LA CORRUPTION DANS LA LÉGISLATURE
J'ai parlé plus haut de la corruption souvent constatée dans la Législature de New-York. C'est ce qu'on appelle communément « un sujet délicat » à traiter; par conséquent, d'après nos méthodes de traiter les sujets délicats, il n'est jamais discuté, ou s'il l'est c'est
avec la plus monstrueuse exagération. La vérité sur ce sujet est pourtant utile à connaître.
Dans les trois dernières législatures plusieurs d'entre nous voulaient faire adopter certaines mesures que nous jugions utiles au bien public, mais qui devaient inévitablement rencontrer une forte opposition pour des raisons politiques ou financières. Il faut, pour faire adopter de telles mesures, se livrer à un véritable travail; il faut avoir une certaine habileté parlementaire, beaucoup de tact et de courage, et par-dessus tout une connaissance approfondie des hommes avec qui on doit agir, et des motifs qui les guident. En d'autres termes, avant de faire un pas décisif, nous avons dû passer au crible les autres législateurs, connaître leur histoire, leur caractère et leurs relations, découvrir s'ils étaient leurs propres maîtres ou s'ils agissaient sous une direction étrangère, s'ils étaient intelligents ou bornés, etc. Après avoir soigneusement étudié leurs caractères, nous avons conclu qu'un tiers environ des députés étaient susceptibles de corruption sous une forme quelconque ; la proportion se trouvait plus ou moins forte suivant les sessions. Il nous aurait été impossible de prouver la culpabilité de ces hommes devant un juge, sauf dans deux ou trois cas spéciaux ; nous étions cependant certains de connaître exactement la dose d'honnêteté d'un membre quelconque. Lorsqu'un honnête homme reçoit des propositions d'un de ses collègues pour l'achat de son vote, il peut établir contre ce dernier une preuve légale de culpabilité ; mais même dans ce cas il est presque impossible de punir le cou-
LES DIVERS ASPECTS DE LA POLITIQUE 6o
pable en justice, car il peut toujours nier la vérité de l'accusation. De plus, le de'puté qui a reçu des propositions d'achat ne tient pas à le publier, car il est honteux pour lui que sa réputation d'honnêteté ne l'ait pas mis à l'abri de telles propositions. Il est relativement rare que les honnêtes gens soient l'objet de ces avances, car le « lobbyisl ' » ne se trompe guère dans son appréciation des membres achetables, mais lorsque cela a lieu, les honnêtes gens se gardent de dénoncer les coupables de peur d'un procès embrouillé et long, au cours duquel le public finirait par considérer les deux parties comme également malhonnêtes. Prenons pour exemple l'affaire Bradly-Sessions, incident survenu au cours de la lutte de deux factions dans le parti Républicain. Il s'agissait de la rentrée de M. Conkling au Sénat des Etats-Unis. Bradly, un « assembly-man » accusa Sessions, sénateur de l'Etat, d'avoir tenté de le corrompre. L'affaire traîna indéfiniment; personne ne pouvait savoir s'il s'agissait de blackmail ^ ou d'achat de vote ; on se rappelait les noms des deux adversaires, mais on avait totalement oublié lequel des deux était l'accusé, et on les considérait avec une égale défaveur. Aujourd'hui, il ne reste plus de tout cela que le souvenir d'un incident pénible dans une lutte politique jadis fameuse.