devoir, indifférent à tout principe, ne songeant qu'à amasser une fortune, et n'employant cette fortune qu'aux usages les plus bas, soit à spéculer à la Bourse, à ruiner des compagnies de chemins de fer, soit à permettre à son fils de mener une vie de paresse coûteuse et de grossière débauche, soit à acheter à sa fille quelque vaurien indigène ou étranger d'une haute situation sociale.
Un tel homme est particulièrement dangereux si parfois il fonde un collège ou dote une église, car les braves gens qui sont généralement illogiques, oublient alors sa culpabilité. Ces hommes s'inquiètent aussi peu de l'ouvrier qu'ils oppriment que de l'État qu'ils mettent en péril. Ils ne sont pas nombreux, mais un très grand nombre d'hommes se rapprochent plus ou moins de ce type et, dans la mesure où ils s'en rapprochent, ils sont une malédiction pour le pays. L'homme qui se contente de laisser la politique aller de mal en pis, plaisantant sur la corruption des politiciens; l'homme qui se contente de voir la mauvaise administration de la justice sans faire un effort immédiat pour la réformer, déserte en face de son devoir et prépare le chemin à des maux infinis dans l'avenir.
L'indifférence grossière pour le bien et l'aveuglement également grossier sur les résultats inévitables de la corruption et de l'injustice, sont nuisibles au delà de toute expression; cependant ils sont la caractéristique d'un grand nombre d'Américains qui se croient par-
faitement respectables, et sont considérés par leurs paisibles concitoyens comme prospères et florissants.
Une autre catégorie, qui se fond dans celle-ci, et qui est presque aussi dangereuse, est celle des hommes à idéal purement matériel. Ce sont les hommes disposés à agir pour un bon gouvernement, quand ils pensent que cela paiera, mais qui mesurent tout à leur étroite mesure de boutiquiers; les personnes qui sont incapables d'apprécier une qualité si elle n'a pas de valeur marchande, qui ne comprennent pas qu'un poète peut faire beaucoup plus pour un pays que le propriétaire d'une usine de clous ; qui ne se rendent pas compte que la prospérité commerciale, si grande soit-elle, ne peut suppléer aux vertus héroïques, et ne peut par ellemême résoudre les terribles problèmes sociaux que le monde civilisé se pose aujourd'hui. Le matérialiste pur a inévitablement une vue bornée.
Dans un récent article, M. Edward Atkinson, a dit accidentellement que l'armée régulière ne pouvait à l'heure actuelle rendre au pays « aucun service utile ou effectif». Deux mois avant que celte sage remarque ne fût imprimée, l'armée régulière avait sauvé Chicago du sort de Paris en 1870, et avait empêché dans l'Ouest une terrible guerre sociale. A la fin de cet article, M. Atkinson s'abandonna à une curieuse rhapsodie contre la marine, dénonçant son existence, et particulièrement excité, non parce que les vaisseaux de guerre prennent des vies, mais parce qu'ils « détruisent le commerce ». Aux hommes d'une certaine espèce, le com-
merce et les biens matériels sont autrement sacrés que la vie ou l'honneur, de bien plus d'importance que les hautes pensées et les sublimes émotions qui seules font la grandeur d'une nation. Ils croient avec une foi rendue presque touchante par son absolue naïveté que « l'Ange de la Paix drapé dans un vêtement de calicot exempt d'impôts » a donné aux hommes son message final lorsqu'il les a implorés d'employer toutes leurs énergies à produire l'oléomargarine à un quart de sou en moins le quartaut; d'importer des lainages revenant un peu moins cher que ceux fabriqués à l'intérieur. Ces solennels bavards s'efforcent d'atteindre un idéal joignant heureusement l'imagination d'un épicier au cœur d'un babouin du Bengale, Ils sont absolument incapables de ressentir un frémissement de généreuse émotion, ou le plus léger battement de ce cœur qui donne au monde ses hommes d'État, ses patriotes, ses guerriers, ses poètes, et qui fait d'une nation autre chose qu'une matière encombrante à la surface du globe. A la dernière page de son article, M. Atkinson offrant complaisammont sa panacée, son remède de charlatan, dit que « toutes les puissances nuisibles du monde disparaîtront devant une politique de réciprocité de commerce sans obstruction » ! La sottise ne peut aller plus loin.
Certains populistes croient pouvoir établir une circulation monétaire sur la seule base du commerce du blé et du coton ; d'autres gens ont confiance dans la simple adoption d'une politique commerciale internationale ingénieuse pour trancher le problème si compliqué de
la misère sociale, auquel se heurtent sans plus de succès le libre échangisme londonien et le protectionnisme berlinois. Tous ces hommes manquent également de sens commun. Pris individuellement, ils représentent dans le travail et la pensée de la société un élément presque impondérable ; mais pris dans l'ensemble, ils constituent un véritable danger, car ils donnent corps à une opinion qui s'est fait jour depuis quelques années chez un grand nombre de gens respectables. Les personnes qui se vantent d'un idéal purement commercial ignorent apparemment qu'un tel idéal est un des plus méprisables et des plus sordides du monde, et qu'aucune société de bandits du moyen âge n'a mené une vie moins belle que la vie d'hommes pour lesquels le commerce et l'industrie seraient tout, pour qui les mots d'honneur national et de gloire, de hardiesse et de générosité auraient perdu toute signification. L'idéal purement matériel, l'idéal purement commercial, l'idéal des hommes qui « ont le labeur matériel pour patrie », est, dans son essence, dégradant et avilissant. Il est aussi vrai aujourd'hui que jamais, qu'aucun homme et aucune nation ne vit seulement de pain. Le travail et l'activité sont des vertus indispensables, mais à elles seules, elles sont insuffisantes. Nos appels à l'amélioration civique et nationale doivent se réclamer d'un motif plus noble que celui du pur avantage matériel.
Nous n'avons que trop d'exemples tendant au mal; mais heureusement pour nous, les hommes qui ont imprimé la trace la plus profonde sur la mentalité de
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la nation, ont laissé derrière eux des carrières dont l'influence compte pour le bien.
Le spéculateur sans scrupule qui amasse d'énormes richesses par escroquerie envers son voisin ; le capitaliste qui opprime l'ouvrier; l'agitateur qui fait à l'ouvrier encore plus de tort en cherchant à lui apprendre h se reposer, non sur lui-même, mais en partie sur la charité des individus ou de l'Etat, en partie sur l'émeute violente; l'homme public qui s'abandonne à la démagogie et à la corruption; le journaliste qui n'attaque pas l'homme public corrompu parce qu'il est corrompu lui-même ou qui attaque calomnieusement l'homme public honnête ; le chef politique qui, affligé d'une infirmité de vue mentale ou morale, cherche à provoquer la guerre civile ou sociale — tous ceux-là, quoique ayant leur importance à un moment donné, n'ont pas jusqu'à l'heure présente, réussi à laisser une impression profonde sur la vie de la nation. Les hommes qui ont profondément influencé le développement de notre caractère national furent en général des hommes dont l'action s'exerçait pour le bien, et ceux qui se son montrés les vigoureux adversaires des pires tendances de leur époque. Les grands écrivains qui ont écrit en prose ou en vers ont fait beaucoup pour nous. Les grands orateurs dont les paroles brûlantes en faveur de la liberté, de l'union, de l'honnête gouvernement, résonnèrent, dans nos assemblées législatives, ont fait plus encore. Mais le plus grand bien a été fait par ces hommes qui nous ont parlé par actions et non par paroles, ou dont les paroles puisaient leur sens et leur mysté-
rieux pouvoir dans le fait qu'elles venaient d'hommes qui parlaient aussi par actions. La grandeur d'une nation re'side dans sa faculté d'accomplir quelque chose dans le présent, et rien ne l'y pousse davantage que la conscience d'avoir accompli quelque chose dans le passé.
On a tellement abusé du mot de patriotisme que le D"" Johnson a pu le définir plaisamment : le dernier argument d'un coquin. LeD' Johnson aurait pu donner une définition analogue du mot de « réforme » dont l'usage abusif n'a pas été moindre. Bien entendu, ces deux plaisanteries ne sont justifiables que dans la mesure où des personnes peu scrupuleuses emploient des termes élevés pour couvrir leurs intentions méprisables. L'homme qui ne voit pas que l'amour de la patrie est une vertu fondamentale, en dépit des coquins qui l'exploitent avec des vues personnelles, montre peu de sagesse et un sens peu élevé du devoir ; de même, en présence des abus qui sont constants dans la vie politique comme dans toute espèce de vie, l'homme d'Etat se montre faible s'il hésite à réformer ces abus, parce que le mot « réforme » se trouve souvent sur les lèvres d'hommes sots ou malhonnêtes.
Ce qui est vrai pour le patriotisme et la réforme est également vrai pour l'américanisme. Il ne manque pas de misérables toujours prêts à faire échouer les mou-
LE VÉRITABLE AMERICANISME 17
vements de réforme ou à prendre leur parti des iniquités existantes, au nom de l'américanisme ; cela n'empêche pas que l'homme le plus utile au bien de ce pays est celui dont l'américanisme est le plus intense et le plus sincère. Se servir d'une idée noble comme d'un masque pour le mal est un acte criminel, mais il est encore pire d'attaquer l'idée noble, parce qu'elle peut être ainsi employée. Les hommes qui commettent l'iniquité au nom du patriotisme, de la réforme, de l'américanisme, sont simplement une portion de cette classe qui a toujours existé et existera toujours, — la classe des hypocrites et des démagogues, la classe qui est toujours prompte à voler les mots d'ordre de droiture et de justice, pour s'en servir dans l'intérêt du mal.
Ce sont précisément les Américains les plus vaillants et les plus honnêtes qui ont le moins de sympathie pour les hommes qui, au nom de l'esprit d'américanisme encouragent les pratiques vicieuses dans notre gouvernement, ou suscitent des obstacles aux réformateurs. Il est méprisable de s'opposer à un mouvement bienfaisant, parce que ce mouvement a déjà réussi ailleurs, ou de défendre un abus existant sous prétexte que notre peuple en a toujours souffert. Il est indigne et sot de faire appel au préjugé national contre un mouvement de réforme. Il est aussi puéril de dénoncer le libre échange, parce que l'Angleterre l'a adopté que de le soutenir pour cette même raison. Il est absolument utile, lorsqu'on traite la législation douanière, de considérer ses effets dans le passé sur les autres nations comme sur la nôtre ; mais en tirant les conclusions, il est
insensé d'exciter les préjugés contre un système, parce qu'il est en vogue dans tel pays, ou d'exciter les préjugés en sa faveur, parce que les économistes de ce pays l'ont trouvé approprié à leur cas particulier. En tentant de résoudre le difficile problème de notre gouvernement municipal, il est purement absurde de se refuser à profiter de ce qui est bon dans les exemples de Manchester^ et de Berlin, parce que ces villes sont étrangères ; il est également absurde de copier aveuglément leurs exemples sans avoir égard à nos conditions totalement différentes. Quant à l'absurdité de s'élever contre la réforme du service civil, l'appelant « chinoise », parce que les examens écrits ont été employés en Chine, il serait tout aussi raisonnable de s'élever contre la poudre à canon, parce qu'elle a d'abord été employée par le peuple chinois. Bref, l'homme qui, soit par sottise, soit par intérêt personnel, fait appel au préjugé américain contre ce qui est étranger et pousse les Américains à s'opposer à des mesures bienfaisantes, devrait être considéré avec le plus profond mépris par ses compatriotes. Ceci pour les hommes qui font appel à l'esprit d'américanisme afin de nous maintenir dans l'erreur. Mais notre mépris pour ces hommes ne doit jamais nous aveugler sur la noblesse de l'idée qu'ils s'efforcent d'avilir.
Nous avons en Amérique bien des problèmes graves a résoudre, bien des dangers menaçants à combattre, bien des œuvres à accomplir, si, comme nous le
* Le président Roosevelt fait ici allusion à la mise en régie directe de certains services municipaux, tels que gaz, tramways, etc. (N. d. T.)
LE VÉniTABLE AMÉRICANISME 19
croyons et l'espérons, nous avons la sagesse, la force, le courage et la vertu nécessaires. Mais il nous faut envisager les faits tels qu'ils sont. Nous ne devons ni nous abandonnera un optimisme ridicule, ni succomber sous un timide et honteux pessimisme. Parmi toutes les nations de la terre, notre nation est celle qui tient en mains le sort des années futures. Nous jouissons d'avantages exceptionnels, et nous sommes menacés par d'exceptionnels dangers ; tout semble indiquer un échec ou un succès également éclatant. Je crois fermement que nous réussirons ; mais nous ne devons pas esquiver les dangers dont nous sommes menacés, car c'est le moyen d'échouer. Au contraire, nous devons travailler avec calme à découvrir l'existence et l'étendue de chacun de nos maux, les reconnaître ouvertement, et les attaquer alors avec une volonté inflexible. Ces maux sont nombreux, et la lutte ne doit pas être pratiquée de même contre tous ; il y a cependant une condition nécessaire à la solution de tout problème ; — un américanisme ardent et intense. Nous ne serons jamais victorieux des dangers qui nous barrent la route ; nous n'acquerrons jamais la vraie grandeur, nous n'atteindrons jamais le sublime idéal que les fondateurs et sauveurs de notre grande République fédérale nous ont proposé, à moins d'être Américains de cœur et d'âme, d'esprit et d'ambition, pénétrés de la responsabilité que contient le seul nom d'Américain, et fiers au delà de toute mesure du glorieux privilège de le porter.
La question de l'américanisme présente deux ou trois
côtés, et le mot « américanisme » peut être employé de deux ou trois manières pour exprimer l'opposition à ce qui est malsain et peu désirable. En premier lieu, nous voulons être Américains d'une seule grande nation, écartant le patriotisme local et sectionnel. Nous ne voulons pas développer en politique, en littérature, ou en art, le nuisible esprit de clocher, cette exaltation exagérée de la petite société aux dépens de la grande nation, qui produit ce que l'on a appelé le patriotisme de village. Politiquement, la satisfaction donnée à cet esprit fut la cause principale des calamités qui ruinèrent les anciennes républiques grecques, les républiques italiennes du moyen âge, et les petits États allemands du siècle dernier. Cet esprit de patriotisme provincial, cette incapacité d'adhérer sincèrement à la nation entière, a été la cause première de l'anarchie dont souffrent les Etats sud-américains. Ceux-ci nous donnent le spectacle non pas d'une nation fédérale hispano-américaine, s'étendant du Rio-Grande au cap Horn, mais d'une multitude de petits États querelleurs et révolutionnaires, dont pas un n'est compté parmi les puissances. Néanmoins, cette question de la nationalité américaine a été résolue politiquement une fois pour toutes. Nous ne courons plus le danger de voir se renouveler dans notre histoire, les désastres honteux qui ont ruiné les possessions espagnoles sur ce continent depuis qu'elles ont échappé au joug de l'Espagne. En vérité, nous souffrons bien moins que jadis de l'esprit de clocher; cependant il se manifeste parfois de place en place, et nous devons avoir toujours présent
à l'esprit le ridicule qu'il y aurait à parler d'une littérature du Nord ou du Sud, d'une école artistique ou scientifique de l'Est ou de l'Ouest. Joël Chandler Harris est un écrivain absolument national, il en est de même pour Mark Twain. Ils n'écrivent pas davantage pour la Géorgie, le Missouri ou la Californie que pour l'Illinois ou le Conneclicut; ils écrivent comme Américains et pour tous ceux qui peuvent lire l'anglais. Saint-Gaudens habite New-York ; mais son œuvre porte aussi bien le caractère de Boston ou de Chicago. Il est très important que nous ayons un développement littéraire complet aux États-Unis; mais il n'est d'aucune importance que New-York, Boston, Chicago ou San-Francisco devienne le foyer littéraire ou artistique des Etats-Unis.
Il y a cependant un second côté à la question. Le patriotisme de village ou de clocher est mauvais, mais le manque de tout patriotisme est encore pire. Certains philosophes nous assurent que dans l'avenir, le patriotisme, tel que nous l'entendons, ne sera plus considéré comme une vertu, mais simplement comme une étape vers la conception d'un patriotisme nouveau comprenant la race humaine entière et le monde entier. Il peut en être ainsi; mais le temps dont parlent ces philosophes est encore éloigné de plusieurs siècles. En réalité, les philosophes de ce type sont si en avance qu'ils ne rendent aucun service pratique à la génération actuelle. Dans des temps si lointains que nous ne pouvons comprendre aucun des sentiments de ceux qui y vivront, il se peut que le patriotisme ne soit plus considéré comme une vertu; il se peut aussi, dans ces temps
lointains, que le mariage monogamique soit regardé avec mépris ; mais dans l'état actuel de ces questions qui n'ont pas varié depuis deux ou trois mille ans et ne varieront sans doute pas de deux ou trois mille ans, les mots de « foyer » et de « patrie » ont une grande signification. Actuellement, la trahison, comme l'adultère, compte parmi les plus graves des crimes possibles.
Tout en ne commettant aucune trahison, on peut être un citoyen inutile. L'homme qui s'européanise, qui devient incapable de jouer son rôle d'homme de ce côté-ci de l'Océan, qui perd son amour pour son pays natal, n'est pas un traître ; mais c'est un citoyen sans valeur et sans utilité. C'est dans notre corps politique un élément aussi nuisible que l'immigrant qui conserve son esprit étranger. Rien n'agit aussi rapidement et aussi sûrement pour rendre un homme incapable de jouer son rôle d'homme dans le monde, que cet état d'esprit inconsistant, appelé cosmopolitisme par ceux qui le possèdent.
Il n'est pas seulement nécessaire d'américaniser les immigrants qui s'installent parmi nous, il est encore plus nécessaire pour ceux d'entre nous qui sont Américains de naissance et de famille, de ne pas abandonner leurs droits ici, pour se courber, avec une folie aussi incompréhensible que méprisable, devant les dieux étrangers que nos pères ont délaissés. On ne croirait pas qu'il fût utile d'avertir des Américains qu'en cherchant à imiter d'autres civilisations, ils deviennent la risée de tous les hommes raisonnables ; cet avertis-
sèment est pourtant nécessaire pour plusieurs de nos citoyens qui se glorifient de leur importance dans le monde des lettres et des arts, ou peut-être, de ce qu'ils appelleraient leur action dirigeante dans la société. Il est toujours mieux de produire un original qu'une imitation, même si la chose à imiter est supérieure à l'original; mais que dirons-nous de l'insensé satisfait de limitation d'un modèle inférieur? A supposer même que les êtres faibles qui cherchent à ne plus être Américains, aient raison en estimant d'autres nations supérieures à la nôtre, il est pourtant cinquante fois préférable d'être un Américain de premier ordre que la médiocre imitation d'un Français ou d'un Anglais. C'est un fait évident que ceux de nos compatriotes qui croient à l'infériorité américaine ont quelque faiblesse organique dans leur formation morale ou mentale, quel que soit leur degré de culture intellectuelle ; la grande masse de la nation qui est vigoureusement patriotique, qui a un esprit sain et robuste, a raison de considérer ces faibles renégats avec un dédain demi irrité et demi souriant.
Nous croyons nécessaire d'entreprendre une guerre sans relâche contre les maux de toutes sortes, alors même qu'ils sont essentiellement américains. Nous nous approprions le bien, quelle que soit sa provenance. 3Iais nous n'admettons pas comme excuse des erreurs de notre gouvernement, les erreurs résultant d'un autre système de gouvernement : le fait que le courtisan est un chenapan, n'ôte rien au fait que le démagogue est un gredin. Il est cependant vrai, qu'en dépit de toutes
nos fautes et de toutes nos erreurs, aucun pays n'offre au même degré que le nôtre d'aussi glorieuses chances de succès à l'homme capable d'en profiter ; mais personne ne peut accomplir parmi nous une œuvre de réelle valeur, s'il ne se place au point de vue américain. Certains groupes de la nation ne parviennent pas à accomplir ce qu'ils devraient, parce qu'ils conservent leur esprit de dépendance coloniale, et de déférence exagérée envers l'opinion européenne. Nous avons acquis les résultats les plus considérables dans les voies où nous avons travaillé avec le plus d'indépendance ; et c'est dans les professions où nous avons sagement profité de l'expérience étrangère, sans nous y soumettre servilement, que nous avons produit nos plus grands hommes. Nos soldats, nos hommes d'Etat et nos orateurs ; nos explorateurs, nos conquérants de déserts, et nos fondateurs de Républiques ; les hommes qui ont fait nos lois et veillé h, leur exécution ;*les hommes dont l'énergie et l'ingéniosité ont créé notre merveilleuse prospérité matérielle, tous ces hommes ont puisé leurs connaissances dans les enseignements de toutes les époques et de toutes les nations ; mais ils ont cependant pensé et travaillé, ils ont vécu et sont morts, uniquement en Américains. D'une manière générale ils ont fait un travail supérieur à celui accompli dans tout autre pays durant la courte période de notre vie nationale.
D'autre part, c'est dans les professions où nous nous sommes le plus efforcés d'imiter l'esprit de convention européen que nous avons le moins réussi ; cela est
encore vrai actuellement, l'échec étant particulièrement remarquable quand l'homme s'établit en Europe ; il deyient alors un Européen de second ordre, car il est trop civilisé, trop sensible, trop raffiné et a perdu l'endurance et le courage virils qui lui sont indispensables dans l'âpre lutte de notre vie nationale. N'oublions pas que cet être ne devient jamais un véritable Européen; il cesse d'être Américain, et ne devient rien. Il abandonne un grand bien dans l'espoir d'en acquérir un moindre, et il n'a ni l'un ni l'autre. Le peintre qui va à Paris, non pour s'assurer deux ou trois années de complète instruction artistique, mais avec l'intention de s'y établir, décidé à marcher dans les ornières creusées déjà par les pas de mille voyageurs, au lieu de s'élancer pour réussir ou échouer dans une voie nouvelle, ruine ses chances de faire un travail supérieur. Il ne peut viser qu'à cette sorte de médiocrité qui consiste à faire tolérablement bien ce que d'autres ont déjà fait mieux ; et en général il ne voit même pas la grandeur et le pittoresque offerts aux yeux de tous ceux qui peuvent lire le livre du passé et du présent de l'Amérique. Il en est de même pour l'homme de lettres secondaire, qui fuit son pays parce qu'avec sa sentimentalité délicate et efféminée, il trouve les conditions de vie trop grossières et trop âpres de ce côté-ci de l'Océan ; en d'autres termes, parce qu'il ne peut jouer son rôle d'homme parmi les hommes, il cherche à s'abriter du vent qui endurcit les âmes plus intrépides. Cet émigré peut écrire des vers jolis et gracieux, des essais, des romans; mais il ne fera jamais une œuvre comparable à celle de
son frère, assez fort pour ne s'appuyer sur personne, et pour faire son travail d'Ame'ricain. Il en est de même pour le savant qui passe sajeunesse dans une université germanique, et qui dès lors ne peut travailler qu'aux champs déjà cinquante fois labourés par les charrues allemandes. 11 en est de même pour ce père, le plus absurde de tous, qui fait élever ses enfants à l'étranger, ignorant — ce qu'a su tout homme éclairé depuis Washington jusqu'à Jay — qu'un Américain désireux de faire son chemin en Amérique, doit être élevé parmi ses compatriotes. Ces habitudes de pensée, cet esprit provincial d'admiration pour les choses étrangères, cette incapacité d'agir par soi-même sont surtout manifestes et méprisables chez les gens qui se considèrent et sont en réalité à la tête de ce qu'on appelle la haute société, particulièrement dans les villes du Nord-Est. Nous admettons tous les plaisirs honnêtes et légitimes, pourvu que leur recherche ne soit pas la principale occupation de l'homme ; et nous croyons fermement au bien que peuvent faire des hommes de loisirs, s'ils occupent ces loisirs à un travail sérieux : politique, philanthropique, littéraire ou artistique. Mais une classe de gens dont les loisirs sont simplement remplis par l'oisiveté est une malédiction pour la société, et ces gens, dans la mesure où ils se distinguent en singeant le mal et non le bien des peuples d'outre-mer, deviennent non seulement ridicules, mais nuisibles.
Le troisième sens qu'on peut donner au mot « américanisme » se rapporte à l'américanisation de nos immigrants. Nous devons les américaniser de toutes
manières, en paroles, en principes, en idées politiques, et dans leur façon de considérer les rapports de l'Eglise et de l'État. Nous faisons bon accueil h l'Allemand ou à l'Irlandais qui devient Américain. Nous n'avons pas d'emploi pour l'Allemand ou l'Irlandais qui demeure tel. Nous ne voulons pas, dans notre vie sociale et politique, de l'Américain-AUemand ou de l'Américain-Irlandais; nous voulons de véritables Américains, et pourvu qu'ils soient tels, peu nous importe leurs ancêtres. Nous n'avons pas de place dans notre nation pour des votes allemands ou irlandais, et c'est un acte de démagogie méprisable pour un parti que de chercher dans son programme à s'attirer de tels votes. Nous n'avons de place que pour ceux qui agissent et votent purement comme Américains. De plus, nous avons aussi peu d'emploi pour les gens qui transportent leurs préjugés religieux, en politique, que pour ceux qui y transportent leurs préjugés de caste ou de nationalité. Nous sommes entièrement en faveur du système des publicschools. Nous croyons que l'Anglais est la seule langue qui doit servir à l'enseignement. Nous sommes contraires à tout partage des fonds destinés à l'instruction publique, et à toute subvention du trésor public en faveur d'une secte quelconque. Nous sommes opposés à toute reconnaissance officielle par l'État d'écoles confessionnelles subventionnées par lui'. Nous sommes
* Allusion au régime scolaire canadien dans lequel les écoles confessionnelles re(;oivent de l'Élat dos subventions proportionnées au nombre de leurs élèves, à l'e.vactitude de leur fréquentation et à leurs succès dans les examens. (N. d. T.)
également oppose's à toute faveur ou défaveur vis-à-vis d'un homme en raison de sa croyance religieuse. Nous demandons que tous les citoyens, protestants ou catholiques, juifs ou gentils, soient loyalement traités, que tous aient leurs droits garantis. Les mêmes raisons qui nous font repousser formellement les écoles confessionnelles subventionnées nous conduisent à demander aux public-schools une justice égale pour leurs membres de toutes croyances : administrateurs, directeurs, professeurs ou élèves. Lorsqu'il s'agit de voter pour un homme qui doit exercer une fonction dans un État particulier ou dans la nation, il faut se demander s'il est un bon Américain, et c'est une insulte de considérer sa foi religieuse. Quand une société secrète agit, comme semble avoir parfois agi VAmeiHcan Protective Association, et cherche à proscrire les catholiques au double point de vue politique et social, les membres de cette société se montrent aussi anti-Américains, aussi étrangers à notre éducation politique, que les pires immigrants qui débarquent sur nos côtes. Leur conduite est également basse et méprisable; ils sont les pires adversaires de notre plan d'éducation, parce qu'ils fortifient ses ennemis ultramontains ; ils méritent la sincère réprobation de tout patriote américain.
Le grand flux d'immigration nous a apporté beaucoup de bien et beaucoup de mal, et le triomphe du bien ou du mal dépend de la façon dont les nouveaux venus se jetteront corps et âme dans notre vie nationale, cesseront d'être Européens pour devenir Américains comme nous. Plus d'un tiers de la population des États du
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Nord est de naissance ou de descendance étrangère. Parmi eux un grand nombre s'est complètement américanise', et se trouve au même niveau que les descendants d'un puritain, d'un knickerbockerS ou d'un cavalier quelconque; ils prennent une part honorable au travail national. Lorsqu'au contraire les immigrants, ou fils d'immigrants, ne confondent pas leur vie avec la nôtre, mais s'efforcent de conserver le langage, les coutumes, les habitudes de vie et de pensée du Vieux Slonde qu'ils ont abandonné, ils se font du tort ainsi qu'à nous. S'ils demeurent étrangers, ne s'assimilent pas, conservent des intérêts séparés des nôtres, ils obstruent le courant de notre vie nationale, et, de plus, ils n'en retirent aucun bien personnel. Malgré le tort que nous cause leur erreur, ce sont eux qui souffrent le plus. Pour l'immigrant européen, c'est un immense avantage de devenir citoyen de la République américaine. Porter le nom d'Américain, c'est porter le plus honorable de tous les titres; celui qui n'en est pas convaincu n'a aucun droit à le porter, et s'il vient d'Europe il n'a qu'à y retourner au plus tôt. De plus, l'immigrant qui refuse de s'américaniser ne peut demeurer Européen, ni continuer à être membre de la société du Vieux Monde. S'il cherche à garder son vieux langage, celuici devient un jargon barbare au bout de quelques générations; s'il veut rester fidèle à ses vieilles coutumes et
* Nom donné aux premiers colons de New- York. Actuellement encore la ville de New- York est personnifiée dans les journaux comiques sous les traits d'un gentilhomme à perruque et culotte courte et porte le nom de Father Knickerbocker. (N. d. T.)
habitudes de vie, il devient un rustre grossier. Il s'est exilé du Vieux Monde et ne peut conserver de rapports avec lui; s'il désire jamais aboutir à quelque chose, il doit se jeter corps et âme et sans réserve dans la nouvelle vie qu'il est venu chercher. Il est urgent de contenir et de régler notre immigration par des lois plus sévères que celles qui existent actuellement, afin d'éloigner les travailleurs qui tendent à faire baisser le prix du travail, les races qui ne s'assimilent pas volontiers à la nôtre, les individus indignes de toutes races, — non seulement les criminels, les idiots et les indigents, mais encore les anarchistes du type Most et O'Donovan Rossa.
Au point de vue de l'immigrant, il est hors de doute qu'il lui est avantageux de s'américaniser. De plus, nous avons le droit de l'exiger. Quels que soient sa religion ou son lieu de naissance, nous accueillons sincèrement et en camarade celui qui vient ici bien décidé à devenir un bon citoyen des Etats-Unis; nous avons aussi le droit d'exiger qu'il n'embrouille pas les questions qui nous occupent en introduisant parmi nous les querelles et les préjugés du Vieux Monde. Il y a certaines idées qu'il doit abandonner. Par exemple, il apprendra que la vie américaine est incompatible avec une forme quelconque d'anarchie, de société secrète ayant le meurtre pour but, ici ou à l'étranger; il apprendra aussi que nous exigeons une tolérance religieuse absolue et la séparation de l'Église et de l'Etat. De plus, il ne doit pas nous apporter ses antipathies religieuses ou nationales, mais les fondre dans l'amour
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de notre patrie commune, et se glorifier des choses dont nous nous glorifions. Non seulement il doit révérer notre drapeau, comme le premier de tous, mais aucun autre ne doit venir en second. Il doit apprendre à célébrer l'anniversaire de Washington plutôt que celui de la Reine ou du Kaiser; et le 4 juillet plutôt que la fête de saint Patrick. Nos problèmes politiques et sociaux doivent être tranchés tels qu'ils se présentent à nous sans se compliquer des querelles entre Anglais et Irlandais, Français et Allemands : c'est une insanité de combattre une campagne politique américaine, avec des arguments tirés de la politique européenne. Par-dessus tout, l'immigrant doit apprendre à parler, à penser, à agir en membre des États-Unis {to talk and think and be United States).
L'immigrant d'aujourd'hui peut beaucoup profiter de l'expérience des immigrants du passé, venus en Amérique avant la Révolution. Nous étions alors un peuple de sang mélangé. Plusieurs de nos noms révolutionnaires les plus illustres furent portés par des hommes de sang huguenot — Jay, Sevier, Marion, Laurens. Mais les huguenots étaient les meilleurs immigrants que nous ayons jamais reçus; plus rapidement que d'autres et plus complètement, ils devinrent Américains de langage, de convictions et de pensées. Les Hollandais ont été plus longs à s'assimiler ; ils y sont cependant parvenus à leur grand avantage. Un de nos plus grands généraux révolutionnaires, Schuyler, et un président des États-Unis, Van Buren, étaient de sang hollandais ; mais ils s'élevèrent à ces hautes situations
parce qu'ils étaient devenus Américains et avaient cessé d'être Hollandais. S'ils étaient demeurés membres d'un corps étranger, séparés de nous par leur langage, leurs coutumes et leurs croyances, Schuyler serait mort propriétaire campagnard, et Van Buren aurait fini ses jours comme cabaretier. Il en est de même pour les Allemands de Pennsylvanie.
Ceux d'entre eux qui se sont américanisés ont fourni à notre histoire une multitude de noms honorables, depuis le temps des Muhlenbergs; mais ceux qui ne se sont pas américanisés forment encore à l'heure actuelle un groupe sans importance. Il en est de même pour les Irlandais qui ont fourni aux annales révolutionnaires les noms de Carroll et de Sullivan, à la Guerre Civile des hommes comme Sheridan — des hommes qui étaient Américains et rien de plus. Au contraire, les Irlandais qui demeurent tels, ne s'occupant que de politique étrangère, exercent une influence malsaine sur la vie américaine et ne peuvent s'élever comme leurs compatriotes. La leçon est la même pour tous les peuples qui sont venus ici, quelle que soit leur race. Elle est la même pour toutes les Eglises. Une Eglise qui demeure étrangère, de langage ou d'esprit, est destinée à disparaître.
Il y a un point sur lequel je désire être bien compris. L'américanisme est une question d'esprit, de conviction et de but, non pas de religion ou de pays natal. Le politicien qui recherche le vote irlandais ou allemand, l'Irlandais ou l'Allemand qui vote comme tel, est méprisable, tout citoyen de cette République doit voter
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en Américain ; mais cet homme n'est pas plus méprisable que celui qui vote contre un bon Américain, sous prétexte que ce dernier est né en Allemagne ou en Irlande.
L'exclusivisme contre l'étranger est aussi anti-américain que le cosmopolitisme. C'est une insanité de» combattre un homme à cause de sa religion ou de son pays natal, et tous les bons citoyens doivent abhorrer une pareille action. L'Irlandais, l'Allemand ou le Scandinave qui est vraiment devenu Américain, a le droit de tenir le même rang qu'un citoyen né sur notre territoire ; il mérite au même degré l'appui et l'amitié de ses voisins. Parmi les hommes avec lesquels j'ai eu le plus de contact personnel, et qui ont été en politique mes plus sûrs amis et alliés, se trouvent plusieurs Américains nés au delà des mers, en Allemagne, en Irlande, en Scandinavie, On ne pourrait trouver d'hommes supérieurs dans les rangs de nos citoyens indigènes.
En terminant, je ne saurais mieux marquer l'attitude que je voudrais voir adopter par nos concitoyens de naissance étrangère, qu'en citant les paroles d'un Américain, né en Allemagne, l'honorable Richard Guenther, du Wisconsin. Dans un discours prononcé à l'époque des affaires de Samoa, il dit :
« Nous connaissons notre devoir aussi bien que toute autre classe de citoyens américains. Nous travaillerons pour notre patrie en temps de paix, et nous combattrons pour elle en temps de guerre, si ce temps arrive jamais. Quand je dis notre patrie, je veux dire notre
patrie d'adoption. Je veux dire les États-Unis d'Amérique. Après avoir passé au creuset de la naturalisation, nous ne sommes plus des Allemands : nous sommes Américains. Notre attachement pour l'Amérique ne peut se mesurer à la longueur de notre séjour ici. Nous sommes Américains depuis l'instant où nous touchons le sol américain, jusqu'à celui où nous reposerons dans des tombes américaines. Nous combattrons pour l'Amérique aussi souvent que ce sera nécessaire. L'Amérique partout et toujours. L'Amérique contre l'Allemagne, l'Amérique contre le monde ; l'xVmérique à tort ou à raison ; l'Amérique toujours. Nous sommes Américains. »
Honneur à l'homme qui a prononcé ces paroles; je crois qu'elles expriment les sentiments de la grande majorité de nos compatriotes nés h l'étranger. Nous remplirons pleinement la tâche qui nous est assignée si nous l'envisageons bravement et avec calme, voyant mais ne craignant pas les dangers. Avant tout, nous devons nous tenir épaule contre épaule, sans nous inquiéter des aïeux ou de la religion de nos camarades, mais seulement de la sincérité de leur américanisme, travaillant tous ensemble, de cœur, de tête, et de mains, à l'honneur et à la puissance de notre patrie commune.