LES GENS DU DEHORS
Les gens du dehors sont aussi amusants que les législateurs eux-mêmes. Un nombre effrayant de personnes persistent à écrire des lettres de louange, de blâme ou de conseil sur tous les sujets possibles ; et ces correspondants se recrutent parmi les types les plus divers, y compris le fou et le criminel. Les plus intraitables sont les gens à marotte. Il y a le fou protestant qui croit que nos libertés sont menacées par les machinations de l'Eglise Romaine ; et son camarade idiot qui demande des lois contre toutes les sociétés secrètes, spécialement contre les francs-maçons. Puis il y a ceux qui croient aux « ismes », parmi lesquels se trouvent les députés élus par des femmes. J'ai toujours soutenu les droits des femmes, mais la vérité m'oblige à dire que ie n'ai jamais vu un groupe de personnes plus intraitables que les députés élus par des femmes, et venus à Albany. Ils ne voulaient pas rédiger avec ordrB leurs
demandes ; lorsque je fis remarquer à l'un d'eux que son projet de loi était en opposition directe avec certaines clauses de la Constitution de l'État, il me répondit doucement que cela lui était bien égal, car son projet était d'accord avec la Constitution du Ciel. Que répondre à cela sinon que les affaires d'Albany et celles du Ciel n'ont aucun rapport? Les gens ultra-tempérants, — je ne veux pas dire ceux qui sont raisonnables et modérés, — ne sont pas plus dénués de sens commun.
La correspondance d'un député est parfois amusante. Il reçoit des foules de lettres, de félicitations, de demandes ou de reproches, dont le plus grand nombre est anonyme. Elles sont pour la plupart stupides; mais quelques-unes ont leur originalité.
J'ai eu quelques fidèles correspondants. Une dame m'écrivait une dissertation hebdomadaire sur les droits des femmes. Un clergymande Buffalo m'écrivit pendant deux ans à propos de la prohibition, sans jamais recev^oir de réponse. Un monsieur de Syracuse m'adressa une telle quantité de requêtes et d'essais à propos de la Charte de cette ville, que je craignais de finir mes jours dans un asile d'aliénés ; il prévint ce résultat en y entrant lui-même. Un New-Yorkais m'adressait à intervalles réguliers une supplique me priant de remettre en vigueur la Dongan Charter qui était abandonnée depuis deux siècles. Un monsieur, qui s'intéressait à un projet de loi sur la protection des « primaries », inventa de me télégraphier quotidiennement des questions à ce sujet, — je lui fis passer cette habitude en lui répondant
par dépêches de plusieurs centaines de mots que j'avais soin de ne pas payer.
Il y a certaines actions législatives qui sont du plus pur Pickwick. Parmi celles-là, il faut compter les votes de sympathie adressés aux peuples opprimés d'Europe. Ils sont généralement dirigés contre l'Angleterre, car il existe dans les rangs inférieurs de la société américaine une anglophobie tout aussi regrettable que l'anglomanie des classes élevées.
Ces décisions peuvent être classées dans le genre bouffe. Elles sont proposées, le plus souvent, par un législateur ambitieux, — en général, je regrette de le dire, par un américain de naissance, — qui a un grand nombre d'émigrants dans sa circonscription.
Pendant la période où je siégeais dans la Législature, on proposa d'envoyer des délibérations demandant le retour du mioistre Lowell, reprochant au Tsar sa conduite envers les Juifs de Russie, sympathisant avec la Land League, et les Boers, etc. Nous nous sommes opposés autant que possible à l'exécution de ces projets, donnant pour raison que, tout en accueillant chaleureusement l'étranger qui vient ici disposé à remplir ses devoirs de citoyen américain, nous avons le droit de demander en retour qu'il n'apporte dans la vie politique américaine aucune de ses antipathies de race ou de nationalité. Les décisions de ce genre sont parfois justifiées, mais neuf fois sur dix, elles n'ont aucune raison d'être. Je vais en donner un exemple que je n'ai pas pris à Albany.
Dernièrement, le Board of Aldermen d'une de nos
grandes cités reçut une dure leçon, mais il est à crai ndre que l'intelligence des aldermen ait été trop épaisse pour leur permettre de l'apprécier pleinement. Ces aldermen passèrent une sentence condamnant le Tsar de Russie pour sa conduite envers ses sujets de religion hébraïque, et demandant que désormais il les traitât mieux. Ceci fut envoyé au ministre de Russie avec prière de le faire parvenir au Tsar. L'envoi fut retourné au bout de quarante-huit heures. Un des sous secrétaires de la légation avait joint une note, disant qu'il ignorait que la Russie eût des relations diplomatiques avec ce Board of Aldermen, que la Russie ne connaissait pas officiellement son existence, et que de plus, elle était tout à fait indifférente à l'opinion de ces aldermen sur un sujet quelconque. Par conséquent, il leur retournait leur aimable communication*.
En terminant, je dois dire que le mal est très grand àAlbany et que nous devons nous efforcer d'amener un meilleur état de choses ; mais il n'y a pas lieu de se décourager ou de croire à l'impossibilité de tout progrès. Au contraire, le niveau de la moralité politique s'est élevé depuis quinze ou vingt-cinq ans. Dans l'ave-
' Quelques années plus lard , un membre de la Légation [talienne nous donna une dure leçon à propos d'une de nos pratiques nationales les plus fâcheuses. On avait lynché un Italien au Colorado, et un journal italien de New- York reprocha amèrement au ministre d'Italie sa soi-disant apathie dans cette aflaire. Le membre de la Légation en question répondit que ces reproches étaient des plus injustes, car le ministre s'était empressé de faire une enquête et ne s'était dessaisi de l'affaire qu'après avoir acquis la conviction que la victime « s'était fait' naturaliser et avait droit par conséquent à tous les privilèges de la nationalité américaine ». (N. de l'A.)
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nir, il s'élèvera encore ou s'abaissera par sauts et par bonds, suivant que l'esprit populaire comprendra plus ou moins qu'il nous faut des représentants honnêtes et intelligents à la Législature d'État. D'après ce que j'ai vu et entendu, je dirai que nous marchons de pair avec la Pennsylvanie, le Marylandet l'Illinois; nous sommes supérieurs à la Législature de la Louisiane, mais inférieurs àcellcs du Vermont, du Massachusetts, duRhode- Island et du Wyoming; inférieurs aussi à la Législature nationale de Washington. Dans l'Ouest, le niveau moral d'un corps législatif varie souvent d'une année à l'autre.
Après la publication de mon article dans la Review of Beviews de septembre 1896 sur les candidats à la vice-présidence, je reçus de l'honorable Thomas Watson , alors candidat à la vice-présidence avec M. Bryan, sur la Liste Populiste, une lettre très fière et très courtoise. Je la publie avec sa permission.
« Hon. Théodore Roosevelt,
« Je regrette de ne pas être compris par ceux dont je serais heureux d'avoir l'approbation, et en lisant votre sévère article du numéro de septembre de la Review of Reviews j'ai éprouvé le besoin de vous écrire.
« Lorsque vous réclamez, comme vous l'avez fait si courageusement, un gouvernement plus honnête et des lois plus justes à New- York, les motifs qui vous font agir doivent être les mêmes que les miens, car vous n'avez pas besoin de l'argent que votre situation vous procure. Je comprends instinctivement ce que vous ressentez, quels mobiles vous guident. Vous obéissez à une loi de votre nature qui vous pousse à combattre à outrance ce que vous croyez mauvais. C'est un senti-
ment de respect et de loyauté envers vous-même qui vous force à lutter. Si nous avons dans la Géorgie et dans tout le Sud un état de choses aussi intolérable que celui dont vous souffrez à New-York, ne pouvez-vous pas comprendre pourquoi je lui fais la guerre ?
« Tammany est devenu puissant parce que des leaders aveugles de la Démocratie du Sud ont soutenu ses Kellys et r?r.kpr>, craignant d'amener une scission dans le parti ' . >-?-■
« La première attaque que j'eus à subir de la presse démocrate de cet État suivit de près un discours que j'avais fait, dénonçant Tammany, dénonçant aussi les Idches « leaders » qui obéissaient à Tammany.
« Il est étonnant de voir à quel degré un honnête homme peut sincèrement en méconnaître un autre.
« Mes convictions ne me poussent pas à détester un homme parce qu'il dirige une banque, une usine, un chemin de fer ou une fonderie. Je ne hais pas un homme parce qu'il possède des obligations, qu'il a un compte courant à la banque ou de l'argent prêté à intérêt.
« D'autre part j'estime que chacun doit retirer de ses affaires tout le bénéfice qu'il peut honnêtement en retirer ; mais je crois que les banques ne devraient pas exercer le souverain pouvoir d'émettre du papier-mon-
* Le parti démocrate se recrute surtont dans les États du Sud. Les politiciens malhonnêtes de Tammany, tels que Kelly, Richard Croker, etc., ont su tourner à leur profit la force électorale que représentent ces Etats, en prenant la direction du parti démo- Li-ate. (N. d. T.)
naieS et je suis d'avis que tous les privilèges accordés et l'exemption de la taxe causent une infinité de maux. Je considère qu'en réalité les plus riches citoyens de la République sont dispensés de taxes fédérales, et que les charges publiques pèsent sur les épaules les moins capables de les supporter.
« Si vous pouviez passer une soirée avec moi, me voir entouré de mes livres et de ma famille, je suis sûr que vous ne me classeriez plus parmi ceux qui font la guerre « aux convenances et aux raffinements de la vie civilisée ». Si vous pouviez assister en Géorgie h, un de mes grands meetings politiques, voir les braves gens, hommes et femmes, qui croient au Populisme, vous ne les classeriez plus parmi ceux qui votent pour des candidats sans-culottes-.
« En d'autres termes, si vous nous compreniez, vous nous jugeriez différemment.
« Dans le Sud, on entendait par «. cracker » celui qui n'achetait pas d'esclaves, et faisait tout son travail luimême, — comme un homme. Quelques-uns de nos meilleurs généraux, de nos meilleurs magistrats, étaient des a crackers ». J'ajouterai cependant que toute ma famille, depuis l'époque de la Révolution jusqu'à mon père, a possédé des terres et des esclaves. Mon arrièregrand-père joua un rôle important dans le premier
* Allusion au privilège des National Banks, banques privées auxquelles a été concédé le droit d'émettre des billets de banque en retour des sacrifices qu'elles avaient consentis pendant la guerre de sécession. {N. d. T.)
* Le texte anglais porte : sans chemise. (N. d. T.)
meeting tenu en Géorgie, pour exprimer des sentiments sympathiques envers les patriotes de Boston, et dans la première Législature d'État de Géorgie, un de mes ancêtres fut le représentant de son comté.
« Mon grand-père était richeainsi que mon père. Mon enfance s'est passée dans l'oisiveté. J'avais plus de douze ans quand le malheur nous atteignit, et je me trouvai lancé dans le monde sans avoir reçu l'éducation universitaire que mon père rêvait pour moi.
«A seize ans, je dus pourvoir moi-même à mes besoins ; elles années laborieuses que je passaiparmi les pauvres, la bonté qu'ils ont toujours eue pour moi, l'expérience que j'ai faite des fatigues et des privations de leur vie, m'ont inspiré pour eux cette sympathie profonde que je conserve toujours — quoique n'étant plus pauvre moi-même.
« Excusez la liberté que je prends de vous adresser cette lettre. J'ai suivi avec sympathie et admiration l'œuvre que vous avez accomplie à New-York, et j'en ai parlé fréquemment dans mon journal. Des centaines de kilomètres nous séparent ; les tâches que nous avons à remplir et les moyens que nous employons diffèrent considérablement; j'aime à croire cependant que nous avons bien des points de contact, et que le mobile de nos actions à tous deux est de détruire le mal et de combattre pour le bien.
« Très respectueusement à vous.
Signé : « Thos. E. Watsox.
« Thompson, Ga., 30 août 1896. »
J'avais l'intention de faire sentir très nettement la différence qu'il y a entre M. Watson et plusieurs de ceux qui s'associent avec lui. Certaines des phrases qu'il cite comme s'adressant à lui, étaient au contraire dirigées contre les agitateurs qui le considèrent, ainsi que M. Bryan, comme leur champion. Je m'adressais particulièrement aux hommes qui adhéraient à la liste populiste dans divers États. Je croyais avoir rendu pleine justice à la sincérité et au courage de M. Watson, mais si je n'ai pas réussi à le faire, jff^dié»ire l'épareï'nïbn erreur. J'étais à Washington lorsque M. Watson était membre du Congrès et je sais toute l'estime personnelle que ses collègues avaient pour lui, ceux môme dont les principes différaient absolument des siens. Les plus fidèles amis de l'ordre et du bon gouvernement reconnaissaient l'honnêteté et la bonne foi de M. Watson — des hommes, par exemple comme le sénateur Lodge du Massachusetts, ou le députéBellamyStorer*derOhio. — De plus, j'ai aussi peu envie que M. Watson de dénoncer les « crackers ». Un de mes arrière-grands-parents fut le premier gouverneur révolutionnaire de l'État. M. Watson lui-môme personnifie plusieurs des qualités qui manquent souvent à nos hommes politiques. Il est brave, il est sincère, il est honnête, il est désintéressé. Je crois, comme lui, qu'on peut trouver un remède à plusieurs des maux qu'il signale, et dans ce but je serais heureux de m'associera lui. Cela ne m'empêche pas de regretter amèrement qu'il préconise certains
* M. Bellamy Storor est actuellement ambassadeur des États- Unis près la Cour de Vienne. (N. d. T.)
remèdes que je crois pires que les maux eux-mêmes.
Je regrette aussi qu'il s'efforce par des moyens vagues de porter remède à d'autres maux, ou plutôt de supprimer des inégalités et des souffrances qui existent, non par suite d'erreurs sociales, mais en raison de la nature humaine elle-même.
Actuellement la question de la richesse et de ses possesseurs présente bien des côtés fâcheux ; je crois qu'il en a été ainsi de tout temps. Un grand nombre de gens riches manquent si complètement de patriotisme, ils font preuve d'un si vil égoïsme, ils mènent une vie si mesquine et si vide, que tous les hommes sérieux doivent les considérer avec mépris et indignation. Cependant les riches sont, dans l'ensemble, plus aptes à faire de bons citoyens que les pauvres, et le plus mauvais capitaliste ne fera jamais à l'ouvrier autant de mal que le démagogue. Dans la mesure où les habitants d'un État deviennent plus intelligents, l'Etat luimême peut jouer un rôle plus important dans la vie de la nation ; on peut aussi laisser, sur certains points, plus de liberté à l'effort individuel. Mais il est tout à fait imprudent de donner à l'Etat plus que son minimum de pouvoir, tant que l'ensemble des gens qui le composent sont susceptibles d'être dirigés par le premier venu des leaders socialistes. Il peut y avoir, pour lever les impôts, des systèmes meilleurs que ceux employés jusqu'à ce jour; il est peut-être raisonnable de créer des droits de succession, et d'imposer des règlements à certaines industries qui ne peuvent se développer que sous la protection de l'Etat ; et lorsque la richesse
amène de réels abus^ il faut, comme on l'a généralement fait dans ce pays, y remédier au plus vite; mais cependant la première leçon à enseigner au pauvre est que la richesse répandue dans la nation lui est avantageuse ; qu'à la longue sa situation sera meilleure parce que d'autres ont de la fortune ; et que le plus sûr moyen de détruire ses chances de succès consiste à paralyser l'industrie et à s'attaquer aux hommes qui ont réussi. Je ne suis pas un empiriste ; je ne voudrais pas nier que les affaires humaines puissent parfois être amélioliorées parla législation, mais je ne voudrais pas davantage affirmer qu'il en est toujours ainsi. Je ne crois pas que l'individualisme absolu puisse être la solution de nos difficultés, mais je n'admets pas davantage que le pouvoir de l'État puisse radicalement et d'un seul coup refaire la société. Il sera peut-être nécessaire d'intervenir, encore plus que nous ne l'avons fait, dans les transactions privées, et d'entraver la ruse comme nous avons entravé la violence. Ce que j'affirme, c'est que nous devons avoir des plans parfaitement définis avant de les consacrer par la législation, et ne pas nous figurer que celle-ci nous procurera tous les avantages. Nous ne devons pas refuser de nous améliorer un peu, parce que nous ne pouvons pas tout accomplir d'un seul coup. L'acte le plus criminel est d'exciter le peuple à la colère sans proposer de remède à ses souffrances, ou en ne proposant qu'un remède inapplicable. Le pire ennemi du pauvre est l'agitateur soi-disant philanthrope ou politicien, qui cherche à lui persuader qu'il est victime de conspirations et d'injustices, quand en vérité il ne
travaille qu'à accomplir sa destinée à la sueur de son front, comme l'ont toujours fait et le feront toujours l'immense majorité des hommes dignes de ce nom.
La question nègre me parait un exemple bien clair de ce qui peut et de ce qui ne peut pas être fait par la loi. M. Watson doit être bien renseigné sur cette question. Les- nègres étaient autrefois esclaves. Une loi pouvait seule remédier à cette injustice ; par conséquent l'esclavage fut aboli par une loi. Ceci ayant été fait, plusieurs amis des nègres se figurèrent qu'en faisant de nouvelles lois, nous pourrions élever de suite les noirs à un niveau social et intellectuel égal à celui des blancs. Cette tentative a complètement échoué. Dans une grande partie du pays les nègres ne sont pas traités comme ils devraient l'être ; et on les a trompés, surtout dans les questions politiques, d'une manière si évidente et si honteuse, que cela a suscité non seulement l'indignation, mais aussi d'amers ressentiments. Néanmoins les meilleurs amis du nègre admettent que ses chances de perfectionnement résident non dans la législation, mais dans l'action de ces forces invisibles de la vie nationale, qui sont plus puissantes que toutes les lois.
11 est rare qu'une mesure, législative ou autre, ayant une grande portée, produise de véritables améliorations dans les conditions sociales ; en général, ces améliorations sont le résultat d'un effort prolongé qui s'exerce successivement sur des points déterminés. Les remèdes de charlatans, ayant la réputation de guérir tous les maux, sont aussi nuisibles en politique qu'en médecine.
Les réformateurs sociaux théoriciens refusent souvent leur concours à des réformes pratiques^ parce que les personnes sensées et raisonnables n'ont pas voulu favoriser leurs folles entreprises. Depuis deux ans, on a fait à New-York un effort sincère pour réformer l'administration de la ville ; on a travaillé intelligemment à améliorer les conditions sociales, surtout dans les quartiers pauvres. Nous avons nettoyé les rues ; nous avons cherché à entraver le pouvoir injustifié de l'agent électoral et de l'aubergiste; nous avons détruit d'infects taudis dans lesquels les pauvres s'entassaient comme des porcs dans une étable ; nous avons organisé des parcs et des cours de récréation pour les enfants des quartiers populeux ; nous nous sommes efforcés, par tous les moyens possibles, de rendre la vie plus facile et plus saine, et de fournir à tout homme et à toute femme des occasions de se perfectionner ; en même temps, nous avons lutté contre la philanthropie larmoyante (Jui favorise l'indigence par ses distributions gratuites de soupe et ses abris pour les vagabonds. Les'gens qui parlent toujours de l'égoïsme des riches et de leurs mauvaises dispositions vis-à-vis de leurs inférieurs, comme les socialistes de brasseries, ne nous ont fourni aucun secours pratique pour toutes ces réformes.
Certaines associations ouvrières, notammentles admirables organisations des conducteurs de chemins de fer, les mécaniciens et les chauffeurs, personnifient à mon avis, nos plus hautes espérances de progrès national ; mais les hommesqui cherchentà introduire des réformes à New- York, ont appris par une pénible expérience que
l'agitateur ouvrier, le de'magogue qui vocifère dans les réunions publiques pour réclamer la monnaie d'argent, ou pour l'abolition de la richesse, ne fera jamais rien en 'faveur de ceux, qui s'efforcent honnêtement d'améliorer notre condition civique. Nous pouvons en toute confiance faire appel à un nombre immense d'ouvriers, mais il nous arrive souvent de constater que beaucoup de ceux qui s'intitulent leaders du travail organisé, sont animés d'une haine sombre et aveugle pour ce qu'ils ne comprennent pas. Ils demeurent sourds à tous les appels adressés à leur patriotisme.
Ce que je regrette le plus c'est de voir des personnes comme M. Watson, des hommes et des femmes comme ceux qui assistent à ses meetings populistes, des personnes comme il y en a dans tous les rangs de la société depuis l'employeur jusqu'au plus misérable journalier, gens sincères et zélés, mais qui se trompent dans leurs méthodes d'action et sont par conséquent incapables de faire œuvre utile. Lorsqu'un homme se trompe de route, il peut difficilement servir de guide à d'autres hommes, même lorsque ceux-ci se sont également trompés de route.
Il y a bien des injustices à réparer, bien des mesures de soulagement à créer, et lorsque nous sommes en lutte avec le mal et que nous voulons faire triompher le bien, il est dommage de voir les hommes qui devraient être nos plus puissants alliés, demeurer sans aucune utilité à cause de la fausseté du point de vue auquel ils se placent. Les riches comme les pauvres sont parfois coupables, et quand cette culpabilité est
évidente^ tous les citoyens doivent s'unir pour punir le malfaiteur. Mais il faudrait prendre en considération l'honnêteté et la droiture d'intention, non pas la richesse ou la pauvreté.
Dans l'administration municipale à New-York, nous avons traité de la même manière les malfaiteurs de toutes les conditions. Le Comité d'Hygiène condamne à la destruction les logements malsains appartenant au riche propriétaire foncier, que ce propriétaire soit prêtre ou laïque, banquier ou directeur de chemin de fer, avocat ou courtier pour la vente des terrains ; il ne se laisse influencer par aucun politicien, qu'il soit Catholique ou Protestant, Juif ou Gentil. En même temps, la Police s'empare avec rapidité non seulement du criminel, mais encore de l'émeutier. En d'autres termes, nous exerçons une justice sévère. Nous nous considérons comme privés du soutien auquel nous avons droit lorsque les hommes qui devraient nous aid^r à améliorer la situation du peuple, refusent de travailler avec nous, leurs cerveaux étant troublés par des rêves dignes seulement de révolutionnaires européens.
Les ouvriers se méfient souvent de lois qui leur seraient pourtant avantageuses; par exemple, les lois qui restreignent l'immigration. Je n'approuve pas la haine de l'immigrant à priori; il y a des immigrants de certaines classes et même de certaines nationalités qui sont au moins égaux aux Américains de naissance, nous en avons eu la preuve aux dernières élections. Mais dans l'intérêt de nos ouvriers, nous devons écarter les travailleurs ignorants et vicieux, qui ont un idéal
inférieur au point de vue mate'riel et moral. Ils sont aussi dangereux que les Chinois.
Les agitateurs ouvriers et autres accusent souvent l'état actuel de la société et surtout la politique d'erreurs dont ils sont eux-mêmes responsables. La mauvaise administration de nos villes n'est pas le résultat des méfaits commis par les riches, mais elle est la conséquence du peu d'estime que les citoyens ont en général pour l'honnêteté. C'est rendre un grand service au politicien corrompu que de classer un candidat d'après sa richesse et son indigence, au lieu de le classer d'après son honnêteté.
11 y a quelques mois un réformateur socialiste de New-York accusait les riches d'être des causes de corruption, parce qu'on soupçonnait un juge d'avoir donné par avance des renseignements sur une décision intéressant une grande corporation. Ce juge avait pourtant été élu quelques années auparavant sous prétexte qu'il serait le représentant du pauvre; ce même réformateur socialiste s'est opposé, l'année dernière, à l'élection de M. Beaman comme juge, parce qu'il faisait partie de la maison Evarts and Choate dont les chefs avaient pour amis plusieurs millionnaires et avocats de diverses corporations. Cependant si M. Beaman avait été élu, aucune créature humaine, riche ou pauvre, n'aurait osé insinuer qu'il pût commettre la moindre erreur.
On peut obtenir quelque chose par de bonnes lois ; on peut obtenir davantage encore par une sage administration des lois; mais, pour arriver à un résultat sérieux, il faut s'élever résolument contre les apùtres du
découragement et soutenir la seule vraie doctrine de la confiance en soi, du self-help et de l'initiative individuelle. Cette doctrine nous apprend, entre autres choses, qu'il peut être parfois utile d'aider un homme lorsqu'il trébuche, mais qu'il est inutile de le porter quand il ne veut pas ou ne peut pas marcher; il est pire qu'inutile de chercher à abaisser le travail et le salaire de l'ouvrier prospère et intelligent au niveau de celui de l'ouvrier faible, sans énergie et paresseux. Cette doctrine nous montre aussi que le philanthrope et le sentimentaliste larmoyants sont presque aussi nuisibles que le démagogue, et qu'il est encore plus nécessaire de tempérer la compassion par la justice, que la justice par la compassion.
Le plus mauvais service que l'on puisse rendre à un homme est de lui apprendre à ne compter que sur les autres et à gémir sur ses épreuves. Si un Américain doit arriver à quelque chose, il doit mettre sa confiance en lui-même et non dans l'État; il doit s'enorgueillir de son propre travail au lieu d'envier la bonne fortune des autres en ne faisant rien lui-même; il doit affronter la vie avec un courage résolu, remporter la victoire s'il le peut, accepter la défaite s'il le faut, sans chercher à imputer à ses semblables une responsabilité qui n'est pas la leur.
En terminant, qu'il me soit permis de dire que mes relations avec ce qu'on appelle les classes riches n'influencent nullement ma manière de voir. Les hommes avec lesquels j'ai le plus travaillé à New- York ne sont pas des capitalistes, sauf dans la mesure où le sont tous
les hommes qui gagnent de l'argent par leur travail, et savent l'amasser par leur prudence. J'ai partagé avec ces hommes un désir profond d'améliorer les conditions sociales de mes concitoyens, et mes opinions sont en général d'accord avec les leurs, car ils ne craignent pas d'admettre l'existence du mal et ne se laissent pas tromper par les apôtres d'un remède imaginaire. Ce sont des reporters de journaux quotidiens, des éditeurs de revues et de journaux, des chefs de public schools, de jeunes avocats, de jeunes architectes, de jeunes médecins, un certain nombre de clergymen et de prêtres qui cherchent à s'élever dans leurs professions respectives à force de travail, mais qui consacrent une partie de leur temps à des questions d'intérêt public. Cette liste ne comprend aucun grand capitaliste, ni aucun de ces hommes dont les noms s'identifient dans l'esprit public avec de grandes corporations. La plupart d'entre eux ont connu la pauvreté à un moment quelconque de leur vie, et leur situation actuelle est tout au plus aisée. Ce sont des Catholiques et des Protestants, des Juifs, et des hommes que les adhérents de la plupart des religions reconnues regarderaient comme hétérodoxes. Quelques-uns sont nés ici, d'autres sont de naissance étrangère, mais tous sont Américains de cœur et d'àme; ils livrent courageusement les combats de la vie, remportant la victoire ou supportant bravement la défaite. Ils savent que tout homme a un devoir à remplir envers ses semblables et doit s'efforcer d'augmenter le bien-être de la nation; mais ils savent aussi qu'à la longue, le seul moyen d'aider les autres, c'est de
leur apprendre à s'aider eux-mêmes. Ils sont disposés à appliquer des remèdes législatifs aux matix pour lesquels il existe un remède; cependant ils sont persuadés qu'il ne faut pas traiter l'ouvrier malheureux comme s'il était victime d'une injustice contre laquelle il est impuissant, mais lui montrer au contraire qu'il peut améliorer sa situation par son travail, son honnêteté et son intelligence.
La doctrine de Monroe ne doit pas être considérée seulement comme une théorie académique, mais comme un principe actif de notre politique générale. Non seulement elle se justifie par son action dans le passé, mais encore elle répond aux besoins actuels de la nation et aux véritables intérêts de la civilisation occidentale. Les actes de notre gouvernement, à l'heure qu'il est, sont inspirés d'actes semblables accomplis autrefois en pareille occurrence, et la politique que nous poursuivons est celle qu'ont poursuivie tous nos hommes d'Etat ayant quelque valeur, depuis que la République est devenue assez puissante pour que son opinion soit prise en considération dans les affaires internationales. Il serait aujourd'hui nécessaire d'énoncer les principes qui constituent la Doctrine de Monroe, si dans le passé nous n'avions déjà compris ce qui fait notre honneur et notre prospérité nationale, si nous avions été aussi aveugles que les hommes qui défendent la cause antiaméricaine au Venezuela. En d'autres termes, si la Doctrine de Monroe n'existait déjà, il serait nécessaire de la créer de suite.
Je vais d'abord répondre à une ou deux prétendues objections afin de fixer clairement les données du problème. Lord Salisbury a autrefois refusé catégoriquement de reconnaître la Doctrine de Monroe comme loi internationale, ou d'admettre qu'elle pût enchaîner la Grande-Bretagne. La plupart des hommes d'État et des publicistes britanniques ont suivi son exemple; mais récemment l'opinion a fortement évolué vers les idées du collègue de Lord Salisbury, M. Chamberlain, qui annonce avec une indifférence superbe pour les opinions de son chef nominal, que l'Angleterre reconnaît l'existence de la Doctrine de Monroe et n'a jamais songé à l'ignorer. Lord Salisbury lui-même a récemment manifesté des tendances à adopter cette opinion; M. Balfour a été plus loin encore dans cette voie, et les leaders libéraux l'ont dépassé. Pour nous, la divergence des vues de Lord Salisbury et de M. Chamberlain n'a pas grande importance; néanmoins dans l'intérêt des peuples de langue anglaise et pour assurer la paix entre l'Angleterre et les États-Unis, nous espérons que l'opinion personnelle de M. Chamberlain deviendra celle de la Grande-Bretagne. Quant à l'attitude de la nation américaine sur ce point, elle est de la plus haute importance, et si ce n'était pas si pénible, il serait amusant de constater que plusieurs Américains, d'un patriotisme timide et chancelant, se sont rangés à l'opinion de Lord Salisbury. Un avocat de talent du barreau de New-York remarquait l'autre jour qu'il n'avait jamais rencontré un homme de loi d'accord avec le secrétaire Olney sur l'interprétation légale de la Doctrine de
Monroe. Cette remarque avait pour principal intérêt de démontrer combien l'avocat en question avait l'esprit borné. Elle n'aurait pu être faite s'il avait rencontré les juges de la Cour Suprême; mais supposant même que sa remarque fût bien fondée, elle ne signifiait absoment rien. L'avocat aurait aussi bien pu dire qu'il n'avait jamais rencontré de dentiste d'accord avec M. Olney. La Doctrine de 3Ionroe n'est pas une question de loi. C'est une question de politique. C'est une question qui doit être étudiée non seulement par les hommes d'État, mais par tous les bons citoyens. Les hommes de loi, en tant qu'hommes de loi, n'ont aucun avis à donner. C'est perdre son temps que de dire que la Doctrine de Monroe n'est pas reconnue comme principe de droit international. Personne ne tient à savoir si elle est oui ou non reconnue ; cela nous est aussi indifférent que l'opinion des divers peuples étrangers sur la Déclaration d'Indépendance ou le discours d'adieu de Washington.
On peut définir brièvement la doctrine de Monroe en disant qu'elle a pour but d'empêcher tout empiétement européen sur le territoire américain. Il est inutile de la déterminer si strictement que nous ne puissions, suivant les cas, varier notre manière d'agir suivant notre intérêt national. Les États-Unis n'ont pas la moindre intention d'établir un protectorat universel sur les autres États Américains, ni d'assumer la responsabilité de leurs erreurs. Si l'un d'eux se trouve engagé dans un différend ordinaire avec une puissance européenne, ce différend doit être réglé entre eux suivant ime des
méthodes connues. Mais aucun État Européen ne doit s'agrandir sur le sol Américain aux dépens d'un État Américain. De plus, les États européens ne doivent pas échanger entre eux leurs colonies américaines, si les Etats-Unis jugent que ce transfert est contraire à leurs propres intérêts.
John QuincyAdams, sousla présidence de 3Ionroe^ fut le premier à énoncer clairement la doctrine qui porte le nom de son chef. 11 la soutint contre l'Espagne et la Russie. Dans les termes les plus clairs et les plus catégoriques, il déclara que les États-Unis ne pouvaient consentir à ce qu'une puissance européenne acquit de nouveaux territoires dans les limites d'un État américain indépendant, qu'il fût de l'hémisphère nord ou de l'hémisphère sud. Il prit cette attitude vis-à-vis delà Russie, quand celle-ci menaçait de s'emparer de ce qui est maintenant rOrégon. Il prit cette attitude vis-à-vis de l'Espagne lorsque celle-ci, soutenue par quelques puissances de l'Europe continentale, menaçait de reconquérir certains Etats Hispano-Américains.
Cette attitude est celle que les États-Unis ont prise actuellement à l'égard de l'Angleterre et du Venezuela. 11 est vain de discuter s'il y a une différence dans lapplication de la doctrine à ces deux questions. Un Américain peut évidemment proclamer son opposition à la Doctrine de Monroe, quoique en le faisant il se montre dépourvu de tout attachement patriotique aux intérêts de son pays; mais il ne peut démontrer que la Doctrine de Monroe ne s'applique pas au cas présent, à moins de nier absolument son existence. En réalité, de tels
arguments sont si absurdes qu'ils ne méritent aucune réfutation; il ny a qu'à les abandonner aux hommes dont la spécialité est de couper un cheveu en quatre. Ils nont aucun intérêt pour les hommes de gouvernement ou pour les historiens qui ont de véritables connaissances historiques.
Nous avons affirmé les principes sur lesquels se fonde la Doctrine de Monroc, non seulement contre la Russie et lEspagne, mais aussi contre la France à deux occasions différentes. L'une délies, et la plus importante, fut lors de la conquête et de la fondation de l'Empire du .Mexique par la France. Il est inutile de rappeler quelle fut la politique de notre gouvernement dans cette affaire, aussitôt que la guerre civile fut terminée. Il suffft de dire, qu'à la menace de notre intervention, les Français abandonnèrent promptemcnt Maximilien, ce qui causa la chute de son Empire. Bien avant cette époque, et une vingtaine d'années avant que cette doctrine fût baptisée du nom de Monroe, les hommes d'Etat timides du temps de Jefferson avaient invoqué son principe dans leur protestation contre l'acquisition de la Louisiane par la France. La Louisiane faisait alors partie des possessions espagnoles qui s'étendaient dans le Grand Ouest. Nos hommes d'État déclarèrent qu'ils considéreraient comme un acte d'hostilité vis-à-vis de lAmérique le transfert du territoire en question d'une nation européenne faible à une nation européenne puissante. Grâce à la pression américaine, la question fut réglée par la vente de la Louisiane aux États-Unis. Le principe qui guidait alors nos hommes d'État, était
exactement semblable à celui qui nous guiderait si l'xVllemagne cherchait à enlever Cuba aux Espagnols ou Saint-Thomas aux Danois. Dans ces deux cas il est évident que les États-Unis n'hésiteraient pas à intervenir au besoin par la force des armes; et en agissant de la sorte les autorités nationales seraient soutenues par l'immense majorité du peuple américain; en un mot, par tous ceux qui ne sont pas dune timidité ou d'un aveuglement politique anormal.
Historiquement, l'attitude de nos représentants dans la question vénézuélienne est donc tout à fait justifiée. On ne peut pas l'attaquer à un point de vue théorique. La correction de leur attitude est encore plus facilement défendable.
Tout d'abord, notre manière d'agir est fondée sur notre intérêt national . En d'autres termes, elle est patriotique. Un petit nombre de personnes traitent le patriotisme de vertu égoïste, et s'efforcent, de tout leur faible pouvoir, de le remplacer par un vague cosmopolitisme. Ces braves gens ne sont jamais des hommes d'un caractère robuste ou d'une personnalité imposante, et l'allégation elle-même ne mérite pas d'être prise en considération . Quelques réformateurs peuvent avancer l'opinion que dans un avenir éloigné, le patriotisme, comme le mariage monogame, sera une vertu inutile et surannée; mais, actuellement, l'homme qui aime d'autres pays autant que le sien est un être aussi nuisible que l'homme qui aime d'autres femmes autant que la sienne. L'amour du pays est une vertu aussi élémentaire que l'amour du foyer, l'honnêteté ou le courage. Aucun
pays ne fera une œuvre vraiment utile dans le monde s'il ne travaille à son propre perfectionnement. L'homme réellement utile dans une société est celui qui s'occupe avant tout de ses droits et de ses devoirs, et qui par conséquent devient plus apte à prendre sa part du devoir commun. De même, le peuple le plus utile dans le monde est celui qui est le plus imprégné du sentiment national, qui comprend le mieux, ses droits en tant que nation, et ses devoirs de citoyen. Ceci n'est nullement incompatible avec le respect pour les droits des autres nations, ou le désir de remédier aux maux des peuples opprimés.
Les États-Unis ne devraient permettre à aucune des grandes puissances militaires de prendre de l'influence sur ce continent; ils ne devraient permettre à aucune de celles qui y ont des colonies, d'agrandir leurs possessions. Nous ne désirons pas nous mettre dans une situation qui nous forcera à imiter le système européen des armées nombreuses. Tout véritable patriote, tout homme ayant l'habitude de la politique devrait songer au jour où, sur le continent américain, il n'y aura plus trace d'influence européenne. Actuellement il n'est pas nécessaire d'élever la prétention qu'aucune puissance européenne n'occupe une parcelle quelconque du territoire américain; mais cela deviendra nécessaiqe, si les partisans timides et égoïstes de « la paix à tout prix » prennent le dessus, et si les États-Unis ne réussissent pas à entraver dès le début les agrandissements européens sur ce continent.
Il est donc important pour les États-Unis d'empêcher
il8 L IDÉAL AMÉRICAIN
le développement de colonies européennes dans l'hémisphère occidental. Cela est également important pour tous les peuples de l'hémisphère occidental. En mettant les choses au mieux, les habitants d'une colonie sont dans un état d'engourdissement et de gène. En mettant les choses au pire, l'établissement d'une colonie entrave le développement de l'esprit patriotique. Il se peut que, dans un avenir éloigné, tous les peuples de langue anglaise s'unissent en une sorte de confédération. Quelque désirable que cela puisse être, dans les conditions actuelles des choses, ce n'est qu'un rêve. A l'heure présente, le seul espoir pour une colonie qui désire atteindre son plein développement moral etintcltectuel, est de former un État indépendant ou de se joindre à un État indépendant. Aucune colonie anglaise n'est actuellement sur le pied d'égalité avec la mèrepatrie. Tant que les Canadiens seront des colons, ils occuperont une situation inférieure à celle de leurs cousins, soit en Angleterre soit aux États-Unis. Au fond, l'Anglais méprise le Canadien, comme il méprise, très justement d'ailleurs, quiconque admet sa propre infériorité. D'autre part l'Américain, très justement aussi, considère le Canadien avec cette bienveillante condescendance que ressent toujours l'homme libre pour celui qui ne l'est pas. Nous avons eu l'année dernière un exemple amusant de l'attitude des Anglais envers le Canada. C'était après le fameux /Zasco de Lord Dunraven, lorsque le yachtman Canadien, Rose, voulut concourir pour la coupe America. Les journaux anglais refusèrent de l'admettre donnant comme seule raison qu'un Cana-
dien n'était pas un Anglais, et n'avait pas droit aux privilèges anglais. Dans leurs commentaires, la plupart d'entre eux manifestèrent pour les Américains une antipathie qui était presque de la haine. Leurs sentiments envers les Canadiens n'étaient pas antipathiques. Ils étaient dédaigneux.
Une colonie, même dans les conditions les plus favorables, est donc dans une situation fausse. Mais sa situation est encore pire si, dans la région où elle se trouve, la race colonisatrice est obligée de faire travailler des races inférieures La conquête et la colonisation de la Jamaïque par les Anglais n'a amené aucune amélioration au point de vue de la race. La Jamaïque est simplement devenue une île peuplée de nègres, avec un avenir à peu près semblable à celui de Saint-Domingue. La Guyane Anglaise, quoique bien administrée, n'est qu'une colonie où quelques centaines ou quelques milliers de blancs occupent les situations supérieures, tandis que la masse de la population est composée d'Indiens, de Nègres et d'Asiatiques. Une telle colonie, considérée au point de vue de son avenir, renferme moins de germes de véritable progrès qu'un Etat comme le Venezuela ou l'Equateur. La plupart des Républiques Sud-Américaines ont un passé misérable et sanglant; mais elles ont des chances de se développer, aj^rès bien des tribulations et des souffrances, et d'aboutir à une civilisation aussi complète et aussi stable que celle d'une puissance européenne comme le Portugal. De telles chances n'existent pas pour une colonie tropicale américaine dépendant d'une race de l'Europe du Nord. Il est
de l'intérêt de la civilisation que les États actuels des deux Amériques se développent suivant leurs tendances personnelles^ et si, d'un côté l'immigration européenne est désirable, d'un autre côté^ il serait très regrettable qu'un de ces États tombât sous l'autorité d'une puissance européenne.
Ceci étant dit au point de vue des principes généraux, et pour la justification historique et morale de la Doctrine de Monroe, j'attaque maintenant la question en litige. La Grande-Bretagne et le Venezuela se disputent au sujet de leurs frontières. L'Angleterre réclame un territoire que le Venezuela revendique comme lui appartenant. Ce territoire a une étendue presque égale à celle du Royaume d'Italie. Notre Gouvernement, s'il désire rester fidèle aux traditions de la Doctrine de Monroe, ne peut admettre que l'Angleterre s'empare d'une région aussi considérable; il doit par conséquent examiner si les réclamations anglaises sont fondées. Nous avons posé le principe qu'une nation européenne ne doit pas s'emparer en Amérique d'un territoire ne lui appartenant pas. Il serait donc absurde de laisser cette nation décider à qui appartient le territoire en question. La Grande-Bretagne a refusé d'arranger les choses par une entente amiable avec le Venezuela ou par l'arbitrage. Les États-Unis ont fait la seule chose qu'il leur restait à faire ; ils ont chargé une commission d'étudier les faits. Si les faits prouvent le bon droit de l'Angleterre, tout est bien. Mais s'ils prouvent que l'Angleterre est dans son tort, nous ne devons certainement pas permettre qu'elle s'agrandisse aux dépens du Venezuela.
Nous faisons exactement ce que l'Angleterre ferait dans un cas semblable. Lorsque, récemment, l'Empereur d'xVllemagne fit mine d'intervenir au Transvaal, l'Angleterre déclara promptement sa Doctrine de Monroe pour l'Afrique du Sud. Nous ne voulons pas voir des flibustiers anglais tenter, aux dépens du Venezuela, la politique qui eut des conséquences si funestes au Transvaal, et qui aboutit à l'échec de ce misérable coup de main^ dignement célébré dans les vers du nouveau poète lauréat.
Il serait difficik; de s'exagérer le bien accompli dans ce pays par le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, grâce à l'attitude hardie qu'ils ©nt adoptée dans cette affaire. La leçon donnée à Lord Salisbury ne sera pas oubliée de longtemps par les hommes d'Etat anglais. Sa position est fausse, et elle est reconnue telle par les meilleurs hommes d'Etat et les meilleurs publicistes anglais. S'il ne consent pas à arranger les choses avec le Venezuela, il faudra recourir à l'arbitrage. Dans les deux cas, les Etats-Unis en arriveront à leurs fins. Nous n'avons à redouter comme pouvant amener la guerre, que l'influence de nos concitoyens égoïstes et timides qui s'efforcent de dénaturer l'opinion publique américaine et de tromper l'opinion publique anglaise. S'ils réussissent à persuader à Lord Salisbury que le peuple américain cédera s'il insiste, ils feront le plus grand tort possible aux deux pays, car ils rendront la guerre inévitable dans un avenir plus ou moins éloigné.
' Allusion à. l'affaire du raidJameson. (N. d. T.)
Nous déplorerions une telle guerre ; mais nous la déplorerions bien davantage pour les Anglais que pour nous; en effet, le simple fait que le Canada serait finalement arraché à l'Angleterre constituerait un désastre pour ce pays, quelque fût le résultat premier de la lutte et l'échec momentané qu'auraient eu peut-être à subir les États-Unis.
Nous ne cherchons, en aucune manière, à devenir les parrains des États sud-américains. L'Angleterre a le droit de protéger ses propres sujets, et même dans certains cas exceptionnels, de réprimer des actes de violence dans l'Amérique du Sud ; nous avons le même droit d'intervention en Arménie et il est regrettable que nos représentants ne puissent mieux intervenir pour l'Arménie. Mais l'Angleterre ne doit pas davantage acquérir de territoire aux dépens du Venezuela que nous ne devons le faire aux dépens de la Turquie.
L'allusion à l'Arménie me rappelle une accusation particulièrement hypocrite que nous avons subie à propos de ce conflit. On a allégué que notre intervention au Venezuela avait neutralisé l'Angleterre en Orient, et l'avait empêchée d'intervenir en faveur de l'Arménie. Nous ne voulons pas nous laisser aller h des récriminations ; mais, devant une telle accusation, la vérité, quelle qu'elle soit, doit être connue. Le grand crime que ce siècle a commis envers la civilisation, a été l'action de certaines puissances chrétiennes pour le maintien des Turcs. Les atrocités arméniennes sont le résultat de l'attitude de l'Angleterre dans la guerre de Grimée, et de son attitude après la guerre russo-turque de 1877. De
plus, pendant six mois avant les affaires du Ve'ne'zuéla, l'Angleterre était demeurée spectatrice immobile des atrocités que lesTurcs faisaientsubirà leurs malheureux sujets — atrocités qui terniraient la mémoire d'Attila.
Je tiens à être bien compris. Nous n'avons pas de rancune contre l'Angleterre, au contraire. Nous la considérons comme supérieure aux grandes puissances de l'Europe Continentale, et c'est pour elle que nous avons le plus de sympathie. En général, ses succès font avancer la civilisation, et nous sommes bien disposés à son égard. Mais nous lui retirons sur-le-champ toute notre sympathie lorsque ses intérêts la mettent en opposition avec le progrès, et la poussent à opprimer des nations qui luttent pour s'élever.
Les universitaires, et en général tous ceux qui croient aux bons effets d'une éducation libérale, sont sérieusement inquiets en voyant les idées fausses qui se propagent parmi les leaders intellectuels, non seulement au sujet de la Doctrine deMonroe, mais au sujet de toute question impliquant l'existence d'un profond sentiment d'américanisme. Lorsqu'un homme instruit perd contact avec la pensée courante américaine, et qu'il assume, dans des circonstances importantes, une attitude hostile aux intérêts de l'Amérique, il travaille à affaiblir l'influence des hommes instruits. La méfiance aveugle et irraisonnée que le peuple manifeste si souvent pour l'éducation, s'explique en grande partie par les actes des hommes instruits les plus en vue, chez qui l'éducation semble avoir étouffé les vertus viriles et l'esprit d'américanisme.
Aucune nation ne peut atteindre la vraie grandeur, si les citoyens qui la composent ne possèdent dans leur plénitude les qualités morales et les qualités viriles : toutes deux également indispensables. La distinction et la culture de l'esprit sont deux choses appréciables, mais c'est les payer trop cher que de les posséder au prix des qualités rudes et viriles qui seules permettent à l'homme de jouer son rôle d'homme dans le monde. Ces qualités poussent le citoyen, non seulement h améliorer la vie politique de sa nation, mais encore à défendre celle-ci bravement lorsque son honneur et son influence sont en jeu dans un conflit avec une puissance étrangère. Une lourde responsabilité pèse sur l'homme instruit. S'il se trompe il est doublement discrédité ; soit que son erreur consiste à laisserde côté ses devoirs politiques, soit qu'elle consiste à abandonner les droits de son pays dans une querelle avec l'étranger. Il doit demeurer insensible aux moqueries de ceux qui écrivent « patriotisme » entre guillemets, et aux sarcasmes ridicules mais également dangereux, des politiciens qui plaisantent sur le mot « réforme ». Il est aussi lâche de se laisser intimider par un groupe de critiques que d'être conduit à la malhonnêteté par un autre groupe.
Un grand nombre d'hommes honorables et droits s'attachent au côté anti-américain de la Doctrine de Monroe parce qu'ils manquent de clairvoyance et d'imagination pour comprendre le tort que l'adoption de leurs vues causerait à leur pays. D'autres adoptent la môme manière de voir parce qu'ils n'ont pas suffisamment étudié la question, ou parce qu'ils subissent la
LA DOCTRIXK DE MOXROE 125
mauvaise influence de leur entourage. D'autres encore s'opposent à la Doctrine de Monroe par pure timidité ; cette timidité se remarque surtout parmi les riches. Elle est aussi particulièrement développée chez les hommes instruits que l'éducation a trop raffinés et rendus trop sensibles à l'opinion étrangère. Ce sont en général des hommes qui ne savent pas apprécier les qualités viriles sans lesquelles une nation ne saurait s'élever au premier rang.
La timidité des riches est proverbiale. Nous en avons eu un exemple dans l'attitude prise par la plupart d'entre eux au moment des affaires du Venezuela. Plusieurs banquiers, marchands et rois de chemins de fer critiquèrent la politique du Président et du Sénat sous prétexte qu'elle avait causé une perturbation dans les affaires. Une telle attitude est tout simplement méprisable. Lorsque l'honneur ou le droit national sont en jeu, les questions financières ne méritent pas la moindre considération. Les hommes riches qui désirent qu'on abandonne la Doctrine de Monroe craignant que son maintien ne fasse du tort à leurs affaires, se discréditent eux-mêmes, et discréditent la nation dont ils font partie.
Un homme instruit ne devrait pas oublier que l'éducation doit rendre le patriotisme plus intense, et que le patriotisme ne doit pas se manifester seulement par des efforts pour l'amélioration du pays à l'intérieur, mais par l'empressement à soutenir ses intérêts et son honneur à tout prix, lorsqu'ils sont menacés à l'extérieur. Les hommes instruits sont tenus envers la société
d'accomplir sérieusement ce devoir. Nous n'avons pas à nous inquiéter de l'émigré intellectuel, de l'Américain qui se fixe à l'étranger, soit à Londres, soit à Paris ; il est généralement d'un caractère faible, incapable de faii'c rien de bon ici ou h l'étranger, et il fait ce qu'il peut pour son pays en le délivrant de sa présence. Le cas est différent pour l'Américain qui, restant aux États- Unis, pousse les jeunes gens à douter des droits de leur pays vis-à-vis des puissances étrangères, et pense que c'est la marque d'un esprit éclairé de décrier la revendication de ces droits par la force des armes. Cet homme est incapable de faire le bien ; mais il est parfois capable de faire le mal parce qu'il contribue à paralyser l'action chez les autres. On peut depuis longtemps constater dans notre politique municipale l'existence de deux groupes : l'un formé de gens sans scrupules, mais très capables, l'autre formé de gens honnêtes, mais absolument incapables. Cela est une manifestation de la tendance si répandue chez les gens instruits, h perdre leur faculté de faire une œuvre utile dans la mesure où ils deviennent plus raffinés. Il est évident qu'à la longue une éducation vraiment supérieure ne donne pas seulement plus de finesse à l'intelligence, mais augmente les facultés de travail. L'homme qui oublie que la véritable éducation comprend l'apprentissage des vertus viriles devient un être inutile. Nous en avons une preuve dans l'attitude anti-américaine, prise par les hommes instruits dans les questions internationales. Il y a des exceptions à cette règle ; mais en général l'homme plein de santé, résolu à travailler dans le monde, capable de
vibrer au souvenir des grandes actions accomplies par ses compatriotes, se met naturellement du parti américain dans une question comme celle de la Doctrine de Monroe. De même, l'homme que l'instruction et le raffinement ont rendu anémique, dont l'intellect a été cultivé aux dépens du caractère, et qui redoute tous les combats à travers lesquels le monde marche vers le progrès — cet homme est disposé à considérer comme sanguinaire et blâmable toute expression de la Doctrine de Monroe.
Beaucoup de bons citoyens adoptent cette manière de voir, simplement parce qu'ils ont été trompés. L'esprit de dépendance coloniale est difficile à déraciner. Ceux qui en sont affligés devraient, en s'efforçant d'imiter les façons du Vieux Monde, s'efforcer d'acquérir une qualité que partagent toutes les nations du Vieux Monde, et que l'Angleterre possède à un haut degré. Tout Anglais honnête est dévoué à son pays, — avant tout et par-dessus tout. Un Anglais peut aimer ou détester l'Amérique, mais il est invariablement pour l'Angleterre et contre l'Amérique lorsqu'une difficulté s'élève entre elles. Je le respecte de tout cœur pour cette attitude. Que nos concitoyens du type colonial imitent cet exemple : cela leur fera honneur.
Le plus beau discours prononcé depuis bien des années par un universitaire devant d'autres universitaires, a été celui du Juge Holmes, un vaillant soldat de la Guerre Civile. Il prononça ce discours au printemps dernier, .dans le hall que l'université de Harvard a érigé en souvenir de ses enfants qui ont péri dans la
128 l'idéal améhicaix
lutte du Nord contre le Sud. Ce discours mérite d'être gravé dans le cœur de tout universitaire/ car il élève l'âme vers les choses héroïques. Il faut le lire en entier, car aucune citation ne peut donner une idée de son fier dédain pour l'homme qui recherche seulement la fortune, de sa sublime fidélité à un noble idéal, et pardessus tout de son splendide patriotisme, et du magnifique éloge qu'il fait de ceux qui luttent à l'avant-garde pour soutenir l'honneur de leur pays.
En vérité, il est étrange que dans un pays où résonnent des paroles comme celles du Juge Holmes, il existe des hommes qui s'opposent à la construction d'une marine par les États-Unis, qui s'opposent même au renforcement de la ligne de défense de nos côtes. Ils préfèrent que leur pays soit trop faible pour se venger d'un affront, et que cette faiblesse les mette à l'abri de toutes difficultés, grâce àla pitié méprisante qu'elle doit inspirer aux nations étrangères. Il n'y a pas un alderman de Tammany, pas un législateur vénal, pas un démagogue ou un politicien corrompu qui aient travaillé plus effectivement que ces hommes à avilir la nation età nous faire rougirdu nom d'Américains. Quand nous nous rappelons que parmi eux se trouvent des gradués d'Universités, c'est une consolation de se souvenir que les modèles les plus parfaits de la dignité virile et du patriotisme sont aussi des gradués d'Universités. Tous ceux qui ont le culte de l'instruction et de l'éducation libérale, tous ceux qui croient aux robustes qualités du cœur, de l'esprit et dii corps, sans lesquelles l'instruction est inutile, peuvent se réjouir
aujourd'hui. En effet, dans la crise actuelle, les universitaires ont été parmi les plus remarquables leaders dont la politique éclairée a rendu les véritables Américains fiers de leur patrie. Le secrétaire Olney est un gradué de Brown ; le sénateur Lodge, qui dirigea la lutte au Sénat sur cette question, est un gradué de Harvard ; et trois membres de la Commission de délimitation des Frontières, sont des gradués de Yale.
Il y a un siècle, Washington écrivait : « Le plus sûr moyen d'obtenir la paix est d'être prêt pour la guerre. » Nous rendons à cette maxime l'hommage des lèvres, que nous rendons si souvent aux paroles de Washington ; mais elle n'a jamais été gravée profondément dans nos cœurs. Je dirai même que depuis quelques années plusieurs personnes sont allées jusqu'à lui refuser ce pauvre tribut, et bavardent sur les iniquités de la guerre. Elles croient justifier, ainsi leur refus de prendre les mesures qui seules peuvent, à la longue, empêcher la guerre, et écarter les terribles désastres qu'elle entraîne à sa suite. Pour tout homme d'un patriotisme réellement éclairé, la vérité de cette maxime est si évidente, que le fait d'en parler semble banal et inutile ; l'obligation où nous sommes d'insister sur ce truisme et de le développer, ne prouve pas en faveur de notre intelligence ni de notre patriotisme.
Nous ne courons pas le moindre risque de voir l'esprit guerrier se développer d'une façon exagérée dans ce pays. Ce danger n'a jamais existé. Dans toute notre histoire, il n'y a jamais eu d'époque où le fait d'être
préparé à la guerre fût une menace pour la paix. Au contraire, à plusieurs reprises, nous avons dû la paix au fait que nous étions prêts pour la guerre ; et dans la seule lutte que nous ayons eue avec une puissance européenne depuis la Révolution, la guerre de 1812, si la guerre fut engagée et si elle fut accompagnée de désastres, cela fut dû au seul fait que nous n'étions pas prêts à venger de suite une attaque contre notre honneur et nos intérêts ; tandis que les glorieux triomphes navals qui contrebalancèrent les désastres de cette guerre furent dus aux quelques préparatifs qui avaient été faits en temps voulu. Nous sommes une grande nation paisible ; une nation de commerçants et de manufacturiers, de cultivateurs et d'ouvriers, d'hommes qui travaillent incessamment de la tête ou des mains. C'est une sottise de croire que le fait de posséder une marine suffisante pourrait pousser un peuple ainsi composé à engager un conflit aveugle avec les puissances militaires.
Le danger est précisément du côté opposé. Si nous oublions qu'en dernier ressort nous ne pouvons obtenir la paix qu'en étant disposés au combat, nous pourrons le regretter un jour. En effet, nous apprendrons peutêtre à nos dépens, qu'une nation indolente et timide est une proie facile pour un peuple possédant encore les vertus militaires qui sont les plus précieuses de toutes. Nous maintenons les traditions de Washington, les traditions de tous les Américains qui ont lutté pour la vraie grandeur de l'Amérique, quand nous nous efforçons d'inculquer les vertus viriles à nos compatriotes.
132 L IDKÂL AMÉUICAIN
Pour une nation, comme pour un individu, elles ne peuvent être compensées ni par l'instruction, ni par la richesse ni parla prospérité matérielle.
La préparation à la guerre est la plus sûre garantie de la paix. L'arbitrage est une excellente chose, mais ceux qui désirent que ce pays vive en paix avec les nations étrangères, feront bien de placer leur confiance dans une flotte de premier ordre plutôt que dans l'arbitrage le mieux combiné. Nelson a dit que la flotte anglaise était le meilleur négociateur de l'Europe, et il n'avaitpas tort ; de plus, tout en désirant sincèrement la paix, nous ne devons pas oublier qu'une paix honteuse est pire que toute guerre. Nous devrions graver dans nos palais législatifs ces splendides paroles de Lowell :
Salut à la Paix ! non pas à la Paix qui tristement courbée Pleure l'honneur perdu et les vies sacrifiées, Mais à la Paix qui fière, vient au devant d'un peuple fier Les yeux encore brillants de l'éclat d\i tiiomphe'.
La paix n'est une déesse que lorsqu'elle apparaît l'épée au côté. Le vaisseau de l'Etat ne peut être dirigé avec sûreté que s'il lui est toujours possible de pointer ses canons sur l'ennemi. Un peuple vraiment fier et grand affrontera tous les désastres de la guerre plutôt que d'acquérir une vile prospérité au prix de l'honneur national. Toutes les races puissantes ont été des races aimant la lutte, et dès l'instant qu'une race perd le goût
* Goine Peace ! not like a mourner bowed
For honor lost and dear ones wasted.
But proud, to nieet a people proud, With eyes that tell of triumph tasted 1
de la lutte, elle perd le droit de se tenir au premier rang, quelle que soit sa puissance commerciale et financière, quels que soient ses goûts scientifiques ou artistiques. La lâcheté est une faute impardonnable pour une race comme pour un individu, et le refus de se préparer au danger amène des résultats presque aussi fâcheux. Le timide incapable de combattre, et l'égoïste imprévoyant qui ne veut pas se préparer au combat, sont aussi coupables l'un que l'autre.
Les résultats d'une paix vile et honteuse sont pires que ceux de n'importe quelle guerre; et le maintien systématique de la paix fait parfois couler plus de sang que la plupart des guerres. Nous en avons de tristes preuves depuis deux ans. Grâce à l'influence malsaine des hommes dont le métier est la spéculation et qui abordent toutes les questions au simple point de vue financier ; grâce aussi à l'impitoyable brutalité et à la timidité intéressée de plusieurs hommes d'Etats européens, la paix de l'Europe a été maintenue, tandis que les Turcs égorgeaient les Arméniens avec des cruautés inouïes, et retenaient l'île de Crète dans l'esclavage. Depuis les jours de Waterloo, aucune lutte européenne n'a coûté tant de sang, n'a valu tant de souffrances et de honte à de malheureuses femmes, et à de misérables enfants que le maintien de cette paix. Les puissances ne l'ont sauvegardée, pendant les atrocités arméniennes, qu'au prix des maux les plus horribles. Les promoteurs de cette paix, et en général tous ceux qui prêchent la paix universelle, ont fait à l'humanité un mal plus grand que ne pourrait lui faire le despote le plus extravagant
et le plus belliqueux. Il vaut mille fois mieux manifester un empressement exagéré à combattre que supporter toutes les injures, et être le témoin impassible des misères de l'opprimé.
Le sentiment populaire ne se trompe pas lorsqu'il choisit pour héros les hommes qui ont dirigé la lutte contre le désordre intérieur, contre les armées étrangères. La paix n'a pas de triomphe aussi grand que les suprêmes triomphes de la guerre. Le courage du soldat, comme celui de l'homme d'État qui doit affronter des orages que les vertus militaires peuveut seules calmer, est une qualité plus noble que celles développées ordinairement en temps de paix. Il n'est pas nécessaire que nous ayons la guerre pour développer les qualités militaires, mais si la paix dont nous jouissons tend à les faire disparaître, elle est payée trop cher, quels que soient les avantages qu'elle nous procure. Il se peut que dans un avenir éloigné la nécessité de la guerre ne se fasse plus sentir ; mais ce temps est encore loin de nous. Actuellement une nation qui ne sait pas défendre ses droits les armes à la main, ne peut tenir son rang, ni jouer un rôle utile dans le monde. Cette liberté ordonnée qui est à la fois la base et le couronnement de notre civilisation, ne peut être acquise et maintenue que par des hommes disposés à combattre pour un idéal, qui croient fermement à l'honneur et à la fidélité et qui ont l'amour du drapeau et de la patrie. Il est vrai qu'une nation n'est réellement grande que si elle l'est en temps de paix par le travail, et l'honnêteté. L'intelligence également développée pour les affaires politiques et les
entreprises industrielles, les talents de l'artiste, de l'homme de lettres, du savant et de l'homme d'affaires, le principe de ne faire tort à personne et de réprimer l'injustice, toutes ces qualités sont nécessaires à une grande nation. Mais le courage physique ne lui est pas moins indispensable que le courage moral ; il lui faut cette farouche et intrépide fermeté qui seule peut aider un peuple à triompher d'un grand péril, et le pousse à tout tenter et à mourir s'il le faut pour la cause qu'il défend. L'occasion peutse présenter d'un instant à l'autre où :
Un homme s'avilit en évitant le danger Lorsqu'il devrait mourir pour la vérité ^
Toutes les grandes nations ont déployé ces qualités. Les Hollandais ne possédaient qu'un petit coin de l'Europe. Ils devinrent grands par leur travail, leur économie, leurs entreprises commerciales, et leurs aptitudes artistiques ; mais ces qualités seraient demeurées stériles si elles n'avaient été secondées par des qualités plus rudes. Ces dernières ont permis aux Hollandais d'arracher leur liberté à la puissante Espagne, et de la conserver en dépit des forces réunies de l'Angleterre et de la France. Les marchands et les artistes de la Hollande firent beaucoup pour elle ; mais les bourgeois affamés qui combattirent jusqu'à la mort sur les murs de Haarlem et de Leyde firent plus encore pour sa
* T'is man's perdition to be safe
"When for the truth he ought to die.
grandeur, de même que les grands amiraux qui conduisirent ses flottes à la victoire sur les mers.
L'histoire de l'Angleterre est riche en noms illustres et en actions'd'éclat. Sa littérature est encore plus belle que celle de la Grèce. Au point de vue commercial, elle a eu dans le monde moderne une situation plus importante que Garthage au temps où les civilisations se groupaient autour de la Méditerranée. Mais elle s'est élevée plus haut que la Grèce ou Garthage, parce qu'elle possédait les grandes qualités dominatrices qui ont fait la force des Romains. L'Angleterre a été féconde en soldats et en administrateurs, en aventuriers et en explorateurs qui lui ont acquis les terres incultes du globe ; elle a triomphé par terre et par mer ; et c'est pour cela que les races de langue anglaise dirigeront avec les Slaves le sort des années futures.
Nous, habitants des États-Unis, avons presque toujours connu la paix depuis qu'il existe pour nous une vie nationale. Nous rendons honneur aux architectes de notre splendide prospérité matérielle ; nous apprécions la nécessité de l'activité, de l'énergie, et de l'esprit d'entreprise, et nous savons que ces qualités n'ont de valeur que lorsqu'elles sont accompagnées des vertus civiques et sociales. Mais nous sentons qu'après tout, les hommes qui ont fait le plus courageusement la guerre ou le travail qui s'y rapporte, sont ceux qui méritent le plus notre reconnaissance. Les hommes de Bunker Hill et de Trenton, de Saratoga et. de Yorktown, les hommes de la Nouvelle-Orléans et de Mobile- Bay, de Gettysburg et d'Appomatox, sont ceux aux-
quels nous devons le plus. Nos héros des temps de paix, sauf quelques rares hommes d'État, n'égalent pas nos héros de la guerre. Les Américains qui se trouvent au premier rang sur la liste des héros du monde sont Washington, qui combattit pour fonder la nation qu'il a ensuite gouvernée, et Lincoln qui sauva cette nation au prix, du sang des meilleurs et des plus bravos de ses enfants ; Washington, le soldat et l'homme d'État, à l'esprit réfléchi, au cœur intrépide, à la volonté de fer, le plus grand des hommes bons et le meilleur des grands hommes ; et Lincoln, le grave, le patient, le généreux Lincoln, qui pendant quatre ans a travaillé et a souffert pour le peuple, et qui, sa tâche accomplie, a donné sa vie afin que le drapeau déchiré en deux pendant la lutte puisse être de nouveau entier et sans couture.
C'est sur des hommes comme ceux-là que nous devons compter dans toutes les crises qui affectent profondément la grandeur et l'honneur de la République, et non sur les avocats de la paix à tout prix, et sur les gens dont la vue est si bornée qu'ils refusent d'admettre la possibilité de la guerre. Les États-Unis n'ont jamais eu à regretter, dans le cours de leur histoire, de s'être préparés au combat ou d'avoir fait la guerre. Mais nous nous sommes fait plusieurs fois un tort considérable en refusant de nous y préparer ou de combattre au moment opportun. Les hommes qui s'opposent aujourd'hui à la création d'une marine, et qui protestent contre tout acte inspiré de notre politique étrangère traditionnelle, suivent l'exemple de ceux qui pro-
testèrent contre l'acquisition du grand Ouest, qui ne surent pas faire des préparatifs suffisants pour la guerre de 1812, ou qui refusèrent de la soutenir après l'avoir engage'e. Ils sont les frères des hommes dont l'aveuglement et la nonchalante indifférence empêchèrent la réorganisation du personnel de la Marine au milieu de ce siècle, de sorte que nous avons commencé la Guerre Civile avec des capitaines âgés de soixantedix ans. Ils ont aussi des liens de parenté avec les hommes qui, lors de la sécession des États du Sud, préféraient voir l'Union rompue sans effusion de sang, plutôt que de la voir reconstituée au milieu des angoisses d'un conflit armé.
Je ne crois pas qu'un grand nombre de nos citoyens manquent à ce point de patriotisme. Il y a des doctrinaires dont les yeux sont si fermement rivés sur la vision de la paix universelle, qu'ils ne s'aperçoivent des réalités de la vie qu'au moment où ils luttent contre elles ; ceci à leurs propres dépens, et, ce qui est bien pire, à la ruine probable de leurs camarades. Il y a des hommes dont l'éducation a simplement affiné le goût en les privant des qualités essentielles ; ils parlent sur l'amour de l'humanité, ou sur l'amour d'un autre pays, comme si ce sentiment pouvait se substituer d'une manière mystérieuse à l'amour de la patrie. Chose plus importante, il se trouve des hommes aisés, dont le profit matériel est la seule préoccupation, qui sont toujours enclins à prétexter une interruption momentanée des affaires, ou un désastre financier ou commercial, pour éviter le sacrifice nécessaire au sou-
tien de rhonneur de la nation et de la gloire du drapeau.
Mais en définitive, quoique parfois bruyants, ces hommes ne constituent qu'une faible minorité. Comme le vent balaie la paille, ils seraient balayés par la force du sentiment populaire, qui éclaterait sûrement, si la nation voyait un réel danger ou frémissait sous une insulte. Il est à craindre, le cas échéant, que ce sentiment populaire n'éclate trop tard. Quand on n'est pas prêt à la guerre, il est d'autant plus désastreux d'être toujours prêt à la fanfaronnade ; ceux qui lancent des défis et prêchent une politique vigoureuse, jouent un rôle humiliant s'ils refusent d'agir suivant leurs paroles. 11 a toujours été vrai, et il est actuellement plus vrai que jamais, qu'il est trop tard de se préparer à la guerre lorsque le temps de la paix est passé. L'étroitesse de vue de plusieurs personnes, la placide indifférence que d'autres apportent à l'étude des faits, l'extrême ignorance d'un grand nombre et la répugnance égoïste à se prémunir contre le danger futur par des sacrifices, — tels sont les principaux obstacles que rencontre la construction d'une bonne marine et l'établissement d'une politique étrangère raisonnable. Les hommes qui s'opposèrent à la guerre de 1812 agirent d'une façon méprisable, car ils préféraient voir la nation souffrir en silence les insultes d'une puissance étrangère que de la voir exposée aux périls d'un conflit honorable; mais leur attitude n'était guère plus blâmable que celle des hommes qui, après avoir poussé à la guerre, refusèrent de faire les préparatifs nécessaires
pour lui assurer de bons résultats. Le projet chimérique de substituer des canonnières aux navires de guerre nécessaires à la défense du pays ; le refus d'augmenter la marine dans des proportions raisonnables ; le fait de s'appuyer sur la milice au lieu de s'appuyer sur un corps de troupes organisées et les désastres qui suivirent chacune de ces décisions devraient être étudiés dans toutes les écoles, afin de graver dans l'esprit de tous nos concitoyens la vérité de l'adage de Washington, qu'il est nécessaire de se préparer à la guerre en temps de paix.
Tout ceci était vrai en 1812, mais c'est encore bien plus vrai actuellement. Alors comme aujourd'hui, le pays devait s'appuyer sur la marine dans le cas d'une guerre avec l'étranger; et alors comme aujourd'hui, le principal devoir d'un homme d'Etat sage et prévoyant aurait été la construction d'une formidable marine de guerre. En 1812, l'absence d'une telle marine fut cause de maux inouïs ; car les actions d'éclat de nos quelques croiseurs prouvèrent simplement ce qu'on aurait pu obtenir si nous avions possédé une véritable flotte. Au commencement du siècle il était bien plus facile que maintenant de se procurer dans une nécessité pressante, des vaisseaux, des canons et des hommes. Il faut maintenant des mois pour construire des vaisseaux ou fabriquer des canons , il fallait alors des jours, tout au plus des semaines ; de même l'apprentissage de la guerre, grâce aux engins compliqués dont nous nous servons, est bien plus long qu'autrefois. Les préparatifs sont donc plus difficiles à faire ; et comme d'autre
part la guerre est si rapide, dure relativement si peu de teimps, et éclate si subitement, il est plus difficile que jadis de remédier à l'imprévoyance.
Aucun vaisseau de guerre ne peut être construit en moins de deux ans ; nous ne sommes pas outillés dans ce pays pour un travail plus rapide. Les croiseurs demanderaient un temps presque aussi long. Même les torpilleurs ne pourraient être mis en état de service en moins de quatre-vingt-dix jours. La fabrication des fusils capables de nous défendre contre un envahisseur demanderait deux ou trois mois ; et pour l'artillerie, élément indispensable des combats modernes, il faudrait au moins huit mois. Pour la préparation des munitions militaires de toutes sortes, il faudrait un temps relativement aussi long. Dans la plupart des cas, nous devrions non seulement fabriquer les armes, mais encore construire les machines permettant leur fabrication en grande quantité. Même si l'ennemi ne troublait pas nos efforts, ce qu'il ferait vraisemblablement, il nous faudrait de trois h six mois après la déclaration de guerre pour remédier dans la plus faible mesure à notre imprévoyance. Il est impossible d'évaluer le tort que nous ferait pendant ces six mois un ennemi puissant et résolu. A l'expiration de ce délai, nous commencerions seulement à parer ses attaques, et il nous faudrait deux ans pour nous mettre en état de prendre l'offensive. Depuis que les conditions militaires ont tellement changé, nous n'avons pas d'exemple d'une guerre qui ait duré plus de deux ans, et dans toutes les dernières guerres, les opérations des trois premiers
mois ont décidé du résultat final. Toute la lutte qui a suivi n'était qu'un vain effort pour arrêter les étoiles dans leur course, une tentative de faire à la douzième heure ce qui était inutile à partir de la onzième.
Nous devons donc, une fois pour toutes, nous décider à comprendre qu'il est trop tard pour se préparer à la guerre lorsque la lutte est engagée. La préparation doit être antérieure au danger. Tous ces raisonnements ne s'appliquaient pas dans le cas de la Guerre Civile. En 1861, nous avions une bonne flotte, et la Confédération Sudiste n'avait pas un vaisseau. Nous avons pu bloquer instantanément les ports du Sud, et improviser des engins de guerre plus que suffisants pour lutter contre un ennemi qui les improvisait aussi et dans des conditions plus désavantageuses. Le Monitor et le Merrimac furent prêts en même temps, parce que les Confédérés projetaient et construisaient le Merrimac, tandis que nous faisions de même pour de Monitor. Mais si jamais nous avons la guerre avec une puissance militaire, nous trouverons ses Merrimacs construits d'avance et il sera trop tard pour construire nos Monitor s.
L'histoire de la guerre de 1812 peut servir à confirmer ce que je viens de dire. Douze ans avant qu'elle n'éclatât, les plus aveugles pouvaient prévoir que nous serions entraînés dans une lutte avec une des grandes nations qui eurent leur combat suprême à Waterloo. Cependant nous ne faisions aucun préparatif de guerre. Le gouvernement de Washington se contenta de construire une flottille de canonnières qui pouvaient
défendre nos ports sans nous obliger à prendre l'offensive. Nous possédions déjà une douzaine de croiseurs, mais pas un seul vaisseau de guerre. Par une inconscience incroyable, le même Congrès qui déclarait la guerre, refusait de voter un bill augmentant nos forces navales de vingt vaisseaux de guerre ; du reste il était trop tard pour y songer : la construction d'une telle flotte, même à cette époque-là, aurait demandé au moins deux ans. La nation paya cher son aveuglement et son imprévoyance. Nos croiseurs remportèrent bon nombre de victoires, ranimant ainsi l'espoir de la nation au milieu du désastre ; mais ils furent impuissants à causer un dommage matériel à la gigantesque marine de la Grande-Bretagne. Nous nous efforçâmes d'accroître notre petite marine, mais c'était chose impossible en présence d'un ennemi triomphant sur toutes les mers. On construisit deux ou trois petits croiseurs; mais tous les combats maritimes furent livrés par la poignée de frégates et de corvettes que nous possédions avant le début des hostilités. Aucun vaisseau ne put prendre la mer avant la conclusion de la paix. Cependant notre côte était entièrement bloquée et pillée par les escadres ennemies. Notre capitale fut brûlée, et le blocus prolongé produisit une telle irritation et de telles souffrances qu'on eut à redouter une guerre civile. Si, pendant les dix premières années de ce siècle, le peuple américain et ses chefs avaient eu la sagesse de créer une flotte puissante, il n'y aurait probablement pas eu de guerre en 1812 ; du moins si la guerre avait éclaté, le blocus et toutes ses conséquences commer-
cialos et industrielles auraient été évités. Au simple point de vue financier, l'avantage aurait été incalculable ; et c'est pourtant un des moindres de ceux que nous aurions obtenus.
Il est donc évident qu'il faut se préparer complètement à la lutte, si l'on ne veut pas que la lutte aboutisse au désastre. En outre, tous nos efforts doivent tendre à organiser une marine de guerre. Nous n'avons pas d'ennemi pouvant conquérir notre territoire. Notre petite armée doit toujours être en parfait état, et nous ne devons pas nous désintéresser de la Garde Nationale ; mais nous n'avons, ni au Nord ni au Sud, de voisins capables de nous envahir, ou de résister longtemps à une violente attaque de notre part. Les ennemis que nous pourrions avoir viendraient d'au delà des mers ; ils pourraient venir d'Europe, ils pourraient venir d'Asie. Les événements se succèdent avec rapidité dans l'Ouest américain ; mais notre génération a été forcée de reconnaître qu'ils se succèdent plus rapidement encore dans le vieil Orient. Nous avons des intérêts aussi grands dans le Pacifique que dans l'Atlantique, dans les îles Hawai que dans les Antilles. Une grande marine nous serait nécessaire dans le seul but de protéger nos côtes; elle nous est nécessaire aussi pour défendre nos intérêts dans les îles qui en commandent l'accès, et pour protéger notre commerce sur les mers lointaines.
En fondant cette marine, il y a deux choses que nous ne devons pas oublier : la première, c'est que nos vaisseaux et nos canons doivent être les plus parfaits
UNE MAXIME OUBLIEE DE WASHCîGTOX 145
du genre; la seconde, c'est qu'ils seront inutiles, quelle que soit leur perfection, si l'homme qui se tient sur la passerelle et celui qui tire le canon, ne sont aussi les plus parfaits du genre. C'est une folie d'envoyer des hommes à la mort parce qu'ils ont des armes avec lesquelles ils ne peuvent vaincre. Quand bien même l'amiral Nelson et Farragut se fondraient en un, ils risqueraient d'être battus par une flotte de premier ordre s'ils avaient de mauvais vaisseaux ; et ils seraient certainement battus si leurs adversaires étaient leurs égaux en habileté et en courage ; en effet, sans l'habileté et le courage, la perfection matérielle est impuissante, et ces qualités peuvent au contraire remédier à de grandes imperfections matérielles. Les hommes qui commandent nos vaisseaux doivent avoir en main les meilleures armes qui existent dans le mondé civilisé, et ils doivent être dressés à s'en servir parfaitement. Le maniement des vaisseaux demande beaucoup d'adresse, ainsi que la tactique et la stratégie, car le courage ignorant est sans profit, de même que la connaissance technique est impuissante sans le courage. Nos marins doivent être capables de supporter résolument une défaite, avoir la faculté et le désir de l'infliger, l'audace, l'empressement à afl"ronter les risques et à encourir les responsabilités, qualités que les grands capitaines de tous les temps ont possédées, et sans lesquelles personne ne saurait s'élever au premier rang. La soumission docile à l'intervention étrangère est une chose vile et indigne ; mais il est encore plus vil et plus indigne de se livrer tout d'abord à des fanfaron-
nades, pour se soumettre ensuite ou refuser de faire les préparatifs qui seuls, peuvent nous épargner la soumission. Je crois de tout mon cœur à la Doctrine de Monroe, je crois aussi que la grande masse du peuple américain lui est fidèle, mais il est pire qu'inutile d'annoncer notre adhésion à cette doctrine, et de ne prendre aucune mesure pour en assurer le succès. Mieux vaudrait nous soumettre à l'intervention étrangère sur ce continent, que de publier bruyamment que nous ne tolérerons pas une telle intervention, quand nous ne sommes pas en état de l'empêcher. Dans la vie publique comme dans la vie privée, une attitude hardie assure la paix et non la guerre. Si nous possédons une marine formidable, il est peu probable que nous soyons jamais entraînés à combattre pour défendre la Doctrine de Monroe. Si nous ne possédons pas une telle marine, la guerre peut nous être imposée.
Il est donc certain qu'il nous faut une marine de premier ordre. Il est également certain qu'elle ne doit pas être uniquement une marine de défense. Nos principaux ports doivent être fortifiés et mis en état de résister à une flotte ennemie; il nous faut aussi des torpilleurs pour protéger les côtes; mais, en cas de guerre, l'attitude défensive ne paie pas, et aboutit toujours à un désastre, car il n'est pas suffisant de parer les coups, il faut savoir les rendre. Si l'ennemi est libre de choisir l'heure et le lieu de l'attaque, il nous fera tôt ou tard un mal irréparable, et si, à. un moment donné il est repoussé, ce ne sera qu'un acte de défense qui ne peut entraîner la déroute. Il n'y a pas que la
protection des côtes à considérer. Les forts, les lourds canons et les torpilleurs sont indispensables, ces derniers peuvent même parfois être employés pour l'offensive. Mais dans l'état actuel des connaissances navales et militaires, nous devons, à l'exemple des autres grandes nations, mettre toute notre confiance dans les vaisseaux de guerre. Les canonnières et les légers croiseurs sont d'une grande utilité et nous ne pourrions nous en passer. En temps de paix, ils font la police sur l'océan ; en temps de guerre, ils entraveraient le commerce ennemi et joueraient le rôle d'éclaircurs; mais je le redis encore, nous devons mettre notre confiance dans les grands cuirassés armés de lourds canons et fortement blindés. En définitive, il faut compter sur les vaisseaux destinés au combat et non simplement à la vitesse, à ceux qui peuvent aller en haute mer et attaquer l'ennemi s'il leur plaît, au lieu de se borner à attendre ses coups. Si notre flotte de vaisseaux de guerre peut détruire celle de nos adversaires, nos côtes seront à l'abri de toute attaque sérieuse; en tout cas la flotte qui ruinerait la nôtre serait, par le fait même, si désorganisée, qu'il ne pourrait pas être question d'invasion. Si, au contraire, nous n'avons pas de flotte pour devancer l'attaque de lennemi, toutes les villes côtières devront faire de grands sacrifices d'hommes et d'argent pour prévenir une attaque, qui, si elle avait lieu, causerait un désastre irréparable.
Il nous faut une flotte de grands vaisseaux de guerre si nous voulons pratiquer la Doctrine de Monroe et la faire observer dans les deux Amériques et les îles qui
les entourent. Si une puissance étrangère, européenne ou asiatique, cherchait à prendre pied dans ces pays où nous sentons que notre influence doit être souveraine, nous n'avons qu'une façon d'intervenir efficacement. La diplomatie est inutile si elle n'est soutenue par une armée; le diplomate est le serviteur, non le maître, du soldat. La prospérité commerciale et matérielle ne compte pas dans le choc du combat. La force numérique elle-même est inutile lorsqu'elle n'est pas organisée. Si nous voulons aider les peuples qui comptent sur nous, les protéger contre la tyrannie et l'agression ; si nous voulons défendre nos intérêts contre les formidables puissances du Vieux Monde, nous devons toujours être prêts à nous mesurer avec elles sur les mers où se livreront les batailles décisives. Si nous ne sommes pas disposés à cela, ne parlons plus de fidélité à la Doctrine de Monroe ni de l'honneur du nom américain.
Cette nation ne peut demeurer immobile si elle veut conserver le respect d'elle-même et garder intactes les traditions d'honneur qu'elle a héritées des hommes qui l'ont fondée et protégée par l'épée. Nous demandons que la construction de notre Marine soit entreprise sans retard, afin que les États-Unis puissent enfin se ranger parmi les puissances maritimes. Nous demandons cela, non dans l'intérêt de la guerre, mais dans celui de la paix. Il ne faut pas s'engager dans une guerre par pur caprice, mais il ne faut jamais l'éviter au prix de l'honneur national. Une nation ne doit jamais se battre à moins d'y être forcée, mais elle doit toujours être
prête au combat. Le seul fait d'être prête la préservera le plus souvent d'une déclaration de guerre. Si, actuellement, nous avions une flotte de vingt cuirassés, il est plus que probable que nous n'aurions pas à nous en servir. Au point de vue de la race, il est très important que nous conservions les vertus viriles, mais il n'est d'aucune importance que nous en fassions usage sans nécessité. Un des meilleurs moyens pour les stimuler est d'avoir une marine de premier ordre. Le fait de posséder une arme en bon état n'a jamais fait naître chez nous le désir de nous en servir. 11 n'y a pas à craindre que la possession d'une puissante marine nous rende impérieux vis-à-vis de nos voisins. Le contraire pourrait être vrai.
Le lâche désir d'éviter une querelle est souvent le' plus sûr moyen de la précipiter. A l'époque de nos difficultés avec le Chili, il y a six ans, si nous n'avions pas déjà possédé le noyau de notre nouvelle marine, nous aurions certainement été entraînés au combat ; et sans l'attitude résolue prise par le Président et par les officiers de marine qui se trouvaient sur les lieux, le péril n'aurait pu être évité. Si les Chiliens avaient pu terminer à temps le cuirassé qu'ils construisaient, une guerre aurait certainement eu lieu.
Si dans l'avenir nous avons la guerre, ce sera très probablement parce que nous aurons refusé d'accepter une responsabilité au moment opportun ; ou parce que nous aurons négligé de nous préparer à la guerre. Une paix honteuse est encore pire qu'une guerre sans succès ; et pourtant une guerre de ce genre nous laisserait
un héritage de souvenirs humiliants qui nuirait à notre développement national pendant toute une génération. Il est vrai qu'aucun peuple ne pourrait nous conquérir grâce à notre situation isolée; mais il pourrait cependant nous causer de grands maux matériels, sans parler du tort qu'il nous ferait à un point de vue plus important. Aucun dommage matériel ne peut se comparer à la ruine de la fierté nationale. Le tort que la destruction d'une de nos villes côtières causerait à nos intérêts commerciaux, ne serait rien comparé à l'humiliation que ressentirait tout Américain digne de ce nom si nous devions nous soumettre à une telle injure sans espoir de vengeance. On a dit qu' « un gentleman est toujours prêt cl sacrifier sa vie pour de petites choses », et il faut entendre par ces choses celles qui semblent petites à l'homme uniquement occupé de la baisse ou de la hausse des actions, et au doctrinaire timide qui prêche la paix du fond de son confortable bureau.
Ce qu'il y a de meilleur et de plus noble dans notre caractère national est le résultat de nos glorieux souvenirs et de nos glorieuses traditions. Le plus grand succès financier, industriel ou commercial ne peut avoir une influence aussi salutaire sur le tempérament national que la vue d'un combat bien livré, le spectacle d'une vie honorablement vécue ou d'une mort courageusement afl'rontée. Un riche banquier peut être un citoyen utile et estimable, mais un millier de riches banquiers ne laisseront jamais au pays un souvenir comme celui que nous a laissé Farragut, lorsqu'attaché dans les agrès du Harlford, il brava la mort qui le
guettait de toutes parts et tenta de lutter, avec son vaisseau de bois, contre le cuirassé à éperon des Confédérés. Les habitants d'une certaine partie de notre pays peuvent voir leur situation améliorée parce qu'un homme riche et habile construit des manufactures ou une ligne de chemin de fer dans les environs; mais la nation entière est meilleure et plus brave parce que Cushing lança son petit torpilleur dans l'obscurité pour couler avec VAlbemarle.
Nous contractons une dette éternelle envers tout homme qui a fait un acte d'héroïsme. La hardiesse et le courage, le malheur fièrement supporté, le dévouement à l'idéal de l'honneur et à la gloire du drapeau, concourent à rendre l'humanité plus noble et plus haute. Le bénéfice n'est pas seulement pour ceux qui agissent, qui luttent et qui endurent, mais aussi pour la multitude innombrable à qui il n'est pas donné d'affronter le péril, de montrer sa force, et de remporter la victoire. Nous marchons tous avec une fierté plus grande, parce que ceux de nos concitoyens dont le métier est d'affronter le danger, l'ont bravement affronté. Nous sommes tous plus pauvres de chaque acte bas et déshonorant fait par un .américain, de chaque exemple d'égoïsme, de faiblesse ou de folie donné par la nation entière. Nous sommes tous plus pauvres si l'un de nous manque à son devoir en temps de paix ou en temps de guerre. Si nous devions jamais être vaincus par un ennemi étranger, ou nous soumettre docilement à une insulte, tout Américain digne de ce nom se sentirait déshonoré et avili. D'autre part le souvenir de chaque
victoire remportée par les Américains contribue dans la même proportion à rendre tout Américain meilleur et plus noble. Chacun de nous est plus apte à remplir son devoir de citoyen à cause des dangers dont la nation a triomphé jadis ; à cause du sang, de la sueur et des larmes que nos pères ont versés, du rude labeur et des angoisses qu'ils ont dû supporter. Il y a dans la vie des choses plus élevées que la jouissance facile du bien-être matériel. C'est par la lutte, ou la faculté de lutter, qu'une nation acquiert la grandeur. Nous demandons une marine puissante parce qu'elle sera notre plus sûre garantie de paix, et parce que nous sentons que la nation doit être disposée, si l'occasion s'en présente, à risquer tout dans le suprême arbitrage de la guerre, et à verser son sang, ses trésors, et ses larmes comme de l'eau, plutôt que de voir ternir son honneur et sa réputation.
En terminant, je répète que nous demandons une puissante marine, un armement approprié aux besoins de la nation, non pour combattre, mais pour éviter le combat. L'ennemi hésite devant un adversaire exercé, et les droits des peuples fortement armés sont respectés sans que ces peuples aient besoin de recourir à la violence. La paix, comme la liberté, ne séjourne pas longtemps parmi des lâches ou parmi des gens trop faibles pour la mériter. Nous demandons les moyens d'assurer cette paix honorable qui est la seule digne d'être souhaitée.
M. Charles H. Pearson, ancien fellow d'Oriel Collège, Oxford, et qui fut quelque temps ministre de l'Éducation dans le Victoria, a écrit un des ouvrages les plus remarquables de la fin de ce siècle. Ce livre est intitulé : National Life and Character : a Forecast. M, Pearson pourrait être mieux renseigné sur les faits qu'il cite; il en tire souvent des conclusions un peu forcées, et la plupart d'entre nous désapprouveraient son plan d'avenir. Néanmoins ceux qui lisent ce livre sont poussés à une sorte de travail intellectuel ; ils sont forcés de réfléchir à des problèmes qu'ils ignoraient complètement ou qu'ils ne comprenaient qu'à demi jusqu'alors; ils se rendent compte qu'ils ont sous les yeux l'œuvre d'un homme d'une intelligence supérieure, possédant une connaissance raisonnée et profonde des forces du monde moderne.
M. Pearson appartient à l'école pessimiste et mélancolique qui tient une si grande place en Angleterre depuis une trentaine d'années, et qui date d'un demi-
siècle. Du reste le ton découragé semble dominer à l'heure présente parmi les Anglais de haute culture intellectuelle. On le constate aussi bien parmi les hommes d'Etat et les publicistes, que parmi les écrivains. M. Balfour est particulièrement heureux de pouvoir exprimer dans une belle langue, avec une réelle élévation d'esprit, son incrédulité profonde vis-à-vis du progrès au xix* siècle, et sa défiance non moins profonde de l'avenir vers lequel nous marchons tous.
L'avenir représenté par des hommes comme M. Pearson peut faire naître de justes inquiétudes ; il n'y a cependant aucune raison d'ajouter foi à ses prophéties, car l'école du pessimisme a simplement manifesté son incapacité à juger les personnes et les événements contemporains-. L'homme qui n'est pas de force à se frayer un chemin dans les circonstances actuelles de la vie, est très porté à croire que ces circonstances sont mauvaises ; et s'il a un talent d'écrivain, il en profitera pour développer ses pensées sur du papier. D'autre part, des hommes capables, mais d'un caractère triste et grognon, sont disposés à blâmer le présent dans lequel ils vivent et à louer le passé qu'ils n'ont pas connu. Tous ceux qui considèrent le sujet à un point de vue scientifique et avec le désir de connaître la vérité, voient clairement qu'à aucune période de l'histoire, le bonheur n'a été aussi généralement répandu dans l'humanité qu'il ne l'est actuellement.
Pour nous qui vivons dans la seconde moitié du xix^ siècle, la vie est plus intéressante, plus excitante et plus belle qu'elle ne l'a jamais été. Cela n'est pas
vcES d'avexir sur le déyeloppemen't des xatioxs 155
seulement vrai en ce qui concerne les classes laborieuses, cela l'est encore plus pour les gens aisés et surtout pour ceux qui joignent à la fortune l'intelligence et l'ambition. Les hommes n'ont jamais eu devant eux un champ d'action aussi magnifiquement ouvert pour créer de nouvelles républiques, explorer des terres inconnues, conquérir des royaumes, et appliquer dans de nouvelles conditions la politique du Vieux Monde. Le demi-siècle qui finit a permis à ceux qui l'ont vécu déjouer quelques-uns des plus grands rôles de l'histoire. Abraham Lincoln et le prince de Bismarck ont pris rang parmi les grands hommes du monde. De grands généraux ont paru en Amérique, en Allemagne, en Russie : Lee et Grant, Jackson et Farragut, Moltke, Skobeleff et le Prince Rouge. Les découvertes électriques et mécaniques de nos savants modernes n'ont jamais été égalées dans le passé, sauf peut-être dans la première moitié de ce siècle. Jamais les fondateurs de républiques n'ont eu si beau jeu : de nouveaux Etats ont été créés sur les rives de la Saskatchewan, du Columbia, du Missouri et du Colorado, sur les côtes de l'Australie et au centre de l'Afrique. De vastes régions ont été conquises par l'épée. La Birmanie et le Turkestan, l'Egypte et le Matabéléland, ont été la récompense des conquérants anglais et russes ; de même qu'au temps oii la gloire de Rome était à son comble, les lointaines provinces de la Méditerranée procuraient des triomphes aux grands chefs militaires de la Ville Éternelle. Des fonctionnaires anglais gouvernent des empires plus grands que ceux d'Alexandre-
En littérature, il y a peu d'œuvres dignes de figurer auprès des six grandes œuvres de la littérature universelle, mais bien des hommes ont eu une influence profonde sur la littérature de leur pays, et leurs œuvres dureront aussi longtemps que toute autre œuvre écrite dans la même langue. En science, les progrès ont été plus grands encore; Darwin a révolutionné la pensée, et bien d'autres sont seulement d'un degré au-dessous de lui.
Tout ceci montre que les occasions de donner leur mesure ont été exceptionnellement grandes pour les hommes de valeur exceptionnelle ; mais elles ont aussi été grandes pour les hommes de valeur ordinaire. L'ouvrier est, dans l'ensemble, mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'il ne l'était jadis ; il a à sa portée plus d'occasions de se distraire et de se perfectionner intellectuellement. Celui qui a les capacités du législateur trouve sa joie dans la tâche redoutable de s'attaquer aux problèmes du temps présent. Ces problèmes sont aussi importants que ceux qui furent jamais affrontés par les législateurs du passé. L'homme de goûts aventureux et simplement désireux de les suivre, est incontestablement mieux partagé que ne l'étaient ses pères. Il peut voyager autour du monde ; il peut séjourner où il veut; il peut parcourir des régions inconnues ; il peut passer des années seul au désert chassant le fauve ; il peut faire une campagne de temps à autre. En quelque lieu que ses goûts le poussent, il constate que les conditions de vie au xix^ siècle lui fournissent plus de facilités à les satisfaire que les con-
vcES d'avenir sur le développement des nations 157
ditions anciennes. S'il est observateur, il voit autour de lui l'action de forces puissantes, à la fois dominant l'homme et dirigées par lui, mais travaillant à produire des résultats incalculables. Il assiste à un grand déplacement de peuples et de civilisation qui fait de l'Australie et de l'Amérique au nord du Rio-Grande, des continents de langue anglaise ; qui a fondé dans l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud des États d'avenir incertain ; qui crée dans toute l'Asie du Nord un vaste empire aryen, et qui amène en Afrique des changements comme on n'en a jamais vus depuis que le peuple Bantou a construit pour la première fois ses huttes en forme de ruches, sur les rives du Congo et du Zambèze. Notre siècle déborde de vie et d'intérêt.
C'est pourtant contre ce siècle que Carlyle s'est déchaîné ; et il est curieux de penser qu'au moment où les hommes de son temps faisaient de tels exploits, il ait pu les traiter de race en décadence. 11 voyait l'importance et la vraie signification de la guerre civile anglaise au xvii* siècle, et il était aveugle en présence de la guerre civile, bien plus grande et bien plus importante, qui se déroulait sous ses yeux dans l'Amérique du xix' siècle. L'héroïsme de Naseby, de Worcester et de Minden, lui faisait oublier l'héroïsme de Balaklava et d'Inkermann, de Lucknow et de Delhi. Il appréciait à leur juste valeur les campagnes de la guerre de Sept Ans, et il comprenait à peine les combats livrés par les armées du Potomac et de la Virginie du Nord. Il était inspiré par la fureur, l'angoisse et l'épouvante de la lutte à Kunnersdorf, et il ne savait pas apprécier l'im-
portance mille fois plus considérable du combat à mort qui se livrait autour de Gettysburg. Ses yeux étaient si éblouis parles grands drames du passé qu'il ne pouvait voir les drames encore plus grands du présent. Il est exactement vrai que l'activité humaine ne s'est jamais vu proposer de récompenses plus enviables, n'a jamais eu d'occasions plus belles de s'affirmer, que celles offertes par cette seconde moitié du xix^ siècle, à l'homme d'Etat, au soldat, à l'explorateur et au fondateur de républiques, au chef d'industrie, au littérateur et au savant. Jamais la vie n'a été aussi intéressante. On n'a jamais donné une aussi grande somme de travail.
Néanmoins il ne manque pas de signes nous montrant que nous sommes à la veille de grands changements, et que les conditions de la vie nationale et individuelle se modifieront da tout au tout au xx* siècle. Bien des causes qui, actuellement, produisent la grandeur nationale et le bonheurindividuel, auront totalement disparu, ou du moins auront beaucoup perdu de leur force ; de même bien des éléments nuisibles auront acquis de la puissance. Il est fou d'envisager l'avenir avec un optimisme aveugle et insouciant, et il est tout aussi fou de l'envisager au travers des sombres nuages qui enveloppent les apôtres du pessimisme. Il vaut toujours mieux regarder les choses en face, sans chercher à s'illusionner sur leur apparence. Comme on l'a dit très justement, la vérité la plus amère est préférable au mensonge le plus séduisant.
Quels que soient le bien ou le mal que l'avenir nous réserve, le devoir que nous avons h remplir reste le
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même. Nous devons lutter vaillamment pour ce que nous croyons être juste et bon, et ne pas nous inquiéter des conséquences. Néanmoins, quoiqu'il y ait peu d'utilité à méditer sur l'avenir, la plupart des hommes intelligents réfléchissent sur ce sujet, et tant qu'à le faire, il faut s'efforcer de voir juste.
M. Pearson donne un aperçu des changements qu'il prévoit dans le développement de la vie nationale et du caractère des peuples. Il a travaillé dans des conditions exceptionnelles; il a beaucoup étudié et beaucoup voyagé ; il aime la lecture et observe les hommes. Il joint à son éducation dans une des plus vieilles Universités du monde, l'expérience puisée dans l'exercice du pouvoir exécutif d'une des plus jeunes républiques du globe. Son style a du charme et de la puissance.
Le livre de M. Pearson intéresse par la forme et encore plus par le fond, car l'auteur a profondément réfléchi sur des questions dont l'importance est immense pour l'avenir du genre humain. Son esprit est original et s'efforce de voir les choses comme elles sont. Ses idées me paraissent d'un pessimisme exagéré, mais elles le sont sans parti pris. M. Pearson cherche, souvent avec succès, à connaître et à exposer les forces bienfaisantes qui agissent dans le monde. Nous pouvons ne pas être de son avis, mais dans ce cas, il convient de le contredire avec précaution, car nous avons affaire à un homme qui a amassé avec soin ses documents et qui est arrivé très sincèrement à ses mélancoliques conclusions.
L'introduction du livre de M. Pearson est aussi intéressante que les chapitres qui suivent, et peut être
considérée comme le début du premier de ces chapitres intitulé : « Les Limites Immuables des Races Supérieures. » Je suis tenté de dire que ce chapitre est le plus intéressant de tous, mais en songeant aux cinq autres, je vois que ce serait une exagération.
M. Pearson constate que les races qui ont gouverné le monde depuis les vingt-cinq derniers siècles, et qu'il appelle « Races Supérieures » ne peuvent prospérer que dans des conditions de sol et de climat analogues à celles de leurs pays d'origine. Pour parler clairement, cela signifie qu'elles ne peuvent prospérer que dans les zones tempérées du Nord et du Sud.
Il y a quatre cents ans, la population des zones tempérées américaines était très clairsemée, tandis que les régions tropicales et sud-tropicales avaient une population très dense. Le trait caractéristique de l'histoire du monde pendant ces quatre derniers siècles a été le peuplement de ces vastes régions, désertes par des hommes d'origine européenne, principalement par des Anglais, mais aussi par des Russes et des Espagnols. A la même époque, ces peuples européens ont, pour la première fois, acquis un ascendant énorme sur toutes les autres races. Une fois déjà, au temps de la suprématie Gréco-Macédonienne et de l'Empire Romain, ils ont eu une puissance considérable. Mais elle n'est pas comparable à celle qu'ils ont actuellement; car à cette époque, l'Amérique et l'Australie étaient inconnues, l'Afrique au sud du Sahara était complètement à l'abri des Grecs ou des Romains, et la partie de l'Asie soumise à l'influence européenne était insignifiante. Au contraire, le
continent asiatique recelait des empires immenses et menaçants pour l'Europe, et comptait de vieilles et curieuses civilisations qui étaient encore florissantes. Tout cela est bien changé. De grandes nations de langue anglaise se sont formées en Amérique au nord du Rio- Grande, et se forment en Australie. Les Russes fondent au nord de l'Asie un vaste État qui s'étend de la mer Jaune aux monts Durais; cette politique n'a pas encore enflammé l'imaginationpopulaire, mais tous les hommes sérieux lui reconnaissent une importance incalculable. L'Amérique tropicale est divisée en États dont les habitants sont en partie d'origine européenne, et ont une langue, une tournure d'esprit et une religion inspirées du Vieux Monde. Des puissances européennes se partagent l'Asie et l'Afrique tropicales et les dominent plus ou moins complètement, grâce à leurs agents militaires et civils. La vue de ces conquêtes trompe souvent les hommes qui observent superficiellement et croient que les tendances qui triomphent depuis deux siècles sont aussi immuables dans leurs résultats que les grandes forces de la nature. Ils croient, qu'avec le temps, les peuples civilisés se répandront sur le monde entier, et l'occuperont comme ils occupent maintenant l'Europe et l'Amérique du Nord.
M. Pearson démontre clairement que cette cro^-ance ne repose sur rien. 11 est digne d'éloges pour avoir su discerner la différence qu'il y a entre les conquêtes ethniques et les conquêtes simplement politiques. La conquête d'un pays très peuplé semble avoir une haute importance au moment où elle s'accomplit, elle a en
effet alors des résultats considérables ; mais elle paraît d'importance très secondaire si on la compare à l'établissement de vieilles races dans de nouveaux pays où elles forment de nouvelles nations. Les guerres des Romains contre les Goths et les Vandales, les Bulgares et les Perses, semblaient bien plus importantes à l'Europe civilisée de cette époque, que les petits combats qui se livraient en Angleterre entre les descendants des anciens pirates Danois et les Bretons aborigènes. Pourtant, c'était un fait sans grandes conséquences historiques que Bélisaire renversât les Ostrogoths pour faire ainsi place aux Lombards, ou que les Vandales succombassent sous les coups des Romains au lieu de succomber sous ceux des Sarrasins deux siècles plus tard. Au contraire, le fait que les Anglais ont remplacé les Gallois comme maîtres de la Grande-Bretagne, a eu les plus grandes conséquences pour l'avenir du monde.
De nos jours encore, lorsqu'on écrit l'histoire de la Grande-Bretagne au siècle dernier, on s'étend surtout sur ses conquêtes dans l'Inde, tandis qu'on indique à peine ses rapports avec l'Australie ; pourtant, lorsqu'on songe à l'avenir, le peuplement du continent océanique par des Anglo-Saxons paraît mille fois plus important que leur puissance de quelques siècles dans la presqu'île indienne.
M. Pearson expose clairement que le succès d'une conquête n'est pas durable si cette conquête n'a pour effet que d'établir une petite caste de gouvernants dans le pays conquis. Il montre que les Européens ne prospèrent pas dans les régions tropicales. Dans le Nouveau
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3Ionde, ils ont quelques descendants mêlés à la race indigène à laquelle ils ont imposé leurs lois, leur langue, et leurs formes de gouvernement. Dans le Vieux Monde, ils n'arrivent même pas à cela. En Asie, ils forment tout au plus une caste de dix, ou peut-être cent mille Eurasiens dans un pays déjà atrophié par les castes. Dans l'Afrique tropicale, ils forment çà ef là une tribu de mulâtres comme les Griquas. Mais il n'a pas encore été prouvé que l'Européen puisse vivre et se propager d'une façon permanente dans les chaudes régions de l'Inde et de l'Afrique. M. Pearson a donc raison de prédire aux blancs qui ont conquis les régions tropicales et sud-tropicales du Vieux Monde, un sort analogue à celui des royaumes grecs de la Bactriane et de la Cherson èse. Les gouverneurs grecs de la Bactriane disparurent au bout d'un temps, comme les gouverneurs anglais de l'Inde disparaîtront probablement un jour ou l'autre. Nous croyons et nous espérons sincèrement pour le bien de l'humanité, que ce jour est encore éloigné. Il restera peut-être des États de race blanche dans l'Afrique au sud du Zambèze et sur les hauts plateaux au nord de ce fleuve, mais ces États renfermeront toujours une nombreusepopulation nègre menaçant d'absorber les blancs. Quant à l'Afrique tropicale, il paraît impossible d'y fonder des États de race blanche. Pendant plusieurs siècles, les aventuriers européens et les nomades arabes gouverneront sans doute d'immenses territoires au sud du Soudan et au nord du Capricorne. Les conditions de vie, aussi bien sociales que physiques, des peuplades nègres seront profondément modifiées sous l'influence
des descendants métis de ces aventuriers et de ces pirates. Mais il est impossiblede croire que les peuplades de l'Afrique puissent jamais perdre le type et le caractère nègre, quels que soient les changements qu'elles subissent. Il est probable qu'elles se transformeront en tribus comme celles du Soudan, ayant une religion et une morale du même genre. A la fin elles réussiront sans doute à secouer le joug des Européens, quoique ce temps soit probablement éloigné de plusieurs siècles. En Amérique, la plupart des Antilles deviennent des îles nègres. L'Espagnol, cependant, grâce à la facilite avec laquelle il s'assimile à une race inférieure, exerce une influence plus permanente que l'Anglais sur les indigènes ; les anciennes possessions espagnoles et portugaises contiendront toujours des races qui, malgré les différences qui les séparent des Ariens de la zone tempérée, comblent l'abîme qui existe entre ces derniers et les peuples noirs, rouges oM jaunes.
Toutes choses bien considérées, il est probable qu'une partie des pronostics de M. Pearson se réalisera en ce qui concerne les peuples des tropiques. Il est impossible que les races supérieures des zones tempérées supplantent jamais celles des tropiques. Il est au contraire très probable que ces peuples secoueront tôt ou tard le joug des Européens et recouvreront leur indépendance primitive ; il est possible aussi que la facilité actuelle des moyens de communication permette aux vigoureuses races du Nord le gouvernement des tropiques, étant donné que leurs représentants pourront être fréquemment renouvelés.
La suite de l'idée de M. Pearson est que ces races noires, jaunes ou rouges, une fois libe'rées, deviendront menaçantes pour les Européens au point de vue économique, peut-être même militaire, et que les races supérieures seront découragées et abattues le jour où elles constateront ce fait.
Cette partie de l'argumentation de M. Pearson soulève de sérieuses objections. En premier lieu, il ne se rend pas compte des résultats très divers qu'a produits la conquête européenne aux tropiques. En Asie, sans doute, les vieilles races actuellement submergées par la prédominance européenne, réapparaîtront, profondément modifiées à tous points de vue, mais aussi peu européennes que jamais et n'ayant dans les veines qu'une faible proportion de sang européen. En Afrique, les Etats indigènes tiendront probablement le milieu entre les sociétés portugaises à demi-caste existant sur certaines côtes des tropiques, et les sociétés pastorales ou agricoles. Elles appartiendront sans doute à la religion mahométane et auront une forme de gouvernement asiatique résultant de l'introduction d'une caste de conquérants sémitiques ou hamitiques chez un peuple nègre. Il pourra y avoir une caste dominante de conquérants européens dans quelques-uns de ces États, mais leur nombre sera toujours limité. Dans l'Amérique tropicale, le changement a déjà eu lieu. Les États qui y existent actuellement ne subiront plus de transformation. Il se peut que des groupements chinois de race pure ou même de coolies se forment çà et là; mais, envisagés dans leur ensemble, ces États seront dans
l'avenir ce qu'ils sont actuellement, c'est-à-dire, peuplés de blancs, mais surtout d'Indiens et de nègres, avec une langue, des lois, une religion, une littérature et un système gouvernemental ressemblant à ceux de l'Europe et de l'Amérique du Nord,
SupposonsquelesprévisionsdeM.Pearsonse réalisent et que les races noires et jaunes atteignent la même indépendance que les métis des races blanche et rouge. M. Pearson croit que nous serons alors exposés à deux dangers. Le premier sera celui des difficultés matérielles résultant de la concurrence des innombrables habitants des tropiques et de leur invasion dans la zone tempérée. M. Pearson ne craint pas beaucoup que cette invasion ait un caractère militaire ; mais je crois même que ses craintes, si petites soient-elles, sont exagérées. Il est très inquiet de l'accroissement de la population en Chine. Il croit que les Chinois formeront un jour la partie dominante de la population, dans lés Indes Orientales, la Nouvelle-Guinée, etc., non seulement comme valeur, mais comme nombre. En cela il a probablement raison; mais un tel changement entraînerait seulement la destruction et la submersion des Malais, des Dyaks et des Papous, et ne causerait pas un réel dommage aux blancs. De plus M. Pearson pense que les Chinois peuvent tenir les Russes en échec dans leurs possessions asiatiques. Là-dessus, je crois qu'il se trompe. Autant qu'il est possible d'en juger en l'absence de statistiques, la population chinoise n'augmente pas relativement aussi vite que la population slave et anglo-saxonne. D'ici à une cinquantaine d'années, ces deux derniers peuples réunis
pourront vraisemblablement rivaliser comme nombre avec les Chinois. La population chinoise se porte vers le sud de l'empire et non vers le nord; elle menace de déborder dans les protectorats français et anglais du sud ; mais dans le nord, au contraire, la difficulté consiste à empêcher les colons Russes de passer la frontière chinoise. Quand le Transsibérien sera construit et que le nombre des colons russes, entre la Volga et la vallée de l'Amour, aura augmenté de quelques millions, le danger d'une invasion militaire des Chinois en Russie d'Asie aura complètement disparu, à supposer qu'il existe aujourd'hui. Le Chinois n'a jamais été, et ne sera sans doute jamais, batailleur comme le Turc et le Tartare, et ce n'est guère que par une supériorité numérique absolument extraordinaire qu'il pourrait songer à vaincre une puissante race militaire. Jusqu'ici il n'a pas cherché à former une armée capable de prendre l'offensive contre des ennemis européens. Il n'y a pas de routes en Chine ; la profession militaire y est dédaignée; les troupes chinoises ne seraient redoutables que commandées par un chef européen auquel on n'aurait recours que dans un cas d'absolue nécessité, c'est-àdire pour repousser et non pour entreprendre une invasion. En outre, la Chine n'est qu'une réunion de provinces ayant leur centre à Pékin; et cette ville tomberait facilement au pouvoir d'une petite armée bien exercée. Il faudrait que la Chine subît une révolution prodigieuse et inattendue avant de menacer la Sibérie.
Il est presque impossible d'imaginer le Chinois repoussant le colon européen des terres où celui-ci
forme, non pas une petite caste^ mais la masse de la population. Il est évidemment admissible que dans un avenir très éloigné (que rien ne fait prévoir), la Chine suive l'exemple du Japon, qu'elle change sa politique, crée des flottes et des armées ; mais il n'y a pas de raison pour que ce fait paralyse la puissance des races supérieures. Sous le règne d'Elisabeth, les flottes et les armées turques étaient, pour les Européens, des ennemis autrement dangereux que ne le seront jamais les Chinois et les habitants des tropiques pour les peuples des zones tempérées. Malgré cela, le siècle d'Elisabeth fut un des plus remarquables au point de vue littéraire et politique.
La prévision de ce qui arriverait si l'Inde était indépendante paraît encore plus mal fondée. L'argument de M. Pearson consiste à dire que la domination européenne, en mettant le pays à l'abri de la guerre et de la famine, produit un accroissement de population et une stabilité qui permettront, un jour ou l'autre, aux habitants de reconquérir leur indépendance. Il prétend que le pays restera uni et peuplé après le renversement des Européens, et qu'il sera capable d'entreprendre des guerres; mais cette supposition est contraire à toutes probabilités. Après avoir secoué le joug européen, l'Inde reviendrait rapidement à son ancien état, la famine et les guerres intestines y seraient chroniques. En outre, la longue durée du gouvernement britannique aff'aiblit les qualités guerrières des indigènes-, et fait que l'usurier est un type plus répandu que le soldat.
M. Pearson fait aussi allusion dans son livre, au
^XES D AVEîaR SUR LE DEVELOPPEME.XT DES XATIOXS 1 69
danger qui menacera l'Europe si les peuples nègres acquièrent jamais une grande puissance militaire; mais ce danger appartient à une période si éloignée, toutes choses auront tellement changé alors, qu'il est impossible que nous imaginions ce qu'il pourra être. Dans cet avenir lointain, le descendant du nègre sera peutêtre aussi intellectuel que l'Athénien.
Lesprophèteseux-mêmes ne doivent pas entreprendre de prédire les événements de siècles trop éloignés. II est très possible que les colonies d'Afrique soient à un momentdonné envahies par un formidable soulèvement des tribus indigènes, qui leur sont iuflniment supérieures comme force numérique ; mais il est impossible que les nègres forment une puissance militaire suffisante pour menacer les peuples du Nord, du moins avant un temps aussi long que celui qui nous sépare des temps préhistoriques. Les peuplades de races mélangées qui habitent l'est de l'Afrique centrale comptent de formidables guerriers ; mais leur force n'est pas suffisante pour entreprendre des taches aussi herculéennes.
Il y a bien plus de raisons pour redouter la concurrence industrielle de ces races; mais ce danger diminuera à mesure qu'augmentera la puissance de l'Etat et que les idées démocratiques se répandront de plus en plus. Les Russes ne sont pas du tout démocratiques, mais chez eux l'Etat est très puissant; c'est ainsi qu'il éloigne les Chinois des provinces Sibériennes qui se peuplent rapidement de Slaves, ou d'étrangers qui deviennent bientôt des Slaves. L'entrée des États-Unis et de l'Australie est interdite au Chinois, parce que la
démocratie a reconnu, avec beaucoup de sagesse, que sa présence est ruineuse pour la race blanche.
L'existence de la démocratie au xix^ siècle est amplement justifiée par le fait qu'elle a réussi à conserver à la race blanche les meilleures régions des nouveaux mondes, l'Amérique et l'Australie tempérée. Si ces pays avaient eu un gouvernement aristocratique, l'immigration chinoise aurait été encouragée aussi sûrement que le serait la traite des nègres par une oligarchie possédantdes esclaves, et le résultat, au bout de quelques générations, aurait été fatal pour la race blanche. La démocratie, avec un clairvoyant égoïsme, devina le danger et défendit l'immigration chinoise. La présence des nègres dans nos États du Sud est un héritage du temps où nous étions gouvernés par une aristocratie transocéanique. La civilisation de l'avenir a une immense dette de reconnaissance envers cette politique démocratique qui a fait des zones tempérées des nouveaux mondes la propriété de la race blanche.
Le Chinois et l'Hindou parviendront peut-être à chasser des tropiques certains commerçants de race européenne; mais ils ne peuvent pas faire davantage. Ils ne peuvent jamais atteindre la situation de l'ouvrier blanc dans son pays d'origine. Celui-ci se défendra toujours, s'il est sérieusement menacé, à l'aide de tarifs protecteurs et de lois sévères contre l'immigration.
M. Pearson croit que les peuples blancs seront humiliés et découragés le jour où les races tropicales seront indépendantes; ceci ne semble pas inévitable, c'est même fort peu probable. Si l'Angleterre perdait sa puis-
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sance dans l'Afrique du sud et dans l'Inde, les Anglais de la mère-patrie en seraient sans doute très affectés, mais ils conserveraient cependant leur énergie et leur goût du travail. Il faut se souvenir que la génération anglaise qui a grandi après la déclaration de l'Indépendance Américaine s'est distinguée dans la guerre, les lettres et les sciences d'une façon absolument remarquable. A supposer même que l'Angleterre souffre de cette révolution, les peuples anglais de l'Amérique et de l'Australie y seraient taut à fait indifférents; et l'Europe continentale n'en serait pas plus troublée qu'au temps où les Portugais et les Hollandais perdirent leurs empires de l'Afrique et de l'Inde. L'expulsion des Français de la République de Haïti n'a pas eu de grandes conséquences en France; et les nègres libérés de cette île sont incapables d'une action offensive. Il est indifférent aux Américains et aux Australiens que les peuples bronzés du Brésil et de l'Equateur se gouvernent eux-mêmes au lieu d'être gouvernés comme jadis par des vice-rois portugais et espagnols ; il est difficile de voir quelles conséquences matérielles entraînerait pour eux un pareil changement si, au lieu des Brésiliens, il s'agissait des peuples riverains du Gange ou du Haut Nil. Même si la Chine devient à la fin du xx® siècle une puissance militaire sur le modèle européen, les Américains et les Australiens n'en seront pas plus troublés qu'ils ne l'ont été à la fin du xix* siècle par les efforts du Japon pour devenir une nation civilisée.
En définitive, il faut nous rappeler que si une race tropicale atteint jamais un degré de prospérité indus-
trielle et militaire qui la rende menaçante pour l'Europe et l'Ame'rique, cela prouvera nécessairement que cette nation s'est elle-même civilisée au cours de sa transformation. Nous aurons alors à traiter avec une nouvelle nation civilisée d'origine différente de la nôtre, comme nous traitons actuellement avec le Magyar, le Finnois et le Basque, sans nous préoccuper des différences ethniques qui les séparent des Croates, des Roumains ou des Wendes.
Dans le second chapitre de son livre, M. Pearson envisage l'état stationnaire vers lequel marche, selon lui, toute société. 11 s'efforce de nous montrer que quelques nations l'ont atteint, entre autres la France. Il ajoute qu'une fois parvenu là, tout peuple se sentira pris d'un grand découragement qui paralysera probablement ses facultés intellectuelles. 11 démontre en plus que nos races perdent leur foi dans les entreprises privées et mettent toute leur confiance dans l'État, ce qui tend à diminuer leur vigoureuse originalité. II prétend même reconnaître les signes précurseurs de la décadence dans le déclin del'espritd'entreprise et des inventions mécaniques. 11 est parfaitement vrai que les économistes de la vieille école du « laissez-faire », sont de moins en moins en faveur; et en somme si nous considérons les choses au point de vue historique, nous verrons que toute race a fait de plus en plus appel à la puissance de l'État à mesure qu'elle avançait vers la civilisation. Un grand État ne peut s'appuyer uniquement sur l'individualisme absolu, de même qu'il ne peut l'écraser sans danger. Il faut restreindre, dans des
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limites raisonnables, l'inflexible cruauté de la concurrence privée, comme nous avons restreint le droit de l'individu de se faire lui-même justice. L'Angleterre n'a atteint la grandeur qu'au moment où l'Etat anglais est devenu puissant, après la disparition de l'individualisme désordonné des temps féodaux. C'est alors que l'Angleterre est entrée dans cette voie où elle rivalise avec les Grecs pour les questions intellectuelles, et avec les Romains au point de vue des succès matériels — de ces succès qui se mesurent à l'extension coloniale, aux conquêtes, h la pratique triomphante de la guerre, et à l'art de gouverner. Quant à la croyance de M. Pcarson que nous assistons au déclin de l'esprit d'entreprise et des inventions mécaniques, tout ce qu'on peut dire c'est que les faits démentent son opinion.
Dans sa théorie de l'état stationnaire des sociétés, M. Pearson semble avoir négligé un point. Il signale avec énergie le fait, très contesté, que les classes supérieures de toutes sociétés tendent à disparaître, et que, d'une manière générale, les classes et les civilisations inférieures tendent au contraire à se développer. Prise dans l'ensemble, son opinion sur ce point est justifiée. Les sociétés en progrès, et les classes supérieures de toutes sociétés n'augmentent pas aussi rapidement que les autres, souvent même elles décroissent. Les grands chefs, les grands hommes d'Etat, les grands poètes, les grands savants d'une époque quelconque, n'élèvent pas autant d'enfants qu'un nombre semblable d'artisans, d'ouvriers et de fermiers pris au hasard. Le monde avance cependant, car le progrès se fait grdce à la trans-
mission des qualités acquises ; ce phénomène se manifeste si fortement dans tout État civilisé qu'il contrebalance la funeste loi de sélection naturelle tendant à faire disparaître les meilleures classes de la société. M. Balfour, dont les prédictions pour l'avenir de notre race ressemblent à celles de M. Pearson, paraît^ disposé à croire que les qualités acquises ne se transmettent pas. Bien que plusieurs hommes éminents aient adopté cette opinion, elle ne mérite pas une réfutation sérieuse.
Au contraire, et j'insiste sur ce point, c'est précisément parmi les classes qui ont atteint l'état stationnaire, et qui diminuent en nombre, que l'on trouve actuellement la plus haute culture et la meilleure éducation, la jouissance la plus complète de la vie, et le plus grand pouvoir pour le bien. Un pays qui voit diminuer le nombre de ses habitants n'est pas dans de bonnes conditions : le monde compté encore de vastes régions désertes et, la lutte entre les races se réduisant à être la question du plus grand nombre, celles qui ne se multiplient pas n'ont pas grande chance de réussir, quelles que soient leurs qualités militaires. Mais il se peut que ces conditions se modifient dans l'avenir, quand les changements si mélancoliquement prédits par M. Pearson auront eu lieu. Une nation suflisamment nombreuse pour se défendre contre toute attaque du dehors, une nation qui, tout en se développant au point de vue intellectuel, au point de vue du raffinement et de l'instruction, aurait su conserver ses qualités de courage, d'intrépide initiative et de hardiesse mili-
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taire, pourrait bien jouer un grand rôle dans le monde. Elle en serait capable même si elle était parvenue à cet état stationnaire que les classes supérieures de penseurs et d'hommes d'action ont déjà atteint dans toutes les grandes races.
Dans le troisième chapitre de son livre, M. Pearson parle des dangers du développement politique, surtout de l'agrandissement des villes aux dépens des campagnes, et de l'accroissement des armées permanentes. Le développement excessif des villes constitue, en effet, un véritable danger. Tout ce qu'on peut dire de ce mouvement à l'heure présente, c'est qu'il est impossible de prévoir combien il durera; de plus, quelques-uns des maux, dont l'existence est réelle, se guériront d'euxmêmes. Si la population urbaine tend à s'atrophier et à s'affaiblir de génération en génération, elle disparaîtra, et les problèmes qu'elle soulève disparaîtront avec elle. Si, au contraire, les villes peuvent être assainies, au physique et au moral, les objections qu'on leur oppose disparaîtront en grande partie. En traitant la question des armées permanentes, M. Pearson n'a, je crois, songé qu'à l'Europe. Le danger de l'établissement de grandes armées permanentes n'existe pas en Amérique ni en Australie; et comme 31. Pearson le démontre, le service militaire obligatoire est loin d'être un fléau pour les peuples de l'Europe continentale.
Je dirai en passant que M. Pearson a donné un renseignement erroné sur un fait qui n'a pas une grande importance, mais sur lequel il peut être utile de connaître la vérité. En développant cette idée absolument
juste qu'une milice inexpérimente'e est incapable de tenir tète à une arme'e régulière, M. Pearson juge à propos d'expliquer la défaite de la Nouvelle-Orléans. Il répète l'histoire telle qu'elle a été racontée par les historiens anglais, depuis Sir Archibald Alison jusqu'à Goldwin Smith. Je me hâte de dire que M. Pearson est excusable d'avoir commis cette erreur; il a simplement reproduit, sans l'avoir suffisamment examinée, la légende adoptée par l'un des partis pour atténuer l'amertume de la défaite. Il raconte que, sous les ordres de Pakenham, six mille Anglais sans artillerie se heurtèrent contre de gigantesques travaux de défense gardés par un ennemi deux fois plus nombreux qu'eux, et qu'ils furent battus, comme ils l'auraient été par les premières troupes venues, placées dans des conditions aussi favorables. Tout d'abord, Pakenham n'avait pas seulement six mille hommes; il en avait près de dix mille. Secondement, les Américains,'au lieu d'être deux fois aussi nombreux que les Anglais, ne les égalaient même pas en nombre. Troisièmement, loin d'être sans artillerie, les Anglais étaient supérieurs aux Américains sur ce point. Finalement, ils attaquaient une position bien inférieure à celle occupée par Soult, lorsque Wellington le battit à Toulouse avec les mêmes troupes qui furent écrasées par Jackson à la Nouvelle-Orléans. La vérité est que Jackson était un général de premier ordre, commandant à des troupes qu'il avait exercées dans une série de campagnes contre les Indiens et les Espagnols. Les trois fois où il livra bataille à Pakenham — à savoir : l'attaque de nuit, le grand duel d'artillerie,
et l'assaut — les soldats anglais, malgré leur courage hérorque, furent complètement battus.
Au surplus, cet exemple mal choisi ne détruit pas les conclusions de M. Pearson. Notre guerre de 1812 offre bien des exemples de l'inaptitude des milices à lutter contre des armées régulières. Une preuve non moins frappante de leur incapacité a été donnée à Castlebar en Irlande, lorsqu'en 1798 une poignée de troupes régulières françaises attaqua à la baïonnette et mit en pleine déroute des milices Anglaises, Écossaises et Irlandaises qui lui étaient cinq fois supérieures en nombre. Ces dernières occupaient pourtant une position favorable défendue par une puissante artillerie.
Dans le quatrième chapitre de son livre M. Pearson traite, à un point de vue très élevé, de certains avantages de la fierté nationale. Je ne puis que donner ma sincère approbation à ce chapitre dans lequel l'auteur fait l'éloge du patriotisme, de ce patriotisme qui embrasse l'ensemble de la nation, au lieu de se localiser dans une partie du pays.
Dans le cinquième chapitre intitulé : « La Décadence de la Famille », M. Pearson émet certaines propositions sur lesquelles je ne suis aucunement d'accord avec lui. Il paraît regretter que le despote irresponsable soit actuellement une anomalie dans la famille comme dans l'État. Il croit que sa disparition sera une cause de faiblesse pour la famille. Cela peut arriver dans certains cas, de même que l'abolition d'un despotisme peut amener l'anarchie ; mais cela n'empêche pas le mouvement d'être bon dans un cas comme dans l'autre. A
tous ceux qui ont connu des vies de famille vraiment heureuses, c'est-à-dire à tous ceux qui ont connu le plus grand bonheur qui puisse exister sur cette terre, il est inutile de dire que l'idéal le plus élevé de la famille s'obtient seulement lorsque le père et la mère sont visà-vis l'un de l'autre, comme des amis, ayant des droits égaux. Les enfants sont attachés au père et à la mère par des liens d'affection, de respect et d'obéissance d'autant plus forts, qu'ils sont traités comme des êtres raisonnables ayant leurs droits à eux, et que l'organisation de la vie de famille change avec les années, à mesure que les enfants se développent. Dans un tel « home », la famille n'est pas affaiblie mais fortifiée. Ce n'est pas da reste un idéal inaccessible. Tout le monde connaît des centaines de familles qui le réalisent plus ou moins parfaitement ; elles constituent un type incomparablement plus élevé que celui du bon tyran qui disparaît de plus en plus.
Le dernier chapitre du livre de M. Pearson est intitulé : «L'Affaiblissement du Caractère. » L'auteur croit à la diminution de l'esprit d'entreprise, de l'énergie, de l'enthousiasme et de l'espérance dans le monde moderne. Il croit que tous les grands livres ont été écrits, que toutes les grandes découvertes ont été faites, que toutes les grandes actions ont été accomplies. Il pense que l'adoption du socialisme d'État, sous une forme quelconque, anéantira le mérite individuel et le bonheur dans ce qu'il a de plus élevé. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les avis sont très partagés sur ce point, mais que la plupart des citoyens de la démocratie
Américaine n'adoptent pas l'opinion de M. Pearson. Il est absolument invraisemblable que le socialisme d'État soit jamais mis en vigueur sous ses formes les plus exagérées, sauf peut-être en quelques endroits. 11 existe évidemment, dans une certaine mesure, partout où il y a une gendarmerie ou un corps de pompiers; et la sphère d'action de l'Etat peut être très agrandie sans porter atteinte d'aucune façon au bonheur général ou individuel. On peut même concevoir qu'une heureuse combinaison de forces naturelles et d'ordonnances législatives réduirait l'inégalité des conditions, sans pour cela priver les classes supérieures des moyens qu'elles ont de faire le bien et des satisfactions dont elles jouissent. Dans notre pays, les hommes qui ont joué le rôle le plus utile à notre développement national sortaient de milieux sociaux où le degré de confort essentiel était élevé, c'est-à-dire où les gens étaient bien vêtus, bien nourris, bien logés, avaient des livres en abondance et le temps d'en profiter; mais où il ne pouvait être question de luxe extravagant. A mon sens, l'erreur fondamentale de M. Pearson est de se figurer que la masse du peuple ne s'élèvera que dans la mesure où les classes supérieures s'abaisseront, et cela à tous points de vue. Ceux de nous qui vivent dans des milieux où l'élément américain domine, et où l'inégalité des conditions n'est pas considérable, savent bien qu'il n'y a aucune raison de prévoir ainsi l'avenir. Il se peut au contraire qu'il se forme des sociétés où Texcès de la richesse et de la pauvreté seront inconnus, et où le degré de civilisation, les chances de bonheur, et les
occasions de faire le bien, seront cependant plus grandes que jamais.
Lorsque M. Pearson dit que toutes les œuvres de réelle valeur ont été accomplies dans le passé, les faits ne lui donnent pas raison. Il croit que les grands poèmes ont tous été écrits, que les temps du drame et de l'épopée ont disparu. Cependant une des plus grandes tragédies qu'on ait jamais vues, excepté bien entendu celles de Shakespeare, est une œuvre de notre siècle. Si le monde a attendu près de deux mille ans entre la disparition des dramaturges grecs et la venue de Shakespeare, et encore deux cents ans avant que Gœthe produise sa grande tragédie, nous pouvons patienter et suspendre notre jugement pendant quelques centaines d'années au moins, avant d'affirmer qu'aucun pays et aucune langue ne produiront jamais un grand drame. Le cas est le même pour la poésie épique. Nous sommes trop près de Milton, venu trois mille'ans après Homère, pour déclarer que les siècles à venir ne verront jamais d'épopée. Une race peut s'affaiblir et devenir incapable de travailler; mais une autre peut prendre sa place. Après un certain laps de temps, les auteurs Grecs et Latins trouvèrent qu'ils n'avaient plus rien à dire, et un critique de l'une ou l'autre de ces nations aurait pu déclarer, en branlant la tête, que tous les grands thèmes avaient été exploités, toutes les grandes idées exprimées ; cependant l'avenir nous réservait Dante, Cervantes, Molière, Schiller, Chaucer et Walter Scott.
M. Pearson dit que les professions politiques n'offrent pas d'aussi nombreuses et d'aussi belles victoires que
jadis, et qu'on ne reverra plus d'hommes comme César- Auguste, Richelieu ou Chatham. On ne voit pas bien en quoi ces hommes diffèrent de Bismarck; ni pourquoi un peuple de langue anglaise considérerait comme impossible la venue d'un nouveau Chatham, ou même d'un homme d'État qui lui serait supérieur. Parlant au nom des Américains, je dirai qu'aucune époque n'a offert à un homme d'Etat de plus belles occasions de lutte, de souffrance, et de victoire, que celles offertes par l'Amérique à Washington et à Lincoln. Donc, lorsque M. Pearson dit que la guerre entre pays civilisés offre moins d'occasions de se distinguer que la guerre des temps barbares, et qu'il est très difficile à un homme de jouer un rôle important dans une guerre moderne, nous déclarons n'être pas de son avis. Un conquérant mondial ne peut surgir que dans un Etat civilisé, ou relativement civilisé. Parmi les barbares, il n'y a jamais eu d'Alexandre ou de César, d'Annibal ou de Napoléon. Sitting Bull et Rain-in-the-Face supportent mal la comparaison avec Von Moltke ; et aucun roi Norse, au temps héroïques des Vikings, n'a exercé sur la guerre à son époque, une influence comparable à celle qu'exerça plus tard Frédéric le Grand.
Il n'est pas exact que la force de caractère disparaisse nécessairement à mesure que la civilisation se développe. 11 peut naturellement y avoir des exceptions. La civilisation peut devenir ce qu'elle était chez les Byzantins, les Hindous et les Incas; et dans certaines parties de l'Europe et des États-Unis, les vertus paisibles paraissent seules importantes ; on y forme une race de
marchands, d'hommes de loi, et de professeurs, manquant des vertus viriles qui ont fait la force et la grandeur de notre race. 11 serait donc possible que la civilisation tendît à faire disparaître la force de caractère, mais ce n'est pas un de ses résultats inévitables, et tout nous porte à croire qu'il en sera autrement.
M. Pearson est, avant tout, un homme fort et courageux. Il regarde l'avenir, et l'avenir lui paraît incolore et peu attrayant ; cependant il ne proche pas l'évangile d'un lâche désespoir. 11 croit que dans les siècles futurs la vie offrira moins de dangers et de vicissitudes que jadis, mais qu'elle offrira aussi moins de jouissances viriles, moins d'occasions d'accomplir ces actes de valeur si chers aux âmes courageuses. Il nous conseille d'envisager bravement cet avenir quelles que soient nos appréhensions ou nos espérances ; et il termine son livre par ces belles paroles : « A supposer que les choses en arrivent là, il nous restera encore à exercer notre action sur nous-mêmes. Faisons simplement notre devoir dans la vie, décidés à en subir les conséquences; maintenons-nous la tête haute devant l'éternel calme, aussi courageusement que nos pères ont affronté l'éternel combat ; cette nouvelle éducation de nos âmes sera plus noble alors que l'antique confiance dans le progrès. »
Nous ne croyons pas, comme M. Pearson, au calme éternel des siècles futurs ; nous ne croyons pas qu'il vienne jamais un temps où les hommes n'auront qu'à se laisser vivre, avec le seul espoir de ne pas dégénérer. Nous ne croyons pas à la venue prochaine d'un jour où
VUES d'avenir sur le développement des nations 183
les races inférieures prédomineront dans le monde, et où les races supérieures auront perdu leurs plus nobles qualités. Mais, après tout, qu'importe sous quel jour nous envisageons l'avenir, pourvu que nous sachions mettre en pratique le conseil de M. Pearson, et affronter résolument le destin qui nous est réservé ? Nous ne sommes pas certains que le progrès soit assuré, nous pouvons seulement affirmer qu'il le sera si nous menons une vie sérieuse, courageusement et avec droiture. Nous ne savons pas si l'avenir nous réserve des jours calmes ou des jours de lutte. Nous ne pouvons savoir si les races supérieures réussiront à conserver leurs nobles qualités, ou si elles seront annihilées par les races inférieures. Dans l'ensemble, nous croyons que les plus grandes victoires sont encore à gagner, les plus grandes actions encore à faire, et qu'il y a en réserve, pour nous et pour les causes que nous soutenons, des triomphes encore plus splendides que tous ceux qui ont été vus jusqu'à ce jour. Mais, je le répète, le devoir évident de tout homme est d'envisager l'avenir et le présent sans souci du destin qui lui est réservé, tournant les yeux vers la lumière du côté où il voit la lumière, et jouant bravement son rôle d'homme parmi les hommes.
« L'Évolution Sociale » de Benjamin Kidd est un livre suggestif mais très imparfait : l'auteur a un esprit dogmatique et superficiel qui se contente de demi-vérités qu'il déclare indiscutables. Ce livre s'adresse surtout aux esprits imparfaitement formés, mais M. Kidd y suggère cependant quelques manières de voir qui valent la peine d'être adoptées, bien qu'il en tire parfois des conclusions excessives.
Son principal mérite est dans le choix des sujets qu'il traite. Il pose avec force et d'une manière saisissante les problèmes dont la solution préoccupe tous les peuples de l'Occident, et il décrit les attitudes diverses d'intérêt, d'alarme, et d'espérance, qu'ils inspirent de nos jours aux penseurs et aux hommes d'action. Il montre comment les problèmes qui se dressent aujourd'hui devant nous, ne sont nullement semblables à ceux que nos pères ont résolus il y a un ou deux siècles. L'ère des bouleversements politiques paraît terminée, celle des révolutions sociales est arrivée. Nous cherchons tous à entrevoir l'avenir, à deviner [vers quel but nous
L ÉVOLUTIOX SOCULE 185
poussent les grandes forces muettes que la prodigieuse évolution industrielle de notre siècle a mises en mouvement. Nous ne savons comment expliquer les grands déplacements de population, l'essor des villes, l'inquiétude et le mécontentement des masses, le malaise de ceux qui s'attachent à l'ordre de choses établi.
M. Xidd constate l'existence de ces problèmes, mais il tâtonne aveuglément lorsqu'il cherche à prévoir leur solution. Il voit que le progrès de l'humanité au temps jadis était soumis à certaines lois biologiques, et que ces lois continuent à influencer la société à l'heure actuelle. Il se rend compte de l'importance des lois qui régissent la reproduction de l'humanité, de même qu'elles régissent la reproduction des animaux d'ordre inférieur, et par conséquent, influent sur leur progrès. Il affirme avec la plus grande assurance, que l'homme livré à lui-même n'a pas la moindre tendance à progresser d'une façon quelconque, et que, si les conditions de la vie lui permettaient de suivre ses inclinations personnelles, la valeur moyenne d'une génération serait presque toujours inférieure à celle delà génération précédente. Cette idée est une de ces vastes généralisations que M. Kidd afl'ectionne tant, et qui gâtent une si grande partie de son œuvre. Il lui est évidemment très difficile d'exposer une loi générale d'un ton modéré et en faisant les réserves nécessaires ; il formule donc comme vérités certaines des déclarations qui ont une part de vérité, mais aussi une part d'erreur. Celle que je viens de citer sur le progrès humain est vraie du monde en
général. Selon toutes les probabilités, elle est entièrement fausse en ce qui concerne les rangs supérieurs de la société. En tous cas, il y a de nombreux exemples prouvant que la loi qu'il formule n'agit pas infailliblement; et un seul de ces exemples suffît à renverser une pareille généralisation.
On ne peut qu'être d'accord avec M. Kidd lorsqu'il dit que les annales du monde sont d'une part les annales du progrès incessant, de l'autre celles de l'effort et de la concurrence incessantes ; mais là aussi ses déclarations sont trop générales et ses expressions mal choisies. Pour lui le mot « progrès » signifie simplement « changement»; par suite lorsqu'il parle de progrès incessant, cela s'applique aussi bien au mouvement en arrière qu'à la marche en avant. En réalité, certaines conditions de la vie ne font aucun progrès pendant de longs siècles et ne subissent aucun changement, elles demeurent stationnaires.
M. Kidd démontre que la cause première du succès, pour tout peuple engagé dans la lutte pour la vie, est l'accroissement de population au delà des limites dans lesquelles il est possible de se procurer une vie confortable ; ainsi la concurrence et la sélection doivent non seulement accompagner toujours le progrès, mais encore prévaloir chez tous les peuples qui ne dégénèrent pas. Comme je l'ai dit déjà, il admet sans réserves que si les individus de toutes espèces se propageaient dans une égale proportion, la valeur moyenne d'une génération serait presque toujours inférieure à celle de la génération précédente.
De là il déduit que le progrès est plus considérable dans la mesure où les limites de la sélection sont plus étendues, la rivalité plus intense, et la sélection plus rigoureuse; tout progrès suppose une rivalité dans la sélection, et toute espèce en progrès doit mener une vie de tension et d'efforts continuels dans sa marche ascendante. Ceci encore est vrai dans une certaine mesure, mais M. Kidd en fait une vérité trop générale. La rivalité dans la sélection naturelle n'est qu'une des conditions du progrès. Toutes choses égales d'ailleurs, les espèces où cette rivalité est la plus intense font le plus de progrès, mais « toutes choses » ne sont jamais égales. Dans la vie réelle, les espèces qui réalisent le plus de progrès sont précisément celles dont les limites de sélection sont les moins étendues, la sélection la moins rigoureuse, et la rivalité la moins intense. La sélection est d'autant plus rigoureuse que la fécondité de l'animal est plus grande, mais ce sont précisément les espèces les plus fécondes qui se sont le moins perfectionnées dans les temps très reculés. Le cochon d'Inde et le chien ont eu un ancêtre commun. La fécondité du cochon d'Inde est bien plus grande que celle du chien. Sur un nombre donné de cochons d'Inde, la proportion de ceux qui survivent est très faible, les limites de sélection sont par conséquent étendues, et la sélection elle-même très rigoureuse ; cependant les progrès de la race canine depuis les temps primitifs ont été plus rapides et plus considérables que ceux des cochons d Inde dans le même laps de temps.
De plus, en parlant du progrès accompli dans nos
sociétés modernes par l'intensité de la concurrence, M. Kidd néglige certains traits curieux de la société humaine. Tout d'abord, il parle comme si la concurrence qui pousse les nations à progresser était due à un accroissement de population dépassant les limites de subsistance. Gela voudrait dire que dans les sociétés progressives, le nombre des naissances et celui des décès seraient tous deux portés au maximum, car là où les naissances et les décès sont les plus nombreux, la lutte pour la vie est la plus intense. Si, d'après l'hypothèse de M. Kidd, le progrès était plus considérable, là où la lutte pour la vie est la plus intense, les Italiens du Sud, les Juifs Polonais et les habitants des districts très denses de l'Irlande, seraient les peuples les plus avancés de l'Europe. En réalité ces peuples sont précisément ceux qui ont fait le moins de progrès, si on les compare aux groupes dominants en Angleterre et en Allemagne. La proposition de M. Kidd est si loin d'être exacte, qu'en l'étudiant à la lumière des faits, on est tenté de dire qu'elle est le contraire de la vérité. La race chez laquelle la lutte pour l'existence quotidienne est très intense ne progresse jamais aussi rapidement que la race placée dans des conditions moins difficiles. La concurrence et la lutte sont indispensables dans une certaine mesure, mais si elles deviennent trop pressantes, la société recule au lieu d'avancer ; de plus la race chez qui cette concurrence est la plus intense ne s'accroît même pas comme nombre aussi rapidement qu'une autre où la lutte pour l'existence quotidienne est moins âpre. Si le nombre des décès égale ou dépasse
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le nombre des naissances, une population a peu de chances d'accroissement.
Pour s'accroître rapidement, une race doit être prolifique; il n'y a pas de malédiction plus grande que celle de la stérilité, pour les nations comme pour les individus. Lorsqu'un peuple se trouve dans le cas delà masse des Français et d'une partie des habitants de la Nouvelle-Angleterre, où le chiffre des morts surpasse celui des naissances, il est appelé à disparaître, et mérite de disparaître. Quand une race ne désire plus la paternité et la maternité, elle dégénère, et ce n'est que justice ; le franc-parler le plus absolu est nécessaire vis-à-vis des individus qui craignent de mettre au monde des enfants. Mais il n'en est pas moins vrai qn'un accroissement immodéré de population ne favorise pas le développement de la race, et n'aide même pas toujours à son augmentation numérique. Les peuples de langue anglaise se sont accrus, depuis près de trois siècles, plus rapidement qu'aucun autre, cependant plusieurs peuples ont eu pendant cette même période un nombre supérieur de naissances.
En ce qui concerne la tension d'où résulte d'après lui le progrès dans nos sociétés modernes, M. Kidd ne se rend pas compte qu'elle est indépendante de la difficulté de gagner sa vie, ou de la propagation de la r^ce. Les plus sublimes victoires en tous genres sont remportées par des hommes qui ne s'inquiètent nullement de leur subsistance matérielle, et la lutte pour cette subsistance est surtout vive parmi les classes qui contribuent le moins au progrès de la race. Les généraux et les amiraux,
les poètes et les philosophes, les historiens et les musiciens, les hommes d'Etat et les magistrats, ceux qui proposent et exécutent les lois, les artistes et les hommes de lettres, les grands capitaines de la guerre et de l'industrie, — appartiennent tous aux classes pour qui les préoccupations de vie matérielle sont peu de chose, et dont le taux d'accroissement est relativement plus faible que celui des classes inférieures. Dans les sociétés civilisées, la sélection naturelle agit contre le progrès. C'est en dépit d'elle que le progrès s'accomplit. En effet, il résulte, non de l'écrasement des classes inférieures par les classes supérieures, mais au contraire de la montée des classes inférieures au niveau des supérieures, et cela d'autant plus que ces dernières tendent à disparaître. Dans les sociétés progressives, ce sont souvent les êtres de moindre valeur qui survivent; mais en général ces êtres et leurs enfants tendent à se perfectionner. Le simple exposé de ces faifs suffit, non seulement à prouver combien plusieurs des conclusions de M. Kidd sont inexactes, mais encore combien les craintes qu'il exprime pour l'avenir sont peu fondées. Il est clair que les sociétés, ou les milieux, offrant à l'homme le plus de bonheur, et où le progrès est le plus grand, sont précisément celles où l'âpre concurrence pour la vie matérielle se fait le moins sentir. Il est incontestable aussi que dans toute société en progrès un certain nombre d'individus sont sacrifiés, et qu'il y a, à chaque génération, une proportion plus ou moins considérable dinsuccès; mais il n'est pas douteux, d'après les exemples que nous voyons chaque jour^ que
l'étendue de ce sacrifice n'ait aucun rapport avec la rapidité ou la valeur du progrès. Les nations qui font le plus de progrès sacrifient dix ou quinze individus sur cent, tandis que les nations qui en font le moins ou qui reculent, arrivent parfois à sacrifier leurs membres dans la proportion de cent pour cent.
Cette dernière constatation est en partie une réponse à l'affirmation de M. Kidd que la « sanction rationnelle » des conditions de progrès n'existe pas pour l'individu. Dans une société progressive, où la prospérité est assurée aux quatre cinquièmes ou aux neuf dixièmes de la population, il faut bien admettre que le progrès trouve une sanction rationnelle chez la masse des particuliers. Si ces derniers sont vigoureux et intelligents, l'attitude du petit nombre de ceux qui n'ont pas réussi, est sans conséquence. Dans une telle société le désaccord que M. Kidd signale avec tant d'insistance, entre les intérêts de l'individu et ceux de l'organisme dont il fait partie, est réduite à son minimum d'importance. La lutte pour la vie atteint son maximum de misères et de souffrances chez les peuples les plus arriérés, — par exemple chez les Bushmen, les nègres Australiens, et les Indiens mangeurs de racines.
M. Kidd n'explique pas ce qu'il entend par « sanction rationnelle ». Du reste son livre témoigne de sa grande difficulté à donner des définitions exactes, et quand par hasard il en donne, elles sont extrêmement vagues. Par « rationnel » il entend apparemment « égoïste », et il part de ce principe que la raison dicte à chacun de faire ce qui lui procure le plus d'avantages personnels.
sans s'inquiéter du tort qu'il fait aux autres ou à la société en général. Il n'en est pas ainsi. Depuis le commencement du monde, il y a toujours eu deux courants dans la vie, celui de l'égoïsme et celui du désintéressement; dans l'évolution de l'humanité, le courant désintéressé a généralement augmenté aux dépens de l'autre, surtout dans les sociétés progressives dont le développement futur cause tant d'inquiétudes à M. Kidd. On ne peut imaginer un plus bel exemple de désintéressement que celui du désintéressement maternel; et lorsque M. Kidd donne à entendre que l'amour maternel, l'amour du devoir et de la loyauté n'ont pas de sanction rationnelle, il interprète mal le mot « rationnel », Quand l'espèce humaine a atteint un certain degré de développement, la femme souffre davantage de voir son enfant mourir de faim que de travailler pour lui, et dès lors elle a une raison rationnelle de travailler. Lorsque l'humanité a atteint un d*cgré supérieur, le meurtre, le vol, et le mensonge, inspirent à l'individu un sentiment de dégradation et de honte dont il souffre plus que de la misère ou de la fatigue d'un dur labeur. Dans ce cas, l'honnêteté et la loyauté ont une sanction rationnelle. On pourrait aussi ajouter, qu'arrivé à ce point, l'homme a une tendance à soulager les souffrances de ses semblables. U préfère se priver d'un peu de bien-être pour soulager la misère que d'en avoir le triste spectacle sous les yeux. Ceci est une excellente sanction rationnelle pour justifier son sentiment.
Nous sommes absolument de l'avis de M. Kidd lorsqu'il dit que plusieurs des systèmes proposés en faveur
des individus misérables, par de soi-disant re'formateurs, sont contraires à toute évolution et à tout progrès de la société. Certains cultes^ non seulement chrétiens, mais aussi bouddhiques et brahmaniques, tendent à développer un altruisme aussi « surnaturel » que M. Kidd peut le souhaiter pour une religion; il n'est aucunement fondé sur la raison et mérite par conséquent d'être condamné.
M. Kidd répète sans cesse que le développement scientifique du xix® siècle nous prouve que les intérêts de l'organisme social et ceux de l'individu sont, et resteront en désaccord. D'après lui, l'individu ne trouve jamais en lui-même de sanction pour sa bonne conduite dans une société où les conditions de progrès prédominent; par conséquent il agira toujours à un point de vue personnel. D'après ce qui a été dit plus haut, il est évident que cette constatation ne repose sur rien ; et le plan de philosophie mystique et irrationnelle de M. Kidd, étant fondé sur cette base, n'a plus aucune valeur. L'antagonisme inévitable auquel il fait allusion n'existe pas. Au contraire, dans les sociétés réellement progressives, même de nos jours, les intérêts de l'organisme social et ceux de la srrande masse des individus sont identiques au lieu d'être contraires. Dans les cas où ce n'est pas ainsi, il y a cependant une sanction de la raison individuelle, si nous employons le mot « raison » dans son sens véritable, et cette sanction fait adopter à l'individu une conduite subordonnée au bien-être de la société en général.
Nous pouvons vérifier l'exactitude des déclarations
de M. Kidd en les appliquant, non à l'ensemble des grandes sociétés d'une façon abstraite, mais aux petits organismes sociaux d'une façon concrète. Prenons pour exemple un régiment, ou l'organisation de la police, ou celle des pompiers. Le premier devoir d'un régiment est de marcher au combat, et le combat, c'est la mort ou les blessures pour un grand nombre de soldats. D'après les idées de M. Kidd, la lutte d'intérêts entre l'individu et l'organisme serait bien plus considérable dans un régiment que dans tout autre groupe civilisé. Cependant nous savons que dans tous les régiments possibles, la subordination de l'individu à l'organisme est plus absolue que dans aucun État civilisé, pris dans son ensemble. En outre, la subordination dans les régiments est en raison directe de la valeur des soldats; elle atteint son plein développement lorsque ceux-ci savent endurer leurs souffrances avec une austère et noble fierté, lorsqu'ils se glorifient des triomphes de l'organisme dont ils font partie, et ressentent ainsi une des joies humaines les plus sublimes. Lorsque M. Kidd dit qu'il n'y a pas de sanction rationnelle pour le progrès, il doit aussi dire, s'il est logique, qu'aucune sanction rationnelle n'empêche le soldat de fuir lorsqu'il n'est pas surveillé, la sentinelle d'abandonner son poste, et l'officier de déserter. Lorsque M. Kidd dit cela, il ne fait que jongler avec les mots. Au cours de leur évolution, les sociétés ont souvent produit le type idéal du soldat et du citoyen; c'est-à-dire le type d'un homme éprouvant, lorsqu'il néglige ses devoirs militaires ou civiques par lâcheté ou par «goïsme, une
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honte et une souffrance dont l'intensité ne peut être égalée par la satisfaction d'aucun de ses désirs. Ce phénomène se produit souvent en dehors de toutes considérations religieuses. La civilisation peut développer l'habitude de l'abnégation utile dans une société, comme le fait l'éducation militaire dans un régiment. L'habitude de l'abnégation inutile peut malheureusement se développer aussi; et ceux qui la pratiquent sont à peine moins nuisibles que ceux qui sacrifient les bons aux mauvais.
C'est sur l'action du sentiment religieux dans notre développement que M. Kidd insiste le plus, il l'intitule « le principal ressort de l'histoire humaine ». Sa manière de traiter les sujets religieux est curieuse, car il ne semble pas faire de différence entre la vérité et l'erreur, puisqu'il groupe toutes les religions ensemble. Chez un soi-disant professeur de morale, une telle attitude mérite de sévères reproches, car elle est malhonnête et immorale. D'un bout à l'autre de son livre, il envisage les croyances religieuses au même point de vue, comme si elles étaient toutes similaires et toutes de même valeur; c'est pourtant un simple truisme de dire que la plupart d'entre elles se détruisent mutuellement. >'on seulement M. Kidd ne fait pas de différence entre la vérité et l'erreur, mais il lui importe peu que telle ou telle croyance soit vraie ou fausse. Il dit par exemple, en parlant de l'avenir des religions en général, que le plus remarquable résultat de la révolution scientifique inaugurée par Darwin sera « de les établir toutes sur une base aussi solide et aussi
durable qu'aucune de celles rêvées par les théologiens ». Si celte phrase a une signification quelconque, elle signifie que toutes les religions seront établies sur la même base. Il est à peine nécessaire de démontrer la fausseté d'une pareille déclaration. Si le Dieu des Chrétiens est en vérité le seul Dieu, et que sa religion devienne un jour universelle, comme les chrétiens le croient, la base de la croyance en Mumbo Jumbo ne peut être ni solide ni durable. De même les religions de Mahomet et de Bouddha s'excluent mutuellement, et les formes variées du culte des ancêtres et du fétichisme ne peuvent être établies sur une même base, comme elles le seraient d'après la théorie de M. Kidd. Lorsque M. Kidd reproche à la science son inaptitude à étudier la religion dans un esprit scientifique, il montre encore une fois qu'il ne comprend pas la portée du sujet qu'il étudie. Ses erreurs viennent en partie de ce qu'il donne aux mots de « science » et de « religion » un sens trop étendu. Il y a plusieurs sciences et plusieurs religions, et les hommes qui les professent ou les défendent sont très différents. Lorsque les défenseurs intolérants d'une croyance religieuse s'efforcent parla persécution d'empêcher les savants de chercher à établir la vérité, il est alors inutile de blâmer ces savants pour leurs attaques violentes et acerbes contre une croyance qui provoque de telles persécutions. Les exigences d'une lutte où la vie est engagée privent un bomme du sang-froid nécessaire pour- mener une enquête purement scientifique. Le naturaliste le plus enthousiaste, s'il est attaqué par un requin, sera bien
plus préoccupé d'éviter ou de repousser l'attaque de l'animal que de déterminer avec précision la famille dont il fait partie. Un trait d'importance secondaire, mais bien amusant, dans l'argumentation de M. Kidd, est qu'il se figure avoir fait une découverte, en apprenant que la religion a toujours joué un rôle important dans l'histoire de l'humanité. 11 ne veut évidemment pas dire cela. Il ne peut ignorer que les grands historiens ont reconnu l'influence considérable de tous les mouvements religieux, tels que la fondation et le développement du Christianisme, la Réforme, l'Islamisme, etc. M. Kidd a raison d'insister sur l'importance du rôle joué par les croyances religieuses, mais il se trompe beaucoup en ne comprenant pas que la majorité des historiens et des sociologues ont rendu pleine justice à l'influence de la religion.
Le plus grand tort de M. Kidd est de détourner les mots de leur vrai sens. 11 emploie le mot « raison » dans le sens d' « égoïsme ». Puis, dans un esprit de tautologie mentale, il affirme que la raison doit nécessairement être égoïste et brutale. Il déclare que l'homme qui risque sa vie pour sauver un ami, la femme qui veille un enfant malade, et le soldat qui meurt à son poste, sont des êtres déraisonnables, et que, plus leur raison se développera, moins ils seront tentés d'agir de la sorte. Le simple exposé de ce raisonnement suffit à prouver son absurdité. Il s'agit en effet de savoir si les personnes qui font de tels actes d'abnégation et de dévouement sont des êtres dont l'intelligence s'est abrutie ou développée.
L'homme dont la raison se développe seule, sans être accompagnée d'aucune qualité morale, peut devenir une bête sauvage particulièrement nuisible; mais ce n'est pas une conséquence inévitable du- développement de sa raison. Il serait aussi sensé de dire que c'est une conséquence inévitable du développement de sa force physique. Il est certain que l'homme raisonnable qui est égoïste et sans scrupules, agira plus mal par suite de son développement supérieur que l'homme sans raison également égoïste et sans scrupules; il en est de même pour l'homme doué d'une grande force physique. Il peut faire beaucoup de mal à lui-même et aux autres ; mais ce n'en est pas moins de la folie d'accuser la force physique et la raison d'être « anti-sociales et anti-évolutionnistes ». M. Kidd est, comme toujours, trompé par une confusion de mots dont il est responsable. Le développement du rationalisme est nuisible s'il n'est pas accompagné d'un développement moral. Une société uniquement rationaliste tend à disparaître et mérite de disparaître. Mais ceci ne veut pas dire que d'autres sociétés où la raison est tout aussi en honneur, ne peuvent être profondément morales, et capables de s'établir solidement dans le monde.
Les définitions sur lesquelles M. Kidd s'étend si complaisamment, c'est-à-dire celles des sanctions « surnaturelles » et« ultra-rationnelles », pourraient aussi bien s'appliquer aux grossières superstitions des peuples les plus sauvages, qu'aux enseignements du Nouveau Testament. Lorsque M. Kidd insiste sur l'importance de la sanction ultra-rationnelle, il donne à ce mot un
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sens si large que son insistance devient exagérée. Il nie apparemment que les hommes puissent jamais atteindre un état, où la raison les poussera à bien agir, même en dépit de leur intérêt personnel. Il est très possible qu'une civilisation parvienne, au cours des siècles, à développer chez la masse des hommes et des femmes le dévouement aussi bien que la sagesse. Il sera alors rationnel pour chaque individu d'agir selon les préceptes les plus élevés de l'honneur, du courage et de la morale. Si le développement intellectuel de cette société marche de pair avec son développement moral, elle fera la guerre avec persistance aux individus chez qui l'esprit dégoïsme, qui d'après M. Kidd est le seul rationnel, se manifeste avec le plus d'intensité. Elle combattra l'influence de ces individus et les empêchera de se propager, tendant ainsi à devenir une société dans laquelle la sanction rationnelle du progrès sera identique pour l'État et pour les particuliers. Cet idéal n'a jamais encore été atteint, mais bien des signes montrent qu'on peut espérer le voir un jour se réaliser. Dans les sociétés progressives, nous nous en rapprochons dans la mesure où la sanction du progrès est la même pour l'État et pour la masse des individus qui le composent. Quand il cessera d'en être ainsi, le progrès lui-même s'arrêtera, et la société finira par disparaître.
M. Kidd ayant parlé de la religion d'une façon générale et avec beaucoup de vague mysticisme, s'efforce ensuite de décrire le rôle des croyances religieuses dans l'évolution de la société. Il a déjà défini plusieurs fois
la religion d'après différents auteurs, il en vient maintenant à sa propre définition. Mais il commence par répéter sa théorie favorite qu'il n'existe pas de motif rationnel pour se bien conduire individuellement en société, employant comme toujours le mot « rationnel » comme synonyme d'égoïste. Il affirme ensuite qu'il ne peut exister de religion rationnelle. Tout ce que M. Kidd demande apparemment à une religion, c'est d'être v ultra-rationnelle », adjectif qu'il préfère à irrationnelle. En d'autres termes, il écarte comme inutile toute discussion traitant de la vérité des croyances religieuses.
M. Kidd définit la religion comme étant « une forme de croyance donnant à l'individu une sanction ultrarationnelle pour sa conduite, lorsque ses intérêts et ceux de l'organisme social sont en lutte, et subordonnant l'individu à la société dans l'intérêt général de l'évolution des races. » M. Kidd dit que ce principe est à la base de toute religion. Ceci est une erreur évidente. Aucune des religions qui s'occupent exclusivement de la vie future, et dont M. Kidd lui-môme ne peut nier le caractère religieux, ne se base sur ce principe. Elles n'ont rien à faire avec les intérêts généraux de l'évolution des races. Elles ne s'occupent que des âmes et de la vie future, du monde surnaturel et non du monde réel. Toutes les religions, et toutes les formes de religions dans lesquelles l'ascétisme prend un développement exagéré, sont positivementcontraires à l'organisme social. Elle ne tendent pas le moins du monde à « subordonner l'individu à la société dans l'intérêt
général de révolution des races ». Une religion comme celle des Shakers amène la disparition presque immédiate de l'organisme dans lequel elle se développe. Elle subordonne les intérêts de l'organisme à ceux de l'individu. Ceci est également vrai de l'ascétisme chrétien ou mahométan dans ses formes les plus exagérées. Il est très probable qu'il y avait une population celtique en Islande avant la venue des Norsemen, mais ces Celtes étaient des chrétiens de la secte Chaldéenne. Ils étaient anachorètes, et professaient une religion qui subordonnait entièrement le développement de la race en ce monde au bonheur de l'individu dans l'autre. En conséquence, ils moururent sans laisser de successeurs. Il y a des croyances, comme le sont actuellement la plupart des croyances chrétiennes, catholiques et protestantes, qui contribuent beaucoup à l'élévation de la race en apprenant aux individus à subordonner leurs intérêts à ceux de l'humanité; mais il est absurde de dire cela de toutes les formes de la religion.
Il est également absurde de prétendre que ce principe, dont M. Kidd fait le fondement de toutes religions, n'inspire pas aussi plusieurs formes de croyances morales qui n'ont aucun caractère religieux. Sa définition s'appliquerait plutôt à certaines formes d'altruisme ou d'humanitarisme, tandis qu'elle ne définit pas du tout la religion si l'on emploie ce dernier mot dans son sens habituel. Si M. Kidd écrivait un livre sur les chevaux, et qu'il définît le cheval : « un animal zébré vivant à l'état sauvage dans le Sud de l'Afrique », sa définition s'appliquerait à une certaine variété de la
race chevaline, mais elle ne s'appliquerait pûs à l'animal que nous désignons ge'ne'ralement sous le nom de cheval ; déplus elle serait assez vague pour comprendre encore plusieurs espèces. La définition de la religion par M. Kidd a de même des sens multiples. Elle ne définit pas du tout la religion si l'on donne à ce mot son sens habituel^ et tout en s'appliquant à certaines croyances religieuses, elle s'applique aussi parfaitement à certaines croyances dépourvues de caractère religieux. Nous devons par conséquent nous souvenir en lisant l'argumentation de M. Kidd, du sens particulier qu'il donne au mot religion.
Il est probable que, dans la lutte pour la vie, les sociétés qui survivront sont celles dont la majorité des membres a une tendance au travail désintéressé pour le bien général, tendance découlant de sentiments humanitaires, altruistes, ou religieux. M. Kidd s'exprime d'une manière si vague qu'on peut donner à ses idées le sens suivant : « Il naît de temps en temps une superstition irrationnelle au cours de l'évolution des sociétés, elle exerce une grande influence sur la race humaine, puis elle disparaît; et cette succession de religions éphémères continuera longtemps, peut-être jusqu'à la fin du monde ». Il peut vouloir dire aussi que l'humanité n'avancerait pas sans cette foi perpétuelle qu'elle accorde au mensonge. Je le répète, les théories de M. Kidd sont suffisamment obscures pour exprimer tout cela, mais dans ce cas, son livre devient toute autre chose qu'une défense de la religion.
Si on accepte l'idée d'une autorité surnaturelle se
l'évolution sociale 203
manifestant par une religion quelconque, on ne peut en même temps admettre également toutes les religions bonnes ou mauvaises. On ne peut, tout au plus, en admettre qu'une ou deux. Lorsque M. Kidd groupe ensemble toutes les religions, il fait une offense aux croyants sincères. De plus, en insistant uniquement sur le cùlé irrationnel de la religion, il exalte les formes de superstition qui choquent le plus les êtres raisonnables, et qui sont blâmées par les adeptes de toutes les religions élevées. Il condamne Lecky pour son opinion sur les anachorètes peu sympathiques du type de saint Siméon Stylite. Il dit que cet idéal du iv* siècle devrait être approuvé au lieu d'être blâmé, car il est un exemple de la vigueur des forces sociales primitives. Ceci est inexact. Le type d'anachorète que M. Lecky condamne si justement florissait surtout dans l'Afrique Chrétienne et en Asie Mineure, pays où le Christianisme fut sipromptement remplacé par l'Islamisme. Ce n'était pas un exemple de la vigueur des forces sociales primitives , c'était au contraire une preuve que ces forces sociales étaient usées et avaient perdu leur vigueur. Lh où un anachorète, du type décrit par M. Lecky et approuvé implicitement par M. Kidd, était considéré comme le type idéal du chrétien et donnait le ton à la pensée religieuse, la société chrétienne était affaiblie et incapable de tenir tête aux superstitions à peine plus absurdes de la religion mahométane. Un tel ascétisme n'avait presque rien de commun avec la partie vigoureuse et grandissante du Christianisme Européen à cette époque. Il se rapprochait plutôt des pratiques repous-
santés des derviches mahométans que d'une religion inspirée des purs et sublimes enseignements des quatre Evangiles. Saint Siméon Stylite ressemble davantage à un fakir de l'Inde qu'à Phillips Brooks où àM^"" Ireland.
M. Kidd a raison d'insister sur l'influence qu'ont eue les idées humanitaires et morales, au cours des derniers siècles, influence bien plus considérable que celle de la prospérité matérielle. Il a bien raison d'appuyer sur le grand rôle du Christianisme dans le développement de la civilisation Occidentale. Mais il devrait cependant se souvenir que d'autres forces agissent indépendamment du Christianisme extérieur, et que suivant les races, ce Christianisme amène des résultats très difl'érents. M. Kidd n'a qu'à se rappeler que l'Abyssinie et Haïti sont des pays chrétiens.
En résumé, tout ce que dit M. Kidd à propos de religion doit être compris d'après le sen^ particulier qu'il donne aux mots. Si nous prenions les mots « religion » et « croyance religieuse » dans leur sens ordinaire, et que nous acceptions les données de M. Kidd, il faudrait en conclure que le progrès dépend surtout de la ferveur de l'esprit religieux, et qu'il est sans importance que la religion elle-même soit vraie ou fausse. Si cela était exact, le progrès serait surtout rapide dans un pays comme le Maroc où l'esprit religieux est très intense, bien plus intense que dans tout pays chrétien, mais où le développement religieux s'est fait aux dépens du développement moral, ce qui a amené la décadence du pays. Il est certain que les idées morales d'une nation peuvent, dans certains cas, être basées sur la religion et
se développer suivant ses enseignements. M. Kidd aurait pu cependant se convaincre, par quelques études philosophiques, que dans certainspays les idées morales sont en guerre ouverte avec les croyances religieuses. Parfois aussi elles se développent indépendamment de toute religion. L'Etal du Soudan gouverné par le Mahdi est une preuve de cette affirmation. Là, ce que M. Kidd appelle les sanctions ultra-rationnelles et surnaturelles étaient acceptées aveuglément, et gouvernaientlepeuple contrairement aux lois de la raison et de la morale. Il est pourtant difficile dédire que le Soudan soit plusprogressif que l'Ecosse ou le Minnesota par exemple, où il y a moins de cet esprit que M. Kidd appelle religieux, et qu il devrait appeler superstitieux.
M. Kidd se place à un point de vue absolument faux lorsqu'il traite de questions religieuses, mais il manie très bien certains autres sujets. Dans son excellent chapitre sur le socialisme moderne, il démontre clairement que la suppression des causes de lutte et de concurrence nous conduirait à un état inférieur de société. Il ne démontre pas aussi clairement combien l'excès de concurrence et la lutte trop violente font dégénérer la race au lieu de l'améliorer. Il explique comment la vraie fonction de l'Etat, dans ses rapports avec la vie sociale, est d'égaliser les chances de concurrence, non de les abolir. En effet, nos vœux vont vers celui qui réussit, et malgré la pitié que nous ressentons pour celui qui échoue et ne peut pas suivre la course, nous ne lui décernons pas cependant la couronne du vainqueur. Nous supprimons tous les handicaps afin que la course
se fasse dans des conditions plus justes que jadis. Nous voulons qu'elle donne plus que jamais la preuve des vrais mérites du vainqueur, qu'elle l'oblige à se dépenser corps et âme pour atteindre le but. L'attitude de M. Kidd vis-à-vis du socialisme est excellente. Il reconnaît les maux auxquels le réformateur socialiste cherche à porter remède, mais il déclare qu'on ne peut remédier à ces maux aux dépens de la prospérité du genre humain, comme le proposent les socialistes.
M. Kidd voit que l'égalité politique est maintenant à peu près générale, et qu'il faut désormais travailler à ce que tout le monde ait des occasions égales de se distinguer dans la lutte pour la vie. M. Kidd a vu clairement et a bien démontré l'importance considérable de cette question à l'heure actuelle. Il mérite de grands éloges pour l'avoir mise en lumière.
Nous approuvons M. Kidd lorsqu'il déclare que notre évolution ne peut être qualifiée d'essentiellement intellectuelle. Mais l'évolution intellectuelle doit se manifester aussi, et il semble l'ignorer un peu trop. Une race absolument inintelligente ne saurait atteindre un niveau social très élevé ; les nègres, par exemple, sont demeurés inférieurs, autant par manque de développement intellectuel que pour toute autre cause. Cependant le facteur indispensable au maintien d'une race est la faculté d'atteindre un haut degré d'action sociale efficace. L'amour de l'ordre, les qualités du soldat et celles de l'éducateur, la faculté de subordonner ses intérêts personnels à ceux delà société — ces qualités et d'autres semblables, produisent l'action sociale efficace . La
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race qui les possède supplantera sûrement celle qui se compose d'intellectuels brillants, mais froids, timides et égoïstes, qui ne savent ni combattre ni faire œuvre d'éducation, et qui ne sont pas capables d'amour désintéressé pour le bien public. En d'autres termes, pour l'individu comme pour la société, l'énergie morale est bien plus importante que l'instruction. L'instruction est nécessaire, et son développement n'est pas contraire à celui de l'énergie morale ; mais s'il faut choisir entre les deux, nous choisissons l'énergie morale sans un instant d'hésitation.
Le livre de M. Brooks Adams : Laio of Cimlisalion and Decay est un des livres les plus attristants qui aient été écrits. C'est un récit d'une concision remarquable. Dans un volume de moins de quatre cents pages M. Adams met en lumière quelques-uns des principaux facteurs qui ont amené le développement et l'évolution de la vie civilisée depuis deux mille, ans. Cette étude est menée si brillamment, qu'elle nous donne un aperçu des plus vivants sur quelques-unes des caractéristiques les plus importantes de l'histoire du monde chrétien. Je dis sur quelques-unes seulement, car un des points défectueux de ce brillant ouvrage est de laisser dans l'ombre certaines phases de la vie des nations — phases tout aussi importantes que celles qu'il examine avec tant de maîtrise. En outre, il néglige de signaler des faits qui jetteraient la lumière sur d'autres dont il reconnaît pleinement l'importance. Ces omissions sont très naturelles chez un écrivain dont le point de vue est absolument nouveau, et qui jette tant de clarté sur des problèmes restés obscurs jusqu'ici. Même lorsqu'il
est le plus amer, M. Adams écrit avec une convictiott dont l'intensité fait songer à un prophète et à un réformateur plutôt qu'à un historien. Il est rare qu'un historien contribue à éclairer la philosophie de l'histoire; c'est pourtant ce qu'a fait M. Adams. Comme tous ceux qui défrichent une terre nouvelle, il trace de temps en temps un sillon qui n'est pas droit.
Ce livre est rempli de descriptions vivantes, de phrases qui se gravent dans la mémoire, car M. Adams est merveilleux dans l'art d'esquisser par quelques traits lumineux les caractères principaux d'un sujet. L'histoire des Croisades, l'aperçu de la conquête de l'Inde par les Anglais, la courte histoire du développement de la maison de Rothschild, sont des chefs-d'œuvre. On ne trouve dans aucun ouvrage aussi restreint, une si juste appréciation des Croisades et des causes qui les ont motivées, des portraits aussi remarquables de leurs principaux acteurs. On est tenté de dire que M. Adams s'est surpassé dans sa description des Croisades. Il traite d'un des plus grands événements de l'humanité ; et il saisit non seulement les colossales manifestations extérieures de cet événement, mais l'esprit même qui l'animait, et surtout les changements étranges et funestes que cet esprit a subi. Les baronnies fondées par les Croisés en Terre-Sainte avec leur gouvernement féodal mal affermi, sont présentes aux yeux du lecteur mieux que dans bien des volumes consacrés spécialement à ce sujet. Il est difficile de décrire une forteresse de telle sorte qu'elle reste à jamais gravée dans l'esprit ; c'est pourtant ce que fait M. Adams, lorsqu'il traite des
sombres châteaux forts, effrayants de dimensions et de puissance, construits par les Templiers et les Hospitaliers pour servir de remparts contre les Sarrasins, M. Adams n'est pas seulement un érudit à la recherche de documents; il envisage le côté artistique des choses et se passionne pour cette étude. Il montre avec une beauté et une vigueur de style qui conviennent à son sujet, combien l'art européen a été influencé par les Croisades. Tout le monde ne peut pas écrire d'une manière également intéressante, sur l'architecture sacrée et sur la tactique militaire, ni apprécier également la beauté des cathédrales gothiques et la force menaçante des forteresses féodales, encore moins découvrir les rapports qui existent entre elles.
L'histoire de la prise de Constantinople par les Croisés sous les ordres du Doge aveugle Dandolo est racontée avec une crudité brutale qyi convient parfaitement au sujet. Nulle part ailleurs M. Adams n'insiste avec tant d'à-propos sur la lutte de ce qu'il appelle l'esprit économique et l'esprit Imaginatif. L'incident confirme sa théorie favorite du triomphe inévitable de l'homme pratique sur l'homme d'imagination à mesure que les sociétés se centralisent, et la ruine non moins inévitable dans un temps donné de l'état politique résultant de ce triomphe même. L'histoire de la conquête anglaise de l'Inde est non moins intéressante. On peut dire en passant que l'un des principaux mérites de M. Adams est de ne pas se laisser influencer par la critique moderne dirigée contre Macaulay. Il comprend la valeur de Macaulay comme historien, et sa véracité
CmLISATION ET DECADENCE 211
absolue sur bien des points où il a été le plus vivement attaqué.
Le livre de M. Adams est bien autre chose que le simple récit de brillants épisodes. Il considère avec raison que la valeur des faits dépend de leurs rapports entre eux, et d'après son observation personnelle il déduit certaines lois avec une impartialité digne de Thucydide. La vie des nations^ comme toute autre forme de vie, n'est qu'une manifestation d'énergie ; et il est facile de comprendre la sombre philosophie deM. Adams lorsqu'on sait que la crainte et l'avidité sont pour lui les causes principales de l'effort humain ; la crainte se manifeste au début de l'évolution de la barbarie à la civilisation, l'avidité, lorsque cette évolution est arrivée à un certain développement. Il considère uniquement la civilisation comme un mouvement de l'humanité qui va d'un état de dispersion à un état de concentration. Durant les premières phases de ce mouvement, l'homme d'imagination — qui vit dans la crainte d'un sacerdoce — est, dans l'opinion de M. .\dams, le type le plus répandu; il place à la même époque le soldat et l'artiste. A mesure que la société se consolide, l'homme pratique, — c'est-à-dire l'industriel, le commerçant, le capitaliste — supplante l'homme impulsif et l'artiste. Cette société uniquement composée d'hommes pratiques se divise finalement en deux groupes, — « l'usurier sous son aspect le plus redoutable et le paysan qui, grâce à son système nerveux, prospère avec une nourriture peu abondante. » Ces deux types peu sympathiques sont, toujours d'après M. Adams, le résultat inévitable
de toute civilisation ; lorsqu'ils sont complètement développés il survient soit une période où la société est stationnaire et pendant laquelle le corps politique s'atrophie graduellement, soit une période de désagrégation complète.
Ceci n'est pas une théorie réjouissante ; c'est en plus sur bien des points, une théorie entièrement fausse, mais cependant elle contient quelques tristes vérités. Sans admettre toutes les théories de M. Adams, ni tous les faits sur lesquels il les fonde, il faut bien reconnaître qu'il y a plus d'un trait de ressemblance entre le monde actuel et le monde sous l'Empire Romain, ou le monde grec après la mort d'Alexandre. Mais M. Adams ne sait pas apprécier les différences fondamentales qui empêchent tout parallèle entre ces époques. Son zèle pour la défense de ses théories l'entraîne souvent à faire des déclarations qu'il est impossible de soutenir.
L'histoire de Henri VIII et de la Réforme en Angleterre par M. Adams est sans doute plus exacte que celle de Froude. Mais son opinion sur les maux auxquels les réformateurs firent la guerre, et sur l'esprit qui inspirait et encourageait les chefs de la Réforme, n'est certainement pas aussi juste que celle donnée par Froude dans son Érasme et son Concile de Trente. On peut se faire une idée plus exacte des choses en étudiant l'ouvrage de M. Henry-G. Lea sur VInquisition. La description que fait M. Adams de la Réforme en Angleterre est cependant très intéressante, et contient d'amères vérités; je préfère néanmoins son histoire de la sup-
pression des Templiers en France. Les Templiers sont les héros favoris de M. Adams.
M. Adams se surpasse lorsqu'il décrit l'homme d'imagination, surtout celui dont l'énergie se manifeste dans la profession des armes. Sa description des changements extraordinaires survenus en Europe durant les siècles qui ont vu ce qu'on appelle la décadence de la foi, est particulièrement remarquable. Il serait difficile de trouver dans une autre histoire une phrase décrivant, sous'd'aussi vives couleurs que celles-ci, le triomphe du pape Hildebrand sur l'empereur Henri :
« Le monde apparaissait, aux soldats de l'empereur Henri, comme un grand espace peuplé d'êtres fantastiques, tels qu'on en voit encore sur les tours gothiques. Ces démons obéissaient au moine de Rome, et l'armée de l'empereur, frappée d'une terreur sans nom, abandonna son chef. »
Le récit des relations de Philippe-Auguste et de Philippe le Bel avec l'Eglise, est d'une vigueur dramatique. Aux yeux de M. Adams, Philippe le Bel, encore plus qu'Henri VIH, représente l'esprit économique dans son conflit avec l'Église : il le considère comme plus repoussant qu'Henri VHL II a probablement raison en cela. Son histoire de la poursuite du pape Boniface et de la destruction cruelle des Templiers est aussi émouvante que véridique ; mais il pousse sa théorie à l'extrême lorsqu'il dit que la classe aisée, représentée par la bourgeoisie, était déjà la force dominante en France. Les héros deFroissart n'existaient pas encore, et pendant bien des siècles les bourgeois devaient avoir
214 l'idéal américal\
une influence bien inférieure à celle du roi, de la noblesse ou du clergé. L'homme pratique, le commerçant enrichi avaient peu de poids à cette époque.
Aucun observateur sérieux du monde actuel, aucun sociologue, aucun réformateur, aucun homme d'État ayant des vues d'avenir, ne niera que les tristes prédictions de M. Adams ne reposent sur un grand fonds de vérité. L'optimisme de parti pris est presque aussi nuisible que le pessimisme; la condition indispensable de tout effort ayant pour but d'améliorer notre état social est la connaissance exacte de cet état. Il est inutile de nous aveugler sur certaines des tendances et des résultats de notre civilisation intense. Certains symptômes de mauvais augure se sont multipliés de plus en plus au cours de ce siècle, pendant lequel les conditions sociales de la race blanche se sont transformées et se transforment avec une rapidité toujours ccoissante. Les riches se sont incontestablement enrichis ; et malgré la tendance qu'ont les plus sérieux observateurs à nier que les pauvres soient devenus plus pauvres, il est certain que la misère a augmenté d'une manière absolue, sinon relative, et que les pauvres tendent de plus en plus à s'entasser dans les villes. Leur nombre est, relativement au reste de la population, inférieur à ce qu'il était jadis, mais cependant ils constituent un danger non seulement pour notre prospérité, mais pour notre existence. Le perfectionnement des moyens de communication a, de plus, favorisé l'expansion de la population urbaine aux dépens de la population rurale : et les philosophes considèrent généralement que la prospé-
rité d'une nation repose sur ses paysans. Le progrès des machines, la perfection des méthodes scientifiques font un tort considérable, quoique temporaire, aux ouvriers. De plus, il y a chez les nations civilisées une certaine mollesse de caractère qui pourrait peu à peu développer la culture et le raffinement aux dépens des qualités qui seules peuvent assurer le triomphe d'une race. II y a aussi chez elles une tendance à s'ankyloser socialement, à perdre toute souplesse, toute aptitude à se transformer. Le signe le plus grave de tous, c'est que depuis deux générations, les races les plus civilisées, de même que les classes les plus civilisées de toutes races, perdent la faculté de se multiplier, ou même décroissent ; à l'heure actuelle, les craintes exprimées il y a un siècle par les disciples de Malthus paraissent absurdes à un habitant de la France ou de la Nouvelle-Angleterre.
M. Adams ne croit pas qu'un individu ou un groupe d'individus puissent avoir une influence bonne ou mauvaise sur la destinée d'une race. Tout le monde est d'accord qu'il est très difficile d'amener un changement dans une destinée par l'effort individuel ; mais rien ne prouve que ce soit impossible. M. Adams rendra un grand service s'il réussit à fixer l'attention des hommes sur les problèmes qu'ils ont à résoudre, et qu'ils connaissent mal la plupart du temps. Je ne crois pas que son diagnostic du mal soit exact en tous points. Je crois même qu'il y a une grande quantité de bons éléments dont il ignore l'existence ; mais le mal existe, et il est assez grave pour mériter un examen sérieux.
M. Adams attache une importance exagérée à la question de la hausse et de la baisse des valeurs. Il n'est pas douteux qu'une nation soit profondément affectée par le cours de ses valeurs ; mais la question financière n'est pas la plus importante de toutes celles qui influent sur son développement. Les États-Unis ont eu la monnaie d'or et la monnaie d'argent ; ils ont eu la monnaie de papier, ils ont même été réduits à la circulation de monnaies étrangères disparates ; mais ils continuent à se développer dans le même sens, quelle que soit la circulation monétaire. Si un changement de monnaie favorisait la malhonnêteté, c'est-à-dire la répudiation des dettes, ce serait une chose très fâcheuse au point de vue moral ; de même si ce changement dépréciait temporairement les moyens d'achat du salarié, il aurait un effet matériel très nuisible ; mais le courant de la vie nationale ne serait pas pour cela entièrement détourné ou arrêté, il serait seulement ralenti. Les forces qui ont une influence considérable sur la vie nationale sont bien indépendantes de la question de l'or ou de l'argent, de la hausse ou de la baisse d'un métal par rapport à un autre.
M. Adams démontre inconsciemment ce fait dans son premier et si intéressant chapitre sur les Romains. Dans une partie de ce chapitre il semble attribuer la ruine de l'Empire Romain à la diminution du numéraire, disant : « Cette diminution entraîna la baisse des prix qui ruina la population rurale d'Italie, la réduisit en esclavage, et finalement la fit disparaître. » Il attribue ce phénomène au développement de l'esprit économique
OU capitaliste. Suivant lui, « le type le plus fort extermina le plus faible, l'usurier ruina le cultivateur, les soldats disparurent, et les fermes jadis florissantes furent abandonnées ».
M. Adams raconte comment ces événements se produisirent au cours des deux siècles s'étendant de la fin de la deuxième guerre punique au règne du premier empereur romain; il est curieux de remarquer que c'était précisément une époque ou le numéraire augmentait au lieu de diminuer. De plus, c'était une époque où les soldats, et non les commerçants, dominaient. Les grands Romains du second et du premier siècle avant Jésus-Christ étaient des soldats, non des marchands ou des usuriers ; ils n'avaient l'instinct économique que dans la mesure où l'ont tous les soldats qui s'emparent des biens accumulés par les commerçants. Ce fut durant ces siècles où le type militaire dominait et où le prix des marchandises s'élevait, que la ruine et l'esclavage des populations rurales d'Italie commença. Ce fut durant ces siècles que les cultivateurs abandonnèrent le sol et devinrent la populace de Rome, réclamant sans cesse du pain et les jeux du cirque. Ce fut vers la fin de cette époque que l'armée romaine cessa d'être composée de citoyens romains et ne compta plus que des barbares exercés aux méthodes romaines. Ce fut vers la fin de cette époque que le célibat devint un mal si criant qu'on s'efforça vainement d'y remédier par une loi, et que la race romaine dégénéra peu à peu. Ce qui arriva dans les siècles suivants — l'époque de la diminution du numéraire et de la hausse
des prix — n'était que le complément de la ruine déjà accomplie.
Ces faits paraissent démontrer clairement que la question du cours des valeurs a été pour peu de chose dans la décadence de la vigueur romaine. Les conditions monétaires ont changé du tout au tout au cours de cette décadence, sans pour cela interrompre sa marche. Elle a été bien plutôt, comme le montre M. Adams, le résultat du tort immense causé au cultivateur italien par l'importation d'esclaves asiatiques et africains ; il n'est pas nécessaire de chercher ailleurs la cause de sa ruine. Il fut obligé de lutter avec des races de vitalité inférieure, des races ayant la vie dure, qui se contentaient de peu de chose, et qui fournirent une main-d'œuvre à bon marché au propriétaire d'esclaves. M. Adams montre que le cultivateur a souffert non seulement de la concurrence des esclaves en Italie, mais encore de celle que lui faisait le travail à bon marché en Egypte et ailleurs. Si M. Adams avait développé cette idée avec son talent habituel, il nous aurait montré d'une façon saisissante le contraste entre la vie politique et sociale des États civilisés, et la vie politique et sociale de Rome, durant ce qu'il appelle l'époque du capitalisme ou époque finale. Actuellement, dès l'instant où la démocratie est convaincue que l'ouvrier et le paysan souffrent de la concurrence du travail à bon marché, elle arrête cette concurrence, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente ; immigration étrangère, importation de produits manufacturés par des ouvriers à faibles salaires, ou d'articles fabriqués
par des forçats. Nous nous défendons contre l'envahissement chinois ; nous avons mis fin à la rivalité du travail des forçats et du travail libre; nous sommes capables de nous protéger par des tarifs douaniers prohibitifs contre les effets du travail à bon marché en pays étrangers ; et finalement, par notre guerre civile, nous avons entièrement détruit l'esclavage qui menaçait l'existence de l'ouvrier libre, comme jamais elle ne pourra être menacée par le développement de l'esprit « capitaliste ».
M. Adams a une connaissance approfondie des questions financières, et il faudrait être très compétent sur ce sujet pour discuter avec lui plusieurs de ses opinions. Néanmoins, au sujet des questions financières et économiques, accessibles à un homme de connaissances moyennes, les termes qu'il emploie sont un peu trop vagues, par exemple lorsqu'il parle de « producteurs ». Le producteur, dépeint par l'orateur populiste ou l'auteur de pamphlets politiques et économiques, est un être avec lequel nous nous sommes familiarisés au cours de nos campagnes électorales ; mais il nous est impossible de dire ce qu'on entend actuellement par ce nom. D'après un certain groupe de Populistes, le fermier est le producteur; mais d'après un autre groupe plus absolu, le fermier qui ne fait que diriger une exploitation n'est pas un producteur, cette école n'appliquant le terme de « producteur » qu'à l'ouvrier qui travaille manuellement. D'autre part, ceux qui parlent avec une précision scientifique, doivent forcément classer sous ce nom tous les hommes dont le travail a
pour résultat la production, d'une manière directe ou indirecte. D'après cette définition, les inventeurs et ceux qui perfectionnent les moyens de transport, tels que les directeurs de compagnies de chemins de fer, les hommes qui facilitent le travail d'autres producteurs, tels que les banquiers qui prêtent avec intelligence, doivent être tous classés comme producteurs, et souvent parmi les plus utiles.
La masse de la population se compose de producteurs ; par conséquent la majorité des achats et des ventes se fait entre producteurs. Il faut un groupe de producteurs pour conclure un marché avec un autre groupe, également composé de producteurs ; il en résulte que la hausse ou la baisse des prix est une chose bonne ou mauvaise suivant les groupes et d'après leur cas particulier. M. Adams considère l'époque comprise entre le milieu du xii" et le milieu du xjii" siècle, comme une époque de « prospérité presque sans égale », il attribue cela au développement de la circulation monétaire qui « entraîna la hausse des prix; tous les producteurs s'enrichirent, et pendant plus de deux générations, l'intensité de la concurrence diminua tellement que les différentes classes de la population abandonnèrent la guerre acharnée qu'elles se font toujours en des temps moins heureux ». On ne voit pas bien comment la hausse des prix peut enrichir du même coup deux producteurs dont l'un vend et l'autre achète, ni comment elle peut diminuer l'intensité de la concurrence. Actuellement, la concurrence ne diminue pas lorsque les prix sont élevés, et certaines époques de
grande prospérité ont coïncidé avec une baisse de prix considérable. Nous avons lieu de croire qu'il est très avantageux pour les ouvriers que les marchandises soient à des prix modérés. La hausse leur fait généralement du tort. De plus, au siècle dont parle M, Adams, les non-producteurs étaient les grands seigneurs féodaux, les rois et le clergé; ceux-ci étaient alors tout puissants. Cette même époque vit les Croisades féroces contre les Albigeois. Il est vrai que ce n'était que le prélude d'une époque encore pire — celle de la guerre de Cent Ans, des révoltes de paysans et des Jacqueries, sans parler des grandes compagnies qui parcouraient le pays ne songeant qu'à piller et à détruire. Ce redoublement de maux était dû à une nouvelle explosion de l'esprit « Imaginatif » ; mais l'époque précédente fut marquée par des famines et des épidémies presque continuelles, sans compter le meurtre, l'oppression, le pillage, et la corruption générale. D'après M. Adams « les différentes classes de la population abandonnèrent alors la guerre acharnée qu'elles se font toujours en des temps moins heureux ». Tout ce qu'on peut dire en réponse à une telle opinion, c'est qu'il n'y a pas de nos jours une société civilisée où les différentes classes de lia population se fassent la guerre avec une férocité [comparable à celle qu'elles manifestaient alors. Il n'y a [pas de société civilisée où la famine et les maladies, sans parler de la guerre, causent au pauvre peuple tant le misère que jadis, particulièrement aux ouvriers et aux salariés qui constituent la base des classes productrices. Je ne partage pas non plus l'opinion de M. Adams
sur bien des faits qu'il rapporte dans son dernier chapitre, et pourtant ce chapitre est non seulement très curieux mais très émouvant, et renferme certaines idées que nous approuvons entièrement. A travers la froide impartialité que M. Adams s'efforce de garder dans son rôle d'historien, on devine de temps à autre sa colère intérieure et son mépris véhément pour tout ce qui est vil et mesquin dans une civilisation uniquement matérielle et capitaliste. Toutes les âmes généreuses ne peuvent qu'approuver son indignation pour ce qui est bas et méprisable dans notre développement : la déification de la Bourse, du comptoir, et de l'usine. Lorsqu'on voit des hommes éminents refuser de soutenir l'honneur national, parce que « cela est nuisible aux affaires » ou parce que « cela diminue le taux des valeurs » ; lorsqu'on voit des hommes admettre la charmante théorie de M. Edward Atkinspnquele patriotisme n'a aucune importance en regard du prix des toiles de coton, ou de victoires économiques sur les marchés étrangers, il n'est pas étonnant qu'un homme, dont les ancêtres ont travaillé à fonder notre gouvernement et à le défendre pendant la guerre civile, soit pessimiste en songeant à l'avenir. M. Adams devrait néanmoins se souvenir qu'il y a toujours eu des hommes préoccupés uniquement de questions matérielles. Actuellement M. Eliot, le directeur d'un de nos plus grands établissements d'éducation jette le discrédit sur tous les hommes instruits par son attitude dans l'affaire du Venezuela. Il renonce si complètement aux 'principes américains qu'il se voit abandonné même par l'homme d'État
anglais dont il défendait la cause. Si M. Âdams se reportait à l'histoire de l'administration de Madison par son
frère Henry Adams, il verrait que M. Eliot a beaucoup d'ancêtres intellectuels parmi les fédéralistes blue lights de cette époque. Timolhy Pickering manifestait alors le même ardent désir de soutenir un pays étranger aux dépens de l'honneur de sa nation, et Timothy Pickering était un sénateur des États-Unis, dont la conduite était par conséquent bien plus répréhensible que celle d'un simple particulier. Nous avons avancé, non reculé, depuis 1812.
Ceci s'applique également à ce que dit M. Adams de la décadence du type militaire et de l'importance considérable de l'usurier. Il exagère en affirmant que le rôle du soldat en Europe a beaucoup diminué depuis 1871, et que l'administration de la société est tombée aux mains de « l'homme pratique », ce qui a amené un
hangement « plus radical qu'aucun de ceux survenus a Rome ou même à Byzance ». Tout d'abord, une période d'un quart de siècle est beaucoup trop courte pour admettre une pareille généralisation. De plus, les faits la démentent. A l'heure présente, le peuple allemand est aussi militaire qu'il ne l'a jamais été, il l'est même davantage que pendant les deux siècles qui ont précédé Bismarck et Moltke. Il est aussi inexact de dire « qu'en France le chef du gouvernement n'appartient plus au type guerrier mais au type capitaliste. » On peut difficilement classer Louis XV et Louis-Philippe parmi les guerriers d'un type quelconque; et lafTaiblissement relatif de l'armée française résulte du
développement de l'armée allemande et non de l'expansion du type capitaliste en France. D'après M. Adams, le rôle du soldat diminue de plus en plus depuis la capitulation de Paris ; les financiers (et par ce mot M. Adams entend tous ceux qui travaillent) se bornent à payer au soldat sa solde et à lui donner des ordres, sans lui permettre d'avoir un avis môme dans les questions de paix et de guerre. Cette situation est précisément celle que les armées des peuples de langue anglaise occupent depuis deux siècles; et c'est aussi depuis deux siècles que ces peuples ont produit leurs soldats les plus remarquables. Marlborough et Wellington, Nelson et Farragut, Grant et Lee, répondent exactement à la définition donnée par M. Adams, de la situation inférieure où sont tombés les soldats. Les États-Unis viennent d'élire président un homme qui, comme plusieurs de ses prédécesseurs, doit en grande partie sa haute situation politique à sa bravoure militaire, et ne représente en rien le type capitaliste \
M. Adams fait aussi la remarque attristante que « les producteurs sont devenus les sujets des possesseurs de grandes fortunes » et que les préteurs d'argent forment une aristocratie parmi les capitalistes, tandis que les débiteurs sont impuissants entre les mains des créanciers. Cette opinion est vraiment indigne de M. Adams et de quiconque dépasse le niveau intellectuel de M. Bryan, de M. Henry George ou de M. Bellamy. Tout homme qui a la moindre expérience de la législation,
* Le président Mac-Kinley.
CIVILISATION ET DÉCADENCE 22o
soit comme membre du Congrès fe'déral, soit comme législateur d'État, sait qu'actuellement les lois sont faites bien plus au profit des débiteurs qu'à celui des créanciers ; au surplus, parmi les prêteurs d'argent beaucoup sont des salariés. Les « producteurs », — quels qu'ils soient, — ne sont pas les sujets des « possesseurs de grandes fortunes ». Le capitaliste absolu n'existe pas, et c'est perdre son temps que de comparer la situation du -capitaliste de nos jours avec celle qu'il occupait lorsque ses ouvriers étaient des esclaves et les législateurs ses créatures. Le prêteur d'argent, et par ce nom je suppose que M. Adams entend le banquier, n'est pas un aristocrate comparé aux autres capitalistes, — du moins aux Etats-Unis. Le marchand, le manufacturier, le propriétaire d'un chemin de fer occupe la même situation que le banquier; et les banquiers varient entre eux comme tous les autres hommes d'affaires. Ils ne constituent pas du tout une « classe » ; quiconque le désire peut entrer dans la banque; on y réussit et on y échoue comme dans toute autre affaire. Quant à l'impuissance des débiteurs, si M. .\dams connaît des personnes ayant prêté de l'argent au Kansas ou dans des États similaires, elles l'éclaireront facilement à ce sujet et lui donneront une idée exacte de la mesure où le débiteur est le serviteur du créancier. Dans ces États, le créancier — et particulièrement le soi-disant « détenteur d'or » de l'Est — est l'homme qui a perdu tout son argent. M. .\dams peut aisément s'en rendre compte en s'efforçant de persuader à un prêteur d'argent ou à quelque autre « requin de Wall-Street »
d'engager des capitaux sur une ferme du Far- West. Le créancier, dans les parties les plus civilisées des États- Unis, ne revoit jamais son argent si son débiteur ne réussit pas, ou s'il est malhonnête. Il y a évidemment des filous parmi les banquiers comme parmi les producteurs. De plus, le particulier, différent en cela des compagnies, emprunte pour un temps relativement court, de sorte que la hausse ou la baisse des Valeurs sont sans importance pour lui ; la hausse est trop faible pour compter dans le cas d'un particulier, mais elle compte dans les obligations à longue échéance d'une nation ou d'une société financière. Le salaire de l'ouvrier augmente, tandis que l'intérêt, qui est le salaire du capitaliste, diminue.
L'étude de M. Adams sur le développement des usuriers dans l'Inde et la décadence des races guerrières est très intéressante; mais elle n'a pas le moindre rapport avec ce qui se passe actuellement dans les sociétés civilisées de l'Occident. Le débiteur, du moins en Amérique, est parfaitement capable de veiller à ses propres intérêts. Nous avons chaque jour la preuve que les créanciers ne prospèrent que si les débiteurs prospèrent, et le danger se trouve bien plutôt dans la répudiation des dettes que dans leur accumulation. Les nations qui répudient leurs dettes, qui se plaignent le plus amèrement de leurs créanciers, et qui offrent le moins de chances de succès aux opérations de l'honnête banquier, (qu'elles traitent toujours de .« prêteur d'argent ») sont précisément les moins prospères et les moins confiantes en elles-mêmes. Il y a évidemment
des individus incapables de se défendre contre le prêteur d'argent, cela est même vrai pour certains groupes de populations ; mais ceci prouve simplement qu'un homme faible et prodigue peut être volé par un usurier habile, comme il peut être volé par un producteur habile auquel il achète ou vend des marchandises. Il y a, sur certains points, une très réelle incompatibilité d'intérêts entre le fermier qui désire vendre ses produits à un prix élevé, et l'ouvrier qui désire les acheter à un prix inférieur; mais le succès du capitaliste, et en particulier celui du banquier, dépendent de la prospérité de l'ouvrier comme de celle du fermier.
Lorsque M. Adams parle du changement dans les relations des hommes et des femmes, il touche à une des plus grandes faiblesses de notre civilisation. S'il est vrai que nous tendons de plus en plus vers une époque où les races seront incapables de se perpétuer, notre civilisation est incontestablement une erreur. La principale qualité pour une race, est de produire un grand nombre d'enfants sains de corps et d'esprit. Le problème auquel M. Adams fait ici allusion est le plus important de tous les problèmes, car de lui dépend toute la vie nationale. Mais il est difficile d'admettre sérieusement l'opinion de M. Adams que les hommes du type « guerrier » aimaient mieux leurs femmes que ne le font les hommes du type « économique », et leur prouvaient leur amour en les achetant. On achetait autrefois les femmes pour la seule raison qu'on les considérait comme une marchandise quelconque ; dire qu'elles étaient « aimées » davantage alors, équivaut à
dire que les nègres étaient « aimés » davantage par les marchands d'esclaves en 1860, qu'ils ne le sont actuellement. Le culte qu'on rendait aux femmes au moyen âge se manifestait d'une étrange façon. L'homme « économique » de nos jours est incontestablement plus tendre, plus doux, et plus respectueux, pour la femme que l'homme « sentimental » du moyen âge.
M. Adams termine son livre par quelques belles pages. D'après leur sens général, le développement du capitaliste et de l'homme « économique », particulièrement de l'usurier, témoigne que la race a atteint une condition de stabilité qui précède la décadence complète. D'après lui, notre société est maintenant dans une situation analogue à celle de la société romaine de la fin de l'Empire, et nous devons cela au mouvement qui nous éloigne du sentimentalisme et nous conduit au capitalisme. M. Adams oublie qu'il y a un grand nombre d'États modernes qui ont complètement échappé à ce mouvement. L'Espagne, d'une part, et la Russie de l'autre, quoique diflérentes sur tous les autres points, sont toutes deux complètement en dehors du développement capitaliste moderne. Les capitalistes n'ont jamais fait de tort à l'Espagne. Elle a fait disparaître l'homme « économique » dans l'intérêt de l'homme sentimental et guerrier. Grâce à cela, elle est descendue à un niveau à peine supérieur à celui du Maroc — autre État qui, soit dit en passant, en est resté au type sentimental et guerrier, et qui est absolument indemne des vices du capitalisme et de la présence de l'usurier, excepté de l'usurier tel qu'il existait au temps d'Isaac de
York. Le soldat et l'artiste ont de'généré en Espagne plus que partout ailleurs, quoique étant à l'abri de la concurrence de l'homme « économique ». La Russie est dans une situation absolument différente. Elle est éminemment sentimentale et ses capitalistes sont du type le plus archaïque ; mais il est difficile de dire exactement ce que la Russie a fait pour l'art ou en quoi ses soldats sont supérieurs aux autres soldats. La vie des classes pauvres en Russie est en. moyenne infîuimcnt moins heureuse que la vie des ouvriers et des fermiers dans les pays de langue anglaise. L'Espagne et la Russie sont une preuve évidente que la décadence nationale et le manque de développement n'ont aucun rapport avec le progrès économique.
M. Adams démontre très bien que la civilisation et la centralisation progressent lorsque, à une période de lattes constantes, succède dans une société une domination plus affermie; mais il avance ce qu'il ne peut prouver lorsqu'il dit que le type guerrier décline nécessairement en raison du progrès de la civilisation. En Angleterre, en Hollande et aux États-Unis, l'homme « économique » prouve depuis plusieurs siècles qu'il I st un meilleur soldat que le militaire impulsif des entrées espagnoles. C'est l'Espagne qui décline et non les nations capitalistes. C'est l'étendue de son territoire et de sa population qui rend la Russie formidable, car elle n'a pas réussi jusqu'ici à produire des hommes de îçuerre supérieurs à ceux des sociétés civilisées. Dans un territoire restreint, son développement serait plus lent et sa décadence plus rapide que la leur; l'absence
de centralisation et de capitalisation ne l'aiderait en rien. L'Espagne, qui n'est aucunement troublée par le développement économique moderne, souffre davantage que les pays de langue anglaise de maux semblables à ceux des Romains de la décadence; et les causes qui ont amené la corruption de Rome ne sont pas les mêmes que celles qui affectent l'Europe ou l'Amérique moderne. La Russie, au contraire, doit son affranchissement de quelques-uns des maux dont nous souffrons à des causes étrangères à sa civilisation arriérée, et se voit en revanche obligée de lutter contre des maux bien plus considérables qui lui sont particuliers. Les hommes de langue anglaise sont bien supérieurs aux Russes comme combattants, comme organisateurs et comme administrateurs, et ils sont aussi éloignés que possible des Romains du Bas-Empire.
De plus, quoiqu'en dise M. Adam^s, les armées mercenaires, au lieu de se développer, diminuent partout depuis cinquante ans, lorsqu'on les compare au nombre de fermiers et d'ouvriers qui composent une armée moderne. Le capitaliste ne peut plus, comme autrefois, considérer les soldats comme étant de son parti ; il ne peut compter sur eux que s'ils sont convaincus que leurs intérêts sont semblables au sien; il en est généralement ainsi dans les conditions industrielles modernes. M. Adams se trompe encore lorsqu'il dit que les producteurs prospèrent davantage dans les pays à monnaie d'argent que dans ceux h monnaie d'or. L'ouvrier et le petit fermier des Etats-Unis ou même d'Europe, sont infiniment supérieurs à leurs frères du Mexique, ou de
tout autre peuple n'employant que l'argent. La prospérité de la classe ouvrière est plus importante que la prospérité de toutes les autres classes, car cette classe comprend les deux tiers de la [population. Le fait que les sociétés modernes reposent sur le salarié, tandis que les sociétés anciennes reposaient sur l'esclave, est d'une importance si considérable qu'elle ne permet d'établir aucune comparaison entre les deux, sauf pour rendre le contraste plus saisissant.
Dans les temps modernes, la religion est de moins en moins sentimentale, mais l'influence de sa morale est de plus en plus grande. On ne trouve plus que dans les quartiers mal famés des grandes villes le type de l'Apache ou du reître du Moyen Age, mais il existe aujourd'hui un type de soldat infiniment supérieur. Certaines branches du travail moderne exigent des hommes plus intrépides, plus courageux et plus virils que n'en exigeait le travail des temps anciens. Les immenses masses d'hommes employés aux chemins de fer sont continuellement appelées à déployer des qualités physiques et intellectuelles que nul métier et nul commerce ne réclamaient dans l'antiquité. Il est vrai que certains éléments tendent à détruire le courage et la virilité de la race ; mais il y a aussi d'autres éléments qui agissent dans la direction opposée ; et quel que soit l'avenir qui nous est réservé, ces derniers ont toujours triomphé jusqu'ici. Quoique les hommes soient actuellement plus doux et plus honnêtes qu'ils ne l'étaient jadis, on ne peut les accuser d'être moins braves; ils sont sans contredit de meilleurs soldats. Si notre popu-
lation décroît ; si nous perdons les qualités nobles et viriles, et que notre nation soit uniquement composée de fripons plaçant le gain au-dessus de l'honneur national, et sacrifiant tout au bien-être, nous arriverons certainement à un état pire que celui des anciennes civilisations à l'époque de leur décadence. Mais à l'heure actuelle il est impossible de comparer Byzance et Rome avec aucun des grands États modernes où les millions d'individus qui constituent la masse de la population sont des salariés forgeant eux-mêmes leur destinée. Il est impossible de les comparer avec un État capable de mobiliser une armée recrutée exclusivement parmi ses citoyens, une armée plus nombreuse qu'aucune de celles que le monde ait vues jusqu'à ce jour, et ayant dans son passé immédiat des souvenirs de gloire que rien ne peut égaler dans les annales de l'antiquité.