I. Eph. V
après ces quelques jours écoulés, avait lieu à la messe conventuelle Vapertio orîs du nouveau profès, qui s'avançait aussitôt pour recevoir la communion. De ces antiques usages, nous avons retenu les deux particularités que nous connaissons : le port habituel de la coule durant les trois jours qui suivent la profession, et l'ouverture de la bouche au chapitre, le matin du quatrième jour.
Nous aurions tort de ne voir dans cette suite de coïncidences remarquables qu'un fait d'intérêt purement archéologique : elles expriment une grande et solide doctrine, à savoir que, dans l'esprit de la tradition ecclésiastique, notre profession est véritablement un second baptême, lequel, tout comme le premier, a pour effet de remettre la totalité des peines dues au péché. Dernièrement encore, un théologien de notre Ordre a pris la peine de réunir les autorités sur lesquelles s'appuie cette doctrine : il est peu de propositions, en dehors des vérités de foi proprement dites, qui reposent sur d'aussi solides fondements. Ce sont d'abord les Pères de l'ÉgHse, qui, de saint Jérôme à saint Bernard, comparent unanimement la profession monastique, tantôt au baptême, tantôt au martyre, qui n'est lui-même qu'un baptême de sang. Les commentateurs de la Règle, les grands synodes monastiques, la liturgie des divers instituts religieux, se font l'écho de cet enseignement de la tradition. Saint Thomas se prononce à son tour en faveur de la même doctrine, entraînant à sa suite toute l'École du moyen-âge. Le droit canon lui-même la sanctionne officiellement dans ses recueils, tandis que les auteurs mystiques en
font le point de départ de leurs considérations sur l'excellence de l'état religieux.
Tout cela, sans doute, est très propre à nous inspirer une haute idée de ce rite vénérable, auquel nous n'assistons jamais sans une nouvelle émotion. Que ceux-là surtout profitent de cet enseignement qui se préparent à émettre les saints vœux dans toute la ferveur de leur âme. Quant à nous, qui avons déjà fait ce grand acte, et qui parfois peutêtre regrettons de n'en avoir pas profité autant que nous le voudrions actuellement, rappelons-nous cette doctrine, solidement établie elle aussi, et bien propre à adoucir nos regrets : c'est que cette efficacité de remettre toute la peine due au péché n'est pas seulement attachée à l'acte même de la profession, mais encore au simple renouvellement de cette profession, fait en privé ou en public, avec les dispositions intérieures que suppose la formule des saints vœux. Ce sentiment, qui se fait déjà jour en maintes pages de nos deux grandes moniales saxonnes du XIII® siècle, Gertrude et Mechtilde, a été depuis soutenu par une série imposante de théologiens, tels que saint Bernardin de Sienne, Denys le Chartreux, les docteurs de Salamanque, saint Alphonse, et tout dernièrement encore le vénérable fondateur de Beuron, l'abbé Maur Wolter. Sans insister sur les raisons intrinsèques que font valoir ces théologiens, c'en est assez déjà pour nous inspirer une véritable dévotion à cet exercice du renouvellement des vœux, qui, dans plusieurs congrégations, s'accomplit officiellement une fois chaque année, mais que tout religieux fervent aime à réitérer en son
particulier, chacun des jours de sa carrière monastique. Nous avons dans notre Bréviaire, à la suite de Faction de grâces après la messe, une formule composée par le savant Haeften, prieur d'Afïlighem, et enrichie d'indulgences par l'Église : usons-en aussi souvent que notre piété nous l'inspirera.
Pour compléter ces données sommaires sur le sens et la valeur de la sainte profession, il importe de remarquer qu'elle ne participe pas seulement à la vertu satisfactoire du Baptême ; elle a encore pour effet de rehausser la dignité et le mérite surnaturel de nos moindres actions. C'est ce que nous ferons voir par quelques comparaisons empruntées aux délicieuses causeries de saint Anselme sur la vie monastique. Je sais qu'elles ont fait du bien à plus d'une âme faible et hésitante ; elles ne pourront que confirmer les autres dans la ferveur et la joie de leur vocation.
Anselme compare donc le moine prof es et le séculier à deux hommes qui ont chacun sur leurs terres un arbre capable de produire des fruits nombreux et excellents. Désireux de faire acte d'hommage à leur commun seigneur, ils vont tous les deux le trouver, l^e premier dit : « Seigneur, j'ai dans mon herbage un arbre qui donne d'excellents fruits ; je vous promets d'en cueillir chaque année pour vous un certain nombre, et de venir vous les offrir.» L'autre s'avance et dit : « Seigneur, j'ai moi aussi un arbre qui peut rapporter abondamment ; mais je vous aime tant, et j'ai une si grande idée de votre dignité, que je rougirais de vous en offrir seulement quelques fruits : agréez donc que l'arbre soit com-
plètement vôtre ; dès maintenant je Tabandonne à votre intendant, à lui de le faire fructifier et d'en recueillir tous les fruits. » Quel est celui de ces deux hommes dont le présent plaira davantage ? Sans aucun doute, celui qui offre l'arbre tout entier. Eh bien, dit le saint, il en est de même du moine et du séculier. Tous les deux ont dans leur être de nature et de grâce un arbre capable de porter des fruits magnifiques pour le ciel. Mais que fait le séculier ? Il offre au Seigneur seulement ses bonnes actions, réservant pour soi la volonté de laquelle elles procèdent. Le moine, au contraire, dans son amour sans partage pour son Seigneur, se jette à ses pieds et lui dit : Prenez tout, et les fruits et l'arbre lui-même, et les bonnes actions et la volonté. Celle-ci désormais (sera sous la dépendance de votre intendant, c'est-à-dire de l'Abbé, chargé de régir votre domaine. Ainsi, conclut le saint, il n'est point douteux que les bonnes actions du religieux ne soient, par le seul fait de sa profession, beaucoup plus agréables à Dieu que les mêmes actions offertes par un séculier \
Il reste cependant une crainte. Tout cela est fort bien, dira-t-on, tant que le moine demeure fidèle à la ferveur de sa vocation : mais le, jour peut venir où cette ferveur se refroidira, la discipline lui deviendra odieuse, et alors, au lieu de s'être ainsi laissé lier par des vœux, n'aurâit-il pas mieux fait de servir Dieu librement dans le monde ? Nullement, répond Anselme, pourvu qu'il ne rompe jamais volontairement ses liens. Ce moine, en effet, est