LES LÉGISLATEURS DÉSINTÉRESSÉS
Ce tableau a un côté plus brillant et c'est heureusement le plus grand côté. II serait impossible de réunir un groupe d'hommes plus sincères, plus sérieux et plus désintéressés que le groupe de jeunes législateurs qui, depuis ces trois dernières années, ont évité tant de mal et accompli tant de bien à Albany. Ils ont su pratiquer, du moins en partie, les théories qu'enseignent depuis longtemps les « leaders » intellectuels de ce pays, La vie d'un législateur qui s'efforce de remplir fidèlement son devoir est laborieuse et fatigante au dernier degré. Il travaille de huit à quatorze heures par jour; il est en butte à l'hostilité amère d'un groupe d'hommes aussi puissants que peu scrupuleux, toujours sur le qui-vive pour découvrir ou inventer dans sa vie publique ou privée quelque chose qui puisse servir d'armes contre lui. Il n'a qu'un faible appui dans l'esprit du public qui est à peine conscient des maux dont il souffre, qui ignore par conséquent le remède à ces maux et serait peu disposé à l'employer s'il le connaissait.
Ce groupe de législateurs désintéressés qui travaillaient honnêtement pour ce qu'ils croyaient juste, n'était pas remarquablement bien traité par ses électeurs. La plupart d'entre eux s'aperçurent bientôt que s'ils voulaient mettre à profit leur courte période de vie politique, ils devaient se faire une loi de ne jamais considérer comment leur vote, sur une question quelconque, affecterait leur avenir. Personne ne peut faire
une œuvre utile dans le Parlement s'il se préoccupe de l'effet de ses actions à un point de vue personnel. Après avoir appris cette leçon, les législateurs dont je parle, purent courageusement avancer. D'une manière ge'nérale, et lorsqu'aucun principe vital n'est en question, un député doit représenter les idées de ceux qui l'ont élu; mais il est des moments où la voix du peuple n'est rien moins que la voix de Dieu, et alors un homme consciencieux est tenu de ne pas l'écouter.
A la longue le public rend généralement justice à ses représentants ; mais c'est une justice rude, inégale et à longue échéance. En jugeant d'après ce que je sais des rapports entre députés et électeurs, je dirai que pour un honnête homme les chances de réélection sont, toutes choses égales d'ailleurs, d'environ 10 p. 100 plus considérables que s'il était malhonnête. Cela n'est pas flatteur pour le peuple américain ; et la cause en est dans les erreurs commises par les électeurs honnêtes et respectables — erreurs que je vais signaler rapidement.
l'insouciance politique
Dans toutes les grandes villes, les gens ayant de la fortune négligent depuis longtemps leurs devoirs politiques, aussi sont-ils considérés avec mépris par les politiciens de profession. Ils se réunissent parfois dans un grand hall pour demander « la réforme » avec cris et vociférations, comme si « la réforme » était une substance concrète qu'on pût leur débiter en tranches; ils se débandent ensuite parfaitement satisfaits d'eux-
mêmes et convaincus qu'ils ont accompli leur devoir de citoyens. G'estun fait certain que les quatre cinquièmes de nos hommes riches et instruits, de ceux qui occupent ce qu'on appelle une bonne situation sociale, ignorent ce qu'est un caucus ou un prùnary^, et n'y assistent jamais. Et pourtant, avec notre forme de gouvernement, un homme agissant seul ne peut rien accomplir; il doit s'associer à un groupe; et les hommes dont je parle n'exerceront jamais une grande influence politique à moins de former un parti, ou, ce qui serait mieux, d'adhérer aux partis déjà existants. Mais nos hommes instruits semblent avoir un manque de vertus viriles qui les fait s'éloigner de la lutte et craindre le contact des politiciens plus rudes qui ont souvent besoin d'être traités sans ménagements. D'autre part, ils sont si peu familiarisés avec leur entourage qu'ils ne savent pas distinguer les politiciens honnêtes de ceux qui ne le sont pas ; à leurs yeux ils. se confondent en un seul groupe. Ils ont peu de sympathie, — du moins les principaux d'entre eux, — pour les sentiments et les intérêts de la grande masse du peuple américain ; et il est malheureusement vrai que c'est dans cette classe que se manifeste encore l'état d'esprit appelé « colonial ». Jusqu'au jour où cet esprit « colonial » aura complètement disparu, ceux chez qui il existe seront la risée des citoyens avisés et malins qui forment les neuf dixièmes de notre corps politique. Ces derniers, en effet, ont pour caractéristique un américanisme
' Caucus, primai'y, réunions électorales préparatoires.
intense, et une intolérance absolue vis-à-vis de ceux qui subissent une influence étrangère.
Pour différentes raisons, les classes ouvrières, même les plus honnêtes, ne savent pas apprécier l'honnêteté dans leurs représentants. Elles sont souvent mal informées à leur sujet et se laissent tromper par les bruyants discours des soi-disants réformateurs du travail. Ceuxci promettent toujours de procurer par des lois les avantages que les ouvriers, comme tous les autres hommes, ne peuvent obtenir que par l'union de leur intelligence, de leur énergie et de leur prévoyance. Les ouvriers ont obtenu bien des lois améliorant leur condition ; lois contre le travail étranger, lois sur les usines, etc. ; ils en concluent que la législation peut tout leur procurer, et par conséquent il est naturel qu'ils fassent triompher le démagogue qui vote pour une loi devant doubler les salaires, au lieu de soutenir l'honnête homme qui s'y oppose. Quand des gens luttent pour obtenir les choses nécessaires à la vie, et qu'ils sentent vaguement, ce qui est peut-être une erreur, qu'ils luttent aussi contre une organisation sociale injuste, il est difficile de les convaincre qu'une tonne de vagues promesses législatives ne vaut pas une once d'effort de leur part pour améliorer les conditions de leur vie.
Dans les districts ruraux, l'opinion qu'on se fait du député a plus de chances d'être juste. Malheureusement les nombreuses jalousies et les rivalités locales qui existent toujours dans les petites agglomérations où tout le monde se connaît, causent bien des erreurs de
jugement. En plus de cela, le vote des campagnes s'inspire d'idées conservatrices . Les électeurs sont lents à admettre les idées nouvelles, entêtés dans les anciennes, par conséquent enclins à soupçonner quiconque cherche à atteindre le but par un chemin nouveau.
Assurer le passage d'un bill à la législature, n'est pas une chose facile. Il faut s'attendre à l'opposition de quelques-uns et surmonter l'indifférence passive de la masse. Pour cela, il est nécessaire de secouer les électeurs. Il faut non seulement surveiller les débats continuels et les luttes parlementaires des deux chambres, mais encore éveiller l'attention des habitants de districts peu intéressés au bill, afin qu'ils poussent leurs représentants à le voter. Ainsi lorsqu'on proposa un bill pour l'établissement d'un State-Park à Niagara, on découvrit que la majorité des députés ruraux y étaient opposés. Ils craignaient quelque supercherie de spéculateurs sur les terrains, et redoutaient l'opposition de leurs électeurs effrayés par une aussi grande dépense. Il était inutile d'entamer des discussions avec les députés. Il fallut donc inonder de lettres les journaux locaux^ envoyer des brochures, faire des visites, jusqu'au jour où un nombre suffisant de ces députés nous fournirent les votes manquants.