Règle, c. LVIII
lorsqu'il se liera devant Dieu et ses frères par des engagements irrévocables, une de ses trois promesses sera celle de travailler à la conversion de ses mœurs. A partir de ce moment, jusqu'à la mort, toute sa vie pourra se résumer dans ce seul mot : « Participer par la patience aux souffrances du Christ, Passionîbus Christi per patientîam participemus. » N'est-ce pas là, en somme, le programme de la vie pénitente et mortifiée que saint Paul exigeait des premiers chrétiens ?
Quant aux pratiques régulières correspondant à ce programme, notre saint législateur est, on le sait, d'une modération rare. On a pu dire, sans trop d'exagération, que le régime assigné par lui à ses moines était, au fond, celui auquel se soumettaient nombre de bons chrétiens à son époque. De fait,, il suffit de parcourir certains documents attestant la discipline du VI® siècle, par exemple, les homélies de saint Césaire d'Arles, pour voir qu'on exigeait parfois de simples laïques plus que le B. Père n'imposait à ses disciples. Que serait-ce si nous consultions d'autres codes monastiques antérieurs ou même postérieurs à saint Benoît, tels que les Règles d'origine irlandaise, celle de saint Colomban, par exemple ? Nous savons tous quelle place y tiennent ces mesures disciplinaires dont la rigueur aujourd'hui ferait trembler notre fragilité. Sans doute, Dieu avait ses desseins en inspirant à notre Patriarche une plus grande discrétion : il est certain que si le monachisme occidental se fût retranché dans les pratiques austères d'un ascétisme exagéré ou cultivé pour lui-même, il n'eût jamais été aussi nombreux.
ni par conséquent aussi puissant : il n'eût pas exercé sur la société chrétienne la grande influence civilisatrice que chacun aujourd'hui lui reconnaît.
Néanmoins, le moine doit toujours être, comme on l'a dit, « la pointe de la sainteté de l'Église* ». En s'abstenant de prescrire à ses fils tout un attirail officiel d'ascétisme, saint Benoît n'a pas entendu les priver de ce qu'il y a de ressource dans les exercices héroïques de pénitence pour s'élever aux plus hauts sommets de la vie chrétienne. Il importe seulement de bien saisir sa méthode. Plusieurs, avant lui, avaient fait consister trop principalement dans les pratiques extérieures la somme de l'ascétisme chrétien : de là ces types de sainteté, trop exagérés, trop singuliers parfois, surtout en Orient, pour pouvoir être proposés comme modèles de cette juste mesure, de cette sage pondération, qu'implique la véritable intelligence du christianisme.
Benoît a cherché ailleurs ses inspirations. Saris rien négliger de l'héritage de sagesse pratique légué par ses devanciers, il s'est souvenu de ce grand principe que « Dieu est esprit, et que ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité ^. » Dans une religion fondée sur une base aussi spirituelle, il est clair que les exercices de mortification corporelle ne devaient point absorber exclusivement, o,u même principalement, la puissance d'agir des individus. C'est à la réforme intérieure qu'il faut tendre avant tout, par la foi et la charité. Nul doute que saint
1. E. Littré, Études sur les Barbares et le moyen âge, p. 141.