L HONNÊTETÉ POLITIQUE ET L ACTION EFFECTIVE
combiné du grand nombre, et qu'il doit sacrifier quelque chose de ses opinions à celles de ses associés, s'il veut que ses désirs prennent jamais une forme pratique.
Tout homme qui s'intéresse à la politique doit avant tout se rappeler qu'il doit agir, et non pas seulement critiquer les actions des autres. L'homme qui, assis au coin de son feu, lisant le journal du soir, déclare que la politique et les politiciens ne valent rien, ne pourra jamais nous sauver ; ce rôle est réservé à l'homme qui affronte le tumulte des réunions électorales et du meeting politique où il rencontre ses semblables dans des conditions d'égalité. L'œuvre vraiment utile n'est pas accomplie par le critique qui se tient à l'écart mais par l'homme d'action qui prend bravement part à la lutte sans être effrayé du sang et de la sueur. Il est agréable mais dangereux de fréquenter seulement des hommes cultivés qui ont un sincère désir du bien et un idéal élevé, et de croire qu'on a fait son devoir en discutant la politique avec eux. 11 est bon de rencontrer des hommes de ce genre : cela est même nécessaire pour rendre à notre idéal sa fraîcheur, et nous maintenir en rapport avec des hommes dont le but est désintéressé ; mais si nous fréquentons uniquement ces hommes-là, nous ne pouvons aboutir à rien. Le champ du véritable combat est ailleurs. Le progrès réel s'accomplit dans les luttes de la politique pratique, parmi les hommes qui représentent, guident ou commandent la masse des électeurs, les hommes qui sont parfois rudes et grossiers, qui ont parfois un idéal inférieur, mais qui sont
capables d'exercer une influence et d'obtenir un résultat. Celui qui veut se préparer à combattre pour une grande réforme doit se mêler à ces hommes, leur montrer qu'il sait donner et recevoir une dure leçon sans broncher, qu'il peut connaître à fond les détails do l'organisation politique. Tout homme qui désire le bien de son pays est engagé sur l'honneur à prendre une part active dans la vie politique. S'il fait son devoir en cela, il commettra inévitablement quelques erreurs et sera coupable de quelques négligences. Il subira, pour ces erreurs et ces négligences, le blâme démesuré des critiques qui ne les commettent jamais, car ils ne font rien que critiquer. Cependant il aura la satisfaction de sentir que le salut du pays n'est pas entre les mains des critiques, mais entre les mains des hommes qui font réellement l'œuvre de la nation, malgré leurs défaillances. Je ne voudrais pas laisser croire un seul instant que je sois opposé à la critique et que je n'apprécie pas son importance. Il nous faut des critiques intrépides de nos partis politiques; les personnes et les principes qui exercent une action malfaisante dans notre vie publique doivent être impitoyablement condamnés; mais il convient de se rappeler que l'œuvre du critique n'est jamaisque d'importance secondaire, etqu'en définitive, le progrès est accompli parl'homme qui fait les choses, et non par celui qui discute de quelle manière elles auraient dû ou n'auraient pas dû être faites.
Donc l'homme qui désire faire du bien dans son pays doit se mêler activement à la politique. S'il est Républicain , qu'il adhère au groupe local Républicain; s'il
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est Démocrate, au groupe Démocrate ; s'il est Indépendant, qu'il se mette en relations avec ceux qui pensent comme lui. En toute circonstance, qu'il soit une force active et fasse sentir son influence. Qu'il soit ou non adhérent à un parti, il peut toujours trouver des hommes désirant un bon gouvernement, et s'ils agissent ensemble, ils seront une force au service de la justice et du bon droit. Sous un gouvernement comme le nôtre, ce n'est qu'en agissant avec d'autres qu'un homme peut accomplir quelque chose ; et pour qu'un certain nombre de personnes puissent agir ensemble, chacune doit sacrifier une partie de ses idées ou de ses préjugés. L'homme qui ne peut trouver dans un district quelconque des gens avec qui il puisse conscienscieusement agir, est vraiment à plaindre. Il peut trouver préférable d'agir avec un parti organisé ; il peut, pour certaines causes et à certains moments, juger plus sage d'agir en dehors des partis ; mais s'il désire exercer une réelle influence il doit être membre d'une association quelconque.
Il faut toujours se rappeler que l'indépendance ou la fidélité à un parti sont deux excuses inacceptables pour le manque d'activité politique. L'homme qui suit aveuglément un parti, à tort ou à raison au nom de la fidélité qu'il lui doit, qui ne cherche en aucune façon à améliorer ce parti, commet un crime envers son pays ; et l'indépendant commet un crime tout aussi grave s'il donne son indépendance pour excuse à son égoïsme, s'il pense qu'en disant n'appartenir à aucun parti il évite le devoir de prendre une part active dans l'organi-
sation des partis. L'homme de parti est tenu de prendre une large part dans l'administration du parti. Il est tenu d'assister aux réunions électorales, d'assurer l'élection de gens honnêtes, et d'exercer son influence aussi vigoureusement contre les ennemis du bon gouvernement à l'intérieur du parti, qu'il le fait à l'extérieur au moyen de ce parti. De même l'indépendant, s'il ne peut agir avec les partis organisés, est tenu cependant à un travail positif et précis. Il doit chercher à fonder un parti personnel et faire agir ce parti d'une manière efficace. L'homme qui désire faire son devoir de citoyen, qu'il soit ou non indépendant d'un parti, est tenu de se mettre en rapport avec les hommes qui pensent comme lui, afin de faire sentir leur influence collective en faveur de l'honnêteté et du bon gouvernement. Il doit chercher à accomplir quelque chose, et ne pas voter pour un candidat qui ne se présente pas, à moins que ce ne soit réellement nécessaire. Un homme doit parfois voter uniquement suivant sa conscience, quand il voit l'impossibilité de faire remporter la victoire à ses principes ou à ses candidats; c'est alors la manière la plus élevée d'entendre son devoir ; mais ordinairement il n'en est pas ainsi. Un homme doit en général travailler et voter pour quelque chose qui a des chances de réussir.
L'homme qui désire avoir une bonne influence politique doit se rappeler qu'il lui faut agir uniquement en Américain. S'il n'est profondément imbu de l'esprit américain, il ne réussira pas. Toute organisation qui travgiille en tenant compte des questions de races ou de
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croyances au lieu de juger les citoyens américains d'après leur réelle valeur, marche vers un échec mérité. Partout où notre vie politique est saine, il ne peut y avoir de mouvement organisé pour aider ou combattre des hommes, parce qu'ils pratiquent telle ou telle religion, parce qu'ils sont nés ici ou à l'étranger. Nous avons le droit d'exiger que nos alliés et nos candidats soient Américains de cœur et d'esprit, exempts de tout lien avec l'étranger, prêts à agir sans tenir compte des préjugés nationaux ou religieux des pays européens ; et s'ils remplissent ces conditions nous n'avons pas le droit de leur demander autre chose. De même il ne doit y avoir ni faveur ni défaveur vis-à-vis d'un homme à cause de sa situation sociale. Il faut se rappeler qu'on ne peut rien espérer d'un parti politique qui crée des barrières sociales, et qu'il est tout aussi anti-américain de voter contre un homme parce qu'il est riche que de voter contre lui parce qu'il est pauvre. L'un comme l'autre peut exiger d'être traité uniquement d'après sa valeur comme homme. Bref, pour faire une œuvre politique utile, les hommes qui forment un parti doivent l'organiser sans s'inquiéter si leurs alliés sont nés ici ou à l'étranger, s'ils sont protestants ou catholiques, juifs ou gentils, s'ils sont banquiers ou bouchers, professeurs ou journaliers. Que nos alliés politiques soient d'honnêtes gens, de bons Américains ayant un idéal politique semblable au nôtre, c'est tout ce que nous pouvons raisonnablement leur demander. L'homme qui désire faire une véritable œuvre politique doit être convaincu de l'utilité des vertus rudes et
viriles, et en premier lieu du courage moral et physique. Pour bien servir notre pays nous devons être désintéressés, sincèrement désireux de la prospérité de la République et capables d'un fidèle attachement à un idéal élevé ; mais de plus, nous devons être vigoureux de corps et d'esprit, capables de lutter avec nos semblables dans un rude combat, de supporter une leçon sans broncher, et au besoin, de la rendre avec intérêts. Une nation paisible et commerçante risque toujours de perdre ses qualités viriles sans lesquelles elle ne peut aboutir à rien, quels que soient sa culture intellectuelle, son raffinement, sa richesse et sa prospérité. On devrait apprendre à tout citoyen que, dans la vie publique comme dans la vie privée, il doit éviter les chicanes et les querelles, mais qu'il a le devoir de défendre ses droits. Il doit apprendre que le lâche est le seul homme plus méprisable que le fanfaron et le tyran. L'homme incapable de ressentir une juste colère et une louable indignation à la vue d'un méfait, qui n'est pas entraîné à réclamer la justice contre les malfaiteurs, n'est d'aucune utilité à la République. Celui qui est dépourvu de courage physique ou moral est partout inutile. Pour qu'un homme politique serve réellement son pays, et mérite la reconnaissance de ses concitoyens, il doit posséder les vertus viriles que nous admirons chez le soldat sur le champ de bataille.
Un jeune et ardent réformateur est généralement porté à réformer trop de choses au début. Il a besoin d'apprendre qu'il faut servir comme sergent avant d'endosser les responsabilités d'un général en chef. Il
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est bon qu'il s'intéresse dès le début aux affaires nationales, à celles de son État et de sa municipalité, qu'il cherche à exercer son influence quand l'occasion s'en présente ; mais l'ouvrage le meilleur est fait par le citoyen qui agit dans son propre district. Qu'il s'associe aux hommes qui pensent comme lui, et qui, comme lui, désirent sincèrement le bien public : qu'ils cherchent alors à influencer le choix d'un « alderman », d'un « councilman » ou d'un « assemblyman' ». Les politiciens reconnaîtront promptement leur pouvoir, et le peuple fera de même au bout d'un certain temps. Qu'ils organisent et qu'ils travaillent, sans se laisser ébranler par les défaites temporaires. S'ils échouent au début, s'ils échouent encore, qu'ils redoublent leurs efforts et changent leurs méthodes, s'ils le croient bon, mais qu'ils continuent à travailler.
C'est une lâcheté et une poltronnerie de reculer parce qu'il y a eu échec dans la première lutte, parce que l'ouvrage est difficile ou rebutant. Celui qui abandonne l'œuvre d'amélioration politique, parce qu'elle ne lui est pas agréable ou parce qu'elle lui impose des relations qui lui déplaisent, ne vaut pas le pain qu'il mange. Il doit au contraire continuer sa marche, acceptant les coups avec bonne humeur, et les rendant cordialement quand l'occasion s'en présente. Qu'il se décide à affronter la violente opposition du politicien avide, et trop souvent aussi la critique déloyale et peu généreuse de ceux qui devraient mieux le connaître. Qu'il se montre
' Fonctions correspondant à peu de chose près à celles de conseiller municipal, conseiller généra!, député, en France. (N. d. T.)
insensible à ces attaques, qu'il combatte vaillamment, ne tenant compte des oppositions que dans la mesure nécessaire pour les vaincre. Il ne pourra sans doute accomplir tout ce qu'il désire, ni même ce qu'il considère comme son devoir : mais il accomplira sûrement quelque chose ; s'il a le sentiment d'avoir aidé à améliorer le type des représentants envoyés à la législature municipale ou nationale, d'avoir relevé le niveau du devoir chez les fonctionnaires de son district, il a le droit d'être profondément satisfait de ce qu'il a accompli.
Il y a une question qui mérite d'être étudiée par ceux qui veulent encourager leurs concitoyens à une action politique élevée. Lorsqu'on demande aux citoyens de travailler à améliorer le gouvernement, il est bon de leur montrer l'avantage matériel qu'ils en retireront, mais il est préférable de leur demander cette aide au nom de leur devoir. Il est évident .qu'une politique honnête et droite nous vaudra un accroissement de bien-être matériel. L'administration juste et habile des affaires de la ville de New-York a valu à chaque citoyen une augmentation d'aisance. Il nous faut des moyens de transports perfectionnés, des rues plus propres et des égouts mieux entretenus. Mais il est parfois difficile de prouver au premier venu qu'en se mêlant de politique, il améliorera ses conditions de travail et d'affaires aussi bien que sa vie matérielle. Je ne crois pas qu'il soit toujours utile de démontrer qu'il en sera ainsi. 11 faut surtout expliquer au citoyen qu'il ne peut mériter le titre d'homme libre qu'à condition de prendre
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une large part au travail rude et difficile du selfgovernment. Il doit faire son devoir politique sous peine de se montrer incapable de profiter de la liberté, bon seulement à vivre sous un gouvernement tyrannique et exploiteur, qu'il aura mérité de subir à cause de son égoïste timidité et de l'étroitesse de ses vues. Un gouvernement honnête et droit finit toujours par améliorer les conditions de vie matérielle ; cependant l'appel au citoyen ne doit pas être fait au nom de cette amélioration possible, mais au nom du devoir politique qu'on ne saurait éluder sans lâcheté et déshonneur.
En résumé, ceux qui désirent une politique honnête doivent faire un travail pratique sans cependant s'écarter de leur idéal élevé. Ils doivent agir, au lieu de simplement critiquer ceux qui agissent. Ils doivent être désintéressés, et faire appel au désintéressement des autres, sans cependant renoncer à l'amélioration matérielle de la société. Ils doivent être de véritables Américains, d'esprit, d'aspirations et de but, et tout en étant désintéressés et généreux, ils doivent montrer qu'ils possèdent les vertus essentielles d'énergie, de décision, et d'indomptable courage personnel.
L'ÉDUCATIOiN UNIVERSITAIRE ET LA VIE PUBLIQUE
Il y a, dans notre vie nationale, des symptômes inquiétants et d'autres qui nous donnent lieu d'espérer. Il faut compter parmi ces derniers la tendance de plus en plus développée chez les gens instruits à prendre une part active dans la vie publique américaine.
Nous avons, dans ce pays, des droits égaux. Tout homme a le devoir évident de faire respecter ses droits. Les natures bonnes et faibles qui cèdent à l'injustice^ par paresse, timidité ou indifférence, sont en réalité très malfaisantes. Chacun doit exiger que pleine justice lui soit rendue. Mais s'il y a égalité de droits, il y a aussi égalité de devoirs. Celui qui jouit d'avantages exceptionnels est tenu de faire plus que son camarade qui en est privé. L'homme riche et l'homme instruit ont une lourde obligation morale vis-à-vis de leur pays. C'est sur la classe des hommes qui ont reçu une éducation universitaire, qui ont conquis leurs diplômes, que cette obligation pèse le plus lourdement. Leur éducation ne leur donne pas le droit de se croire le moins du monde supérieurs à leurs concitoyens ; mais elle