LES AGRÉMENTS DE LA VIE POLITIQUE
J'ai passé des heures vraiment agréables à Albany avec quelques-uns de mes collègues. Nous aimions
l'excitation et la lutte perpétuelles, robligation d'user de toutes nos facultés pour atteindre un but, et le sentiment que nous jouions un rôle utile dans le monde. Si nous étions souvent attristés et même révoltés par les vices et l'ignorance de quelques-uns de nos collègues, ils nous fournissaient en retour bien des occasions d'amusement par l'absurdité de leurs actions et de leurs discours. Quelques-uns de ceux-ci méritent d'être répétés. 11 est impossible d'en reconnaître les héros, car les noms et les circonstances ont été changés. Il est bien entendu que ces histoires représentent des cas exceptionnels, et ne sont pas des exemples de la vie législative normale. J'ai entendu prononcer à Albany plus de paroles sensées que d'absurdités, mais en répétant les premières, je ne ferais qu'ennuyer le lecteur. Si l'ignorance de quelques-uns de nos députés nous autorise à les déclarer incapables de siéger dans la Législature, elle ne nous autorise pas à condamner le système de gouvernement qui permet qu'on les y envoie. Il n'y a pas de système si bon qu'il n'ait ses désavantages. Le seul moyen d'enseigner le self-government à nos concitoyens de naissance étrangère, est de leur donner tous les droits que possèdent les citoyens américains. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'au début ils se montrent inexpérimentés dans l'exercice de ces droits. J'ai constaté par moi-même que Hans et Paddy ^ lorsqu'ils font une œuvre vraiment utile dans la Législature, sont loin d'être inférieurs aux Américains de naissance. Un grand
^ Surnoms populaires des émigrants allemands et irlandais.
nombre parmi les citoyens de New-York des plus désintéressés, des plus habiles et des plus dévoués au bien public, sontd'origine allemande. Quand j'ai dû nommer un comité pour faire l'œuvre la plus dangereuse, la plus importante et la plus difficile qui ait été entreprise par la Législature durant que j'y siégeais, j'ai choisi trois de mes collègues sur quatre parmi des législateurs irlandais, de naissance ou d'origine. L'ami politique le plus désintéressé et le plus généreux que j'aie jamais eu, est Irlandais de naissance; il est aussi le meilleur et le plus sincère citoyen américain qu'on puisse trouver dans les États-Unis.
Les Yankees faisaient de temps en temps des bévues à la Chambre, mais leurs bévues étaient ordinairement stupides et pas du tout amusantes. Au contraire, les erreurs de nos collègues d'origine étrangère étaient toujours originales.
En 1882, les Démocrates avaient une forte majorité ù la Chambre; mais ils ne purent de longtemps former une organisation, à cause des querelles qui s'élevèrent dans leurs rangs entre les députés de Tammany et les anti-Tammany, chaque groupe demandant la part du lion. Après beaucoup de chicanes, les anti-Tammany firent une liste d'une série de propositions et la soumirent à leurs adversaires, en les prévenant que c'était leur ultimatum. Les députés de Tammany se réunirent immédiatement en un meeting d'indignation, leur état d'esprit ressemblant à celui de la fameuse marchande de poissons qu'on avait traitée de parallélipipède. Aucun d'eux n'avait une idée très exacte de ce que vou-
lait dire le mot « ultimatum », mais ils ne doutèrent pas un instant qu'il n'eût une signification offensante, pour ne pas dire injurieuse. Chacun sentait qu'il était ne'cessaire de trouver immédiatement un équivalent pour la réponse de Tammany ; mais comme leur vocabulaire latin était limité, ils durent attendre un peu avant de trouver une expression appropriée. Finalement, par une heureuse inspiration, quelques gentlemen d'éducation classique se souvinrent de la phrase ipse dixit ; l'assemblée fut unanime à reconnaître que l'expression convenait parfaitement à ce cas particulier. Le lendemain, la réponse parut. Il y était dit avec une gravité superbe, qu'en réponse à « l'ultimatum » de la County Democracy, Tammany envoyait son « ipse dixit ».
Parfois, des hommes politiques d'un ordre plus élevé que les « aldermen » ou « assemblymen » donnent aux mots un sens qu'ils n'ont pas dans le dictionnaire. Dans une grande partie des États-Unis, grâce à de curieuses associations historiques (qu'il pourrait être intéressant de rechercher), on traite de « hollandais » tout ce qui n'est pas américain ou d'origine anglaise. C'est dans ce sens qu'un Congressman employa récemment ce mot, lorsqu'il proposait de mettre un droit sur les œuvres d'art. Il parla de la répugnance qu'il éprouvait à voir les œuvres des artistes américains exposées à la concurrence « de croûtes hollandaises venues d'Italie » ; phrase aussi amusante par son allitération que par son fier dédain des petitesses géographiques.
L'attention d'un orateur de cette espèce est souvent
attirée par quelque mot sonore, qu'il n'a encore jamais entendu, et qu'il met en réserve pour l'employer dans sa prochaine envolée de réthorique, sans s'inquiéter de son sens précis. Dans la dernière Législature se trouvait un des défenseurs des classes ouvrières qui se fit beaucoup remarquer dans ses discours par sa superbe ignorance de l'exactitude technique dans l'emploi des comparaisons. Il parlait contre le système du contrat de travail appliqué aux forçats et termina une harangue déjà suffisamment remarquable par cette phrase saisissante : « Ce système est un cobra vital qui submerge la vie des travailleurs. » Il avait évidemment préparé cette phrase avec soin, et le procédé mental qu'il employa pour la construire devait être curieux. « Vital » avait simplement pour rôle d'exprimer l'intensité. L'orateur ne possédait que de vagues idées sur ce que pouvait être un « cobra ». Il avait seulement l'intuition que c'était quelque terrible manifestation de la nature, probablement hostile à l'homme, comme un volcan, un cyclone ou le Niagara. Quant au verbe « submerger » il fut choisi comme exprimant l'action d'un cyclone, du Niagara ou d'un cobra.
Un mot d'usage courant prend parfois une nouvelle signification. Par exemple, la masse de la législation a un caractère strictement local. Plus d'un millier de projets de lois sont envoyés à la Chambre au cours d'une session, mais un petit nombre d'entre eux intéressent l'ensemble de l'État. Ces derniers devraient être soigneusement étudiés par chaque député, de même que les bills locaux les plus importants ; mais il est matérielle-
ment impossible à un homme d'examiner la masse des bills d'importance secondaire. Il faut s'en remettre pour ceux-ci au député du district intéressé, et lorsqu'un de ces bills vient en discussion, voici la réponse ordinaire à toute question s'y rapportant : « Oh ! c'est un bill local, concernant le district d'un tel ; il en est responsable. » On en vient par degrés à employer le mot « local » dans le sens de « peu important », et pour quelques « assemblynien » d'une honnêteté douteuse, il s'applique à un bill qui ne leur vaudra aucun avantage pécuniaire. Dans une des dernières législatures se trouvait un joyeux petit coquin, digne d'un roman de Lever. 11 ne valait pas grand chose assurément mais il avait de l'esprit naturel, et ses naïvetés faisaient la joie de la Chambre. Un jour, j'arrivai en retard, tandis qu'on votait un bill ; apercevant mon ami, je lui criai : « Eh bien. Pat, qu'est-ce qui se passe ? Sur quoi votct-on? » Pat me répondit d'un air malin, avec une indifférence méprisante : « Oh ! quelque mesure sans importance ; quelque bill local — un amendement constitutionnel l »
Une des plus jolies naïvetés que je connaisse fut dite au parlement de Dublin par un de mes amis qui est pourtant un excellent orateur. On venait de recevoir le message du gouverneur Cleveland opposant son veto à une homologation de tarifs. — L'excitation était grande, et mon ami, emporté par la discussion, s'écria : « Monsieur le Président, je reconnais la main qui nous apporte ce veto ; je l'ai déjà entendue ! »
Un député nous étonna beaucoup un jour par l'emploi
qu'il fit du mot « shibboleth ». Il croyait évidemment que c'était un élégant synonyme de notre bon vieux mot « shillalah ^ », et comme il reprochait à un de ses collègues de s'opposer à un bill pour l'accroissement des salaires de certains employés, il s'écria d'un ton pénétrant : « Ce jeune homme s'est servi du mot « économie » comme d'un shibboleth pour terrasser l'ouvrier. » Ensuite, changeant la métaphore, il dit que nous employions le mot « réforme » comme shibboleth pour dissimuler nos mauvaises intentions.
J'ai eu l'occasion de constater dans une des dernières assemblées d'État, combien on est souvent ignorant de la valeur des termes classiques et constitutionnels. C'était à l'occasion de ce fléau annuel qu'est la discussion sur la subvention à accorder à un établissement catholique. Chaque année une personne qui désire s'attirer le vote des catholiques propose ce bill, affectant une somme variable à l'entretien du Catholic Protectory, lequel est une institution respectable, mais n'a aucun droit à se faire soutenir par l'Etat. Chaque année, quelques hommes, parmi lesquels on compte les catholiques les plus libéraux, s'opposent au bill pour des raisons légitimes ; et un nombre plus considérable s'y oppose par pure bigoterie. Nous avons eu la preuve de ce fait il y a deux ans, lorsque les plus ardents adversaires de ce bill ont voté pour un bill exactement semblable, et aussi répréhensible, en faveur d'une institution protestante. Dans le cas auquel je fais allusion, il se trouvait deux
' Shillalah, gourdin.
« assemblymen », celtiques d'origine, qui se disputaient la direction de la minorité ; l'un d'eux, un gros homme rouge que je de'signerai dorénavant comme « le Colonel » ; l'autre, un petit homme vif et bavard, qui avait été jadis juge, et qu'on appelait : « le Juge. » Quelqu'un s'opposait à l'adoption du crédit, disant, avec beaucoup de justice, que c'était une mesure inconstitutionnelle. Le Juge, qui ne voyait dans la Constitution qu'une arme dont on se servait toujours contre ses plus chers projets, commença à s'agiter sur son banc, puis finalement demanda la permission de poser une question à l'orateur. Celui-ci ayant dit « oui », le Juge reprit : « Je voudrais savoir si Monsieur a jamais vu personnellement le Gatholic Protectory? » — « Non, je ne l'ai pas vu », répondit son interlocuteur étonné. « Alors, que voulez-vous dire en déclarant qu'il est inconstitutionnel ? Il n'est pas plus inconstitutionnel que vous ! » Puis se tournant vers l'assemblée il ajouta d'un ton sarcastique : a Ce Monsieur occupe une position fausse à l'égard de ce bill », et il se rassit au milieu des applaudissements de ses amis.
Le Colonel se sentit jaloux du succès de son rival, et lorsque l'orateur déconcerté eut repris sa place, il se dirigea solennellement vers le pupitre du Juge ravi, le regarda d'un air majestueux et dit : « Excusez-moi, Monsieur, mais l'orateur que vous avez attaqué connaît plus de lois en une semaine que vous en un mois ; et de plus, Mike Shaunessy, que voulez-vous dire en citant du latin devant la Chambre, quand vous ne savez même pas l alpha et Voméga de cette langue ! »
Le Juge se heurtait continuellement à la Constitution. Défendant une fois un de ses bills qui affectait une petite partie dep fonds de l'État à des intérêts privés, il déclara que « la Constitution ne s'occupait pas de ces petites choses »; et une autre fois il me dit « qu'il ne permettait jamais à la Constitution de s'immiscer entre deux amis ».
A cette époque-là, le Colonel était président d'un Comité qui s'occupait parfois de questions ouvrières, ou soi-disant telles. Le Comité était des plus mal composés, les membres étant tous corrompus ou incapables. Généralement le Colonel maintenait l'ordre avec assez de dignité, mais lorsqu'il avait goûté du whisky parfumé à l'écorce de citron, ce qui lui arrivait souvent, le sentiment de sa dignité personnelle grandissait de telle sorte qu'il gouvernait le Comité avec un sceptre de fer. On avait une fois proposé un bill (un de ces bills absurdes qui font annuellement leur apparition par centaines) d'après lequel tous les ouvriers employés aux travaux publics des grandes villes recevraient trois dollars par jour — le double du prix normal. Un monsieur spirituel proposa l'amendement suivant : « Tout habitant des grandes villes recevra trois dollars par jour, et aura de plus le droit de prendre part aux travaux publics si cela le tente ; » mais l'auteur du bill demanda avec hésitation si cet amendement ne rendait pas la mesure un peu trop générale ! La discussion de cette mesure absurde ne pouvait nullement intéresser les véritables travailleurs, mais les agitateurs ouvriers s'en emparèrent et ils demandèrent à envoyer une
délégation au Comité. Ceci leur fut accordé. Au jour dit, lorsque le Président fit son entrée, on reconnut à son attitude digne, qu'il avait abusé de son cher whisky. Il s'assit au milieu de la table et regarda les membres du Comité d'un air farouche. Ceux-ci, qui auraient pu figurer dans une exposition de coquins, tremblaient devant lui. Ce fut un agitateur de profession qui prit le premier la parole ; un petit homme doucereux avec une moustache noire, et qui n'avait jamais travaillé une heure dans sa vie. Il comptait sur la faveur du Colonel — ses illusions devaient être de courte durée — et il commença en souriant :
« Tout humble que je suis... »
Le Président l'interrompit, et le dialogue suivant commença :
Le Président (avec dignité) : « Qu'avez-vous dit que vous êtes. Monsieur ? »
Vouvrier (surpris et troublé): « Je... j'ai dit que je suis humble. Monsieur! »
Le Président (d'un ton de reproche) « Étes-vous citoyen américain. Monsieur? »
L'ouvi'ier : « ... Oui, Monsieur ».
Le Président (avec emphase) : « Alors vous êtes l'égal de tous les habitants de cet État ! Vous êtes l'égal de tous les membres de ce Comité ! Donc ne dites plus que vous êtes humble ! Continuez, Monsieur! »
Après cet avertissement, l'orateur s'arrangea pour éviter les écueils, jusqu'au moment où, s'étant laissé emporter par son discours, il s'écria imprudemment : « Le pauvre n'a pas d'amis ! » Aussitôt nouvelle inter-
ruption du Colonel. Il jeta un regard farouche sur le malheureux, et lui demanda :
« Qu'avez-vous dit cette fois, Monsieur ! »
V ouvrier (désespéré) : « J'ai dit que le pauvre n'a pas d'amis, Monsieur ».
Le Président (avec feu) : « Alors, vous avez menti. Monsieur! Je suis l'ami du pauvre ! Mes collègues aussi, Monsieur ! » (A ce point, le comité s'efforça d'avoir l'air bienveillant.) « Dites la vérité. Monsieur ! » (Passant subitement au ton de commandement.) « Maintenant asseyez-vous ou sortez d'ici ! »
Ces paroles fermèrent la bouche au petit homme doucereux qui fut remplacé par un camarade d'un autre type — un homme corpulent et de haute taille. — Celui-ci avait une voix parfaitement naturelle lorsqu'il parlait de questions privées, mais dès qu'il abordait la question des Injustices (avec un I majuscule) du Travail (avec un T majuscule) il beuglait conjme un taureau de Bashan. Le Colonel dont la tête s'échauffait, le regardait de travers, en se balançant sur sa chaise. Pourtant le discours de l'orateur eut tout d'abord une influence calmante, et le Président s'endormit profondément sans perdre pour cela la dignité de son attitude. Mais au bout de quelques instants, l'orateur poussa un hurlement qui réveilla le Colonel. Celui-ci reprit subitement ses esprits ; il regarda fixement l'assistance, aperçut l'orateur, se souvint de l'avoir déjà vu, et oubliant qu'il avait dormi, s'écria :
« Je vous ai déjà vu,Monsieur ! »
« Non, Monsieur, » dit l'autre.
« Ps'allez pas me dire que je mens. Monsieur ! » reprit le Colonel avec férocité. «Vous avez parlé devant ce comité avant ce jour ! »
« Je n'ai jamais... » commença l'homme ; mais le Colonel l'interrompit de nouveau :
« Asseyez-vous Monsieur! Il faut conserver la dignité de la Présidence ! Personne ne parlera deux fois à ce Comité. La séance est ajournée. » En disant ces mots, il sortit d'un pas majestueux, tandis que les membres du Comité et la délégation se regardaient d'un air stupéfait.