‹ L'idéal monastique et la vie Chrétienne des premiers jours [microform]Chapitre 11 sur 87 · c. IV · texte numérisé non relu

c. IV

ce manuel, dû en grande partie à Tabbé Jean Trithème.

En donnant nous-mêmes à cette vertu une place capitale dans notre vie monastique, nous ne ferons donc que marcher dans la voie de nos pères, vivre par conséquent de la vie qui nous est propre. Ne craignons pas d'y aspirer, demandons-la sans cesse à Dieu. Il n'existe pas, que je sache, de prière autorisée pour solliciter le don des miracles, des visions ou autres carismata du même genre : mais il y en a une, dans le Missel, pour implorer le don des larmes, pro petîtione lacrîmarum. Les anciens moines avaient l'habitude de la réciter chaque soir avant de sortir de l'église. Qui nous empêche de les imiter en ce point, et de redire fréquemment avec eux :

« Dieu tout-puissant et plein de douceur, qui en faveur du peuple altéré fîtes jaillir du rocher une source d'eau vive : arrachez à la dureté de notre cœur des larmes de componction ; afin que nous puissions pleurer nos péchés, et méritions d'en obtenir rémission par votre miséricorde. Ainsi soitil. »

Et dixerunt ad Petrum et ad reliquos apostolos : Quid faciemus, viri fratres ?

Et ils dirent à Pierre et aux autres apôtres : Frères, que faut-il que nous fassions ?

î^e premier effet de la vertu de componction dans une âme, c'est de la mettre dans^ la disposition de tout faire pour échapper à ce qui cause ses alarmes, pour s'élever là où^elle sent que l'Esprit l'appelle. Le calme trompeur dont elle jouissait, étant loin de Dieu, a fait place à la claire vue de sa situation orageuse : au-dessus de sa tête a grondé le tonnerre de la colère divine contre les pécheurs ; de tous les coins de riiorizon, les vents de la tentation ont conjuré contre elle leurs efforts ; sa frêle embarcation, avariée par le péché et une longue insouciance, semble devoir à tout moment sombrer contre les récifs, bu s'engloutir dans l'abîme qu'ouvre sous elle chaque mouvement de la vague : et si, au loin, bien Join, elle aperçoit encore le rivage désiré de la patrie, cette vue ne fait que rendre plus effrayant le danger auquel elle se trouve exposée. Telle est la situation

de rame que l'esprit de componction a réveillée de sa torpeur.

Alors, spontanément, elle se tourne vers celui qui lui a ouvert les yeux : elle comprend que lui seul peut aussi lui indiquer le moyen, s'il en est un, d'échapper à l'imminence du péril. Faisant donc abstraction de ses propres lumières, qui l'ont laissée trop longtemps dans un aveuglement si lamentable, elle n'a plus qu'un désir : celui de mettre sa volonté et tous ses moyens d'action aux ordres de' son divin illuminateur, le seul qui sache, et qui puisse, et qui veuille la sauver.

Un même cri traduit invariablement ces sentiments de l'âme touchée de la crainte de Dieu : « Que faut-il que je fasse ? » C'est le cri des Juifs convertis à la voix de Pierre : Quid faciemus, virî fratresf le cri de >Saul terrassé sur la route de Pâmas : Domine, quid me vis facere ^ f Un instant auparavant, il n'eût jamais songé à pareille question ; il était sûr de ce qu'il avait à faire : il allait s'emparer des chrétiens de Syrie, et les mener chargés de chaînes à Jérusalem. Mais soudain la lumière a lui à ses yeux, et à partir de cet instant il ne peut plus avancer ni reculer ; il demeure en place, prosterné, aveuglé, demandant humblement les ordres de ce Jésus qu'il avait jusque-là persécuté sans le connaître. Il ne se relève qu'après avoir reçu l'ordre d'entrer dans la ville. « L,à, dit le Seigneur, on te dira ce que tu dois faire. Bt ibi dicetur tïbi quid te oporteat facere. »

Saint Benoît suppose son disciple dans une situa:

!.. Act. IX. 6.

tion tout à fait analogue. Si ce disciple n'a pas persécuté Jésus, il n'en est pas moins coupable, puisque, l'ayant connu, ayant servi sous ses ordres, il a déserté, il s'est montré lâche : per inobedientîae desidiam recesseras. Cependant les grandes pensées de la mort et du jugement, du ciel et de l'enfer, ont inspiré à son âme des remords salutaires. Au moment où déjà baissaient pour lui les ombres de la vie, où peut-être il allait s'endormir dans l'endurcissement et les ténèbres, une voix a retenti à ses oreilles, voix pleine de force et de douceur, qui l'appelait du nom de fils, et lui promettait de le ramener dans la route de la lumière, de la vie, du bonheur. Tout ému de confusion et d'espérance, il n'a pas endurci son cœur, il n'a pas regimbé contre l'aiguillon, il n'a point fermé obstinément les yeux ; il a demandé humblement avec le Psalmiste : « Seigneur, qui habitera dans votre tabernacle ? qui se reposera sur votre montagne sainte^ ? » C'est comme s'il disait : Que faut-il que je fasse pour y parvenir ?

Cette disposition à l'obéissance prompte et sans réserve, c'est, nous le savons, la meilleure préparation à la vie monastique ; bien plus, c'est, dans une certaine mesure, la condition indispensable de toute religion digne de Dieu. Quand Dieu choisit l'homme destiné à devenir le Père de tous les croyants, il commence par éprouver son obéissance, en exigeant de lui à plusieurs reprises des sacrifices héroïques : l'abandon de sa patrie, de toute sa parenté, l'immolation d'Isaac. Les bénédictions destinées à tout le

I, Ps. XIV, I.

genre humain sont, pour ainsi dire, attachées à cette obéissance du seul Abraham. Benedicentur in semine tuo omnes gentes terrae, quia obedisti voci meae ^. — Adsum, adsum, telle est la réponse constante du patriarche à chaque ordre venu d*en-haut : mot sublime dans sa simplicité, qui arracha plus d'une fois des larmes à l'Abbé de Solesmes, et lui faisait dire : « Nous, mes enfants, nous devons aimer Abraham de tout notre cœur.. »

Nous venons de voir la même disposition à l'obéissance dans les premiers convertis du jour de la Pentecôte : désormais, ce sera la loi de toutes les conversions isolées ou collectives. Embrasser la foi chrétienne, c'est, dans le langage des Apôtres, obéir à la foi, obéir à la vérité, obéir à l'Évangile. La chose paraît en tout son jour dans cette belle scène de Corneille présentant à Pierre les prémices de la gentilité. « Et maintenant, lui dit-il, nous voici tous devant toi, n'ayant qu'un désir, celui de recevoir de ta bouche les ordres qui te sont venus de Dieu, quels qu'ils soient : Nunc ergo omnes nos in conspectu tuo adsumus audire omnia, quaecumque tibi praecepta sunt a Domino ^. » Aujourd'hui encore, d'où vient que tant d'âmes qui semblent si proches de la vérité restent cependant jusqu'à la fin hors de l'Église catholique, sinon de ce qu'elles prétendent marchander leur soumission, exiger des garanties, des compensations, en un mot, de ce qu'elles ne comprennent pas que le premier mot de tout chrétien doit être le même que celui du Christ

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