L ÉDUCATION UNIVERSITAIRE ET LA VIE PUBLIQUE
hommes instruits, et surtout à celui des directeurs de nos grands établissements d'éducation. Si ces établissements veulent atteindre leur but supérieur, ils doivent s'efforcer de rester en contact avec la vie actuelle de la nation. Cela est nécessaire pour le pays, mais bien davantage encore pour les hommes instruits. Lorsque ceux-ci ne travaillent pas au développement du pays, ils se font un tort personnel considérable. La patrie a le droit de réclamer les services honnêtes et zélés de tout citoyen, mais surtout de ceux qui ont eu une éducation morale et intellectuelle élevée; la patrie est appauvrie dans la mesure oii une classe de gens honnêtes manque à son devoir envers elle; mais le dommage causé à la classe elle-même ne peut se mesurer.
Si, d'une manière générale, nos hommes instruits deviennent incapables de jouer leur rôle dans la vie, s'ils cessent de prendre part aux durs labeurs et deviennent de simples dilettantes en politique, ils seront bientôt, vis-à-vis de leurs camarades qui gouvernent réellement, dans la situation d'un homme cultivé, inutile, amateur de bric-à-brac, vis-à-vis d'un grand artiste. Lorsqu'un groupe de citoyens reste complètement étranger à la vie nationale, son utilité disparaît, et il devient incapable de laisser son empreinte sur son époque.
La première leçon que doit apprendre le gradué d'Université est la leçon du travail plutôt que celle de la critique. La critique est utile et nécessaire; souvent même indispensable; mais elle ne peut jamais remplacer l'action. L'œuvre du critique est d'une utilité
très secondaire. C'est le faiseur d'actes qui compte dans la lutte pour la vie, et non celui qui regarde, sans prendre part à l'effort et au danger, et qui explique comment le combat devrait être livré.
Nous avons cependant besoin de bonne critique. 11 faut dénoncer le mal vigoureusement et sans crainte, condamner les hommes et les principes malfaisants. Il faut faire sentir au politicien malhonnête, au journaliste menteur, qu'il est un objet de mépris pour tout honnête homme. Nous avons besoin d'une critique intrépide; mais elle doit aussi être intelligente. Actuellement, l'homme le plus enclin à se considérer comme critique intelligent de nos affaires politiques, est souvent celui qui n'y connaît absolument rien.
La critique ignorante ou partielle est une cause de grands maux pour la nation, et lorsque les auteurs de cette critique sont eux-mêmes des gens instruits, leur attitude fait un tort véritable à la^ classe dont ils font partie.
Le ton d'une partie des journaux tend à rabaisser les hommes publics, principalement ceux qui figurent parmi leurs adversaires politiques. La calomnie, sous ses formes les plus brutales et les plus tapageuses, est considérée comme une arme légitime contre les hommes du parti ou de la faction opposée. Malheureusement, un grand nombre de journaux qui se vantent d'être indépendants en politique, et qui sont les organes d'hommes cultivés, exercent une influence aussi nuisible, quoique sous une forme moins brutale. Tous ces journaux font un mal considérable en accoutumant les bons citoyens
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à voir traiter de misérables, leurs hommes politiques, bons ou mauvais. Cela amène un double résultat : d'une part le citoyen apprend à ne plus croire ce qu'il lit dans les journaux, de sorte que les attaques contre le mai perdent leur force; de l'autre il acquiert la conviction que les hommes politiques sont tous plus ou moins tarés. Son sens politique se trouve à jamais déformé et il devient incapable de reconnaître un bon d'un mauvais député. L'homme politique qui ne remplit pas son mandat commet le plus grand crime qu'on puisse commettre envers la République; mais celui qui cherche à persuader aux autres qu'un homme politique honnête et utile, est malhonnête et indigne, se rend coupable d'un crime presque aussi grave. Cette injustice peut se commettre de plusieurs manières différentes. L'injure grossière, mais franche, est peut-être moins dangereuse que ces éternels rapports inexacts, ces railleries et ces demi-vérités qui sont les mensonges les plus abjects.
Il y a une sorte de littérature particulièrement dangereuse pour les hommes instruits, mais faibles; c'est celle qui fait appel à leur esprit cultivé par son ton classique et agréable, mais qui conseille, pour la vie publique une attitude négative et critique; qui encourage à adopter vis-à-vis des hommes et des affaires publiques, ce ton de ricanement, marque d'un esprit étroit et vulgaire. Un homme dépourvu de convictions et d'enthousiasme a peu de chances de jouer son rôle d'homme parmi les hommes; elle journal ou l'université, qui, par son courant général, tend à déraciner la puissance de convictions et d'enthousiasme, le besoin
d'activité, rend aux jeunes gens qui subissent son influence le plus mauvais service qu'il puisse leur rendre. On peut souvent faire du bien en critiquant vivement et sévèrement le mal ; mais l'indulgence excessive dans la critique est infailliblement mauvaise, et une somme quelconque de critique ne peut remplacer une lutte active et zélée pour le bien. Une tendance de la vie universitaire, souvent encouragée par les journaux, pousse les hommes instruits à redouter le contact des hommes rudes qui font le travail du monde, et à ne s'associer qu'avec ceux qui pensent comme eux. C'est une tendance des plus dangereuses. Lorsqu'on est tranquillement assis chez soi, ne faisant rien de mal, et se bornant en fait de politique à des conversations avec des hommes ayant la même éducation et la même manière de considérer les choses, il est agréable de se persuader qu'on remplit ainsi son devoir de citoyen. II est tentant de se conduire de la sorte, parce que ceux qui ne font rien parlent souvent comme si leur attitude était jusqu'à un certain point méritoire, comme s'ils étaient au-dessus de leurs frères qui tracent péniblement leur sillon. Cependant, bien des gens dont le travail politique s'inspire de ces errements sont nobles et sincères dans leur but et leurs aspirations, et s'efforcent de faire prévaloir ce qui est bon et honnête.
Il y a là un écueil que tout jeune homme doit soigneusement éviter. Qu'il prenne garde de s'associer uniquement avec les gens de sa caste, avec ceux qui partagent ses petites habitudes de pensée politique. Qu'il apprenne à se mêler à la masse des hommes, à
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coudoyer ses amis, à regarder en face ses ennemis, quel que soit le niveau social des uns ou des autres; qu'il apprenne à se bien conduire au milieu du vacarme. Les répugnances que lui inspire le combat ne doivent pas l'effrayer, et il ne faut pas qu'il s'attende à tout diriger, ni à accomplir trop de choses. Il rencontrera bien des obstacles et commettra un grand nombre d'erreurs; mais s'il persévère, il obtiendra un succès et fera un bien que les intellectuels raffinés ne peuvent jamais atteindre, car ils reculent devant le véritable combat. Les anciens élèves des Universités doivent apprendre à être aussi pratiques en politique qu'en affaires ou en jurisprudence. Il est clair que je n'entends pas le mot « pratique » dans le sens de malhonnête. Au contraire un élève des Universités doit avant tout être fidèle à un idéal élevé; mais il doit chercher à le réaliser par des moyens pratiques, et ne pas tout abandonner parce qu'il ne peut tout obtenir. Il est de première importance de connaître les faits par une expérience personnelle, et d'éviter le facile refuge de la théorie. Nous nous sentons peu de patience pour ce nombre considérable d'hommes excellents et bien intentionnés, qui dépensent leurs énergies en projets chimériques et inutiles. Quand ils se trouvent mêlés à la politique, ces hommes se trompent souvent à cause de leur ignorance des rouages du gouvernement. Les livres n'ont jamais appris à qui que ce soit la manière de gouverner. Ce sont d'admirables conseillers et l'homme d'Etat qui les a soigneusement étudiés est autrement apte à bien gouvernerque s'il les avait négligés; mais s'il n'a jamais
fait qu'étudier des livres, il ne sera pas un homme d'Etat. Les jeunes politiciens devraient lire le Federalist. C'est le livre le plus admirable qui ait été écrit dans ce genre. Si Hamilton, Madison et Jay n'avaient pas eu une connaissance approfondie de la littérature, particulièrement de la littérature politique, ils auraient pu difficilement écrire ce livre ; mais la cause principale de son succès se trouve dans la connaissance que ses auteurs avaient de la politique pratique. Ils avaient eu leur influence sur la politique de leur pays, ils avaient aidé au travail législatif et exécutif, et ils pouvaient en parler en connaissance de cause. Pour les mômes raisons, r^mericaw Commonweallh de M. Bryce a une valeur sans égale, parce que M. Bryce est un membre actif du Parlement anglais, parce qu'il occupe une situation influente dans son parti. De même la vie de Washington par Cabot Lodge, l'esquisse de Lincoln par Cari Schurz, la biographie de Pitt par Lord Rosebery, doivent un supplément de valeur à l'activité politique de leurs auteurs.
Il est toujours dommage de voir l'énergie se gaspiller en projets chimériques; malheureusement un grand nombre de nos hommes instruits agissent ainsi lorsqu'ils s'occupent de politique. Prenonspour exemple le caprice bizarre de ceux qui voulaient introduire dans nos institutions ce qu'ils appellent le « gouvernement responsable », ou en d'autres termes, qui voulaient greffer sur notre régime constitutionnel certaines formes du système parlementaire anglais. Ce mouvement était en lui-même si défectueux qu'il ne pouvait
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durer. A l'heure actuelle, il a, je crois, disparu; mais à un moment donné un grand nombre d'hommes qui prétendaient étudier l'histoire politique, le considéraient comme sérieux. Ceux qui avaient pris une part active à la politique, ou qui l'avaient étudiée comme un médecin étudie la chirurgie ou la médecine, n'y arrêtèrent pas un instant leur pensée, mais des hommes intelligents s'y laissèrent duper, parce qu'ils dirigeaient mal leurs efforts et ignoraient qu'il est nécessaire de connaître pratiquement un problème avant d'en chercher la solution. La théorie parlementaire anglaise de la responsabilité ministérielle est incompatible avec nos institutions, et ne peut être mise en vigueur sans détruire la Constitution des États-Unis. Admettant qu'une telle chose soit possible, elle serait absolument détestable ; elle est impraticable, et tout mouvement voulant la favoriser, est pour cette seule raison, absurde. Les personnes qui ont écrit sur ce sujet ont perdu leur temps; elles auraient pu utilement l'employer à observer sérieusement nos institutions, à, chercher des méthodes pratiques pour accroître et fixer les responsabilités; — tous les hommes raisonnables s'accordent à demander un changement dans ce sens.
k L'étude de la politique doit beaucoup aux hommes qui, sans prendre une part active au gouvernement, ont observé cependant les phénomènes politiques avec soin et intelligence. Nous en avons la preuve dans les anciens numéros de nos principales revues. Les essais d'écrivains tels que M. Lawrence Lowell et le Professeur A.-B. Hart, et surtout des livres tels que Speaker's
Powers and Duties, par Miss Follet, ont considérablement influencé notre éducation politique. Ces essais ont été soigneusement étudiés non seulement par des érudits, mais par des hommes occupés de politique pratique, car ils étaient écrits avec un jugement sain résultant d'une connaissance profonde des faits. Ils méritaient par là d'être pris en considération.
C'est un vrai malheur pour un pays quand les sentiers où s'engagent les théoriciens de la politique et ceux que suivent les politiciens agissants divergent si complètement qu'ils n'ont aucun point commun. Lorsque les penseurs grecs s'attachèrent à une politique purement idéaliste dans le genre de celle de la République de Platon, tandis que les hommes politiques exploitaient à leur profit les querelles des petites républiques, la chute de la liberté grecque était proche. Un gouvernement incapable de s'assurer le soutien des meilleurs penseurs, n'est pas dans une condition saine; mais il est bonde se rappeler la remarque de Frédéric le Grand disant que le meilleur moyen de punir une province est de l'abandonner au gouvernement des philosophes. C'est un grand malheur pour un pays quand le politicien et le doctrinaire n'ont aucun point commun; mais le malheur est surtout pour le doctrinaire. L'idéal du Federalist doit être celui de tout homme occupé de politique. Chacun devrait être convaincu que la connaisance de la politique théorique et de la politique appliquée lui sont également indispensables pour arriver à un bon résultat dans l'une ou l'autre de ces branches. Un nombre limité de gens peuvent faire une
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œuvre utile par l'étude approfondie de nos institutions gouvernementales, mais ils n'arriveront à ce résultat qu'en possédant une connaissance pratique de ces institutions. D'autre part, un grand nombre de gens peuvent faire un bon travail politique sans avoir une connaissance théorique de la question ; mais ils ne s'élèveront jamais à une situation supérieure sans cette connaissance, et elle leur sera grandement utile, quelle que soit leur situation.
Il y a d'autres qualités dont il est à peine nécessaire de parler. Si un homme instruit n'est pas sincèrement Américain de sentiments, d'instinct, de goûts et de sympathie, il ne comptera pour rien dans notre vie publique. L'amourde la patrie et du drapeau qui le symbolise sont des sentiments qui disparaîtront peut-être à un moment donné, mais à l'heure actuelle ils sont vrais et forts, et l'homme qui en est dépourvu est une créature inutile qui encombre la surface de la terre.
Un homme dont les idées politiques sont sérieuses ne peut pas plus souscrire à la théorie de l'absolue indépendance des partis, qu'à celle de la fidélité aveugle à un parti. Il ne peut accomplir grand chose sans s'associer avec d'autres, et cette association, plus ou moins temporaire, constitue un parti. Mais le citoyen véritablement dangereux est celui qui confond le but avec les moyens, qui devient servile envers son parti, et qui n'ose pas l'abandonner quand il se trompe. Il y a quelque absurdité à suivre aveuglément le principe de l'indépendance ou celui de la fidélité à un parti. Il fautl'interpréter d'après les circonstances. Le Sénateur
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qui depuis deux ans s'est montré le plus indépendant de tout parti au Sénat des États-Unis, est précisément celui auquel les chefs du parti indépendant font l'opposition la plus vigoureuse. Il y a des circonstances en présence desquelles le devoir d'un homme est de rompre avec son parti; dans d'autres cas son devoir est de lui rester fidèle, même s'il n'est pas en tous points d'accord avec lui; l'heure venue, il doit être capable de le quitter mais il ne doit pas sacrifier ainsi son influence sans raisons sérieuses. Si nous n'étions pas fidèles à nos partis, nous tomberions promptement dans l'anarchie, et notre gouvernement ne pourrait subsister; si nous n'avions pas d'indépendance, nous risquerions de tomber dans le despotisme le plus dégradant, — celui du chef de parti et des factions politiques.
Il en est de même pour les compromis. Lorsqu'on dit de quelqu'un : « 11 ne veut pas entendre parler de compromis », on croit sans doute lui faire un compliment. 11 est cependant certain que la politique n'est qu'une longue série de compromis. Il y a parfois des questions sur lesquelles il est impossible de les admettre. Nous en avons un exemple dans la guerre de Sécession. Le cas est le même pour toutes les grandes questions morales. Mais les réformes d'un genre quelconque pouvant être exécutées sans compromis ne sont pas nombreuses. Tous ceux qui ont étudié l'histoire américaine savent que la Constitution elle-même n'est qu'un faisceau de compromis; c'est pour cette seule raison qu'on a pu l'adopter. Il en est de même pour la proclamation de l'émancipation des nègres.
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En résumé, l'homme qui a reçu une éducation universitaire est tenu de prendre une part active à la vie politique, de faire son devoir en aidant de son mieux ses concitoyens à exercer leurs droits de self-government. Il doit placer l'action au-dessus de la critique, comprendre que l'homme méritant l'estime est celui qui agit, même imparfaitement, et non celui qui se contente d'expliquer comment il faudrait agir. 11 doit avoir un idéal élevé et s'efforcer de le réaliser. Mais il ne peut ignorer qu'il n'y arrivera jamaiscomplètement, et doit dépenser son énergie à atteindre ce qui est possible. Il fautque son effort soit honnête et désintéressé ; qu'il soit indifférent au succès ou à l'échec personnels sous une forme quelconque; qu'il soit tolérant et généreux; mais qu'il pratique aussi les vertus viriles de courage, de résolution et d'endurance, décidé à combattre le mal avec une énergie infatigable.