I. Règle, prolog
consent à nous recevoir qu'à cette seule condition : c'est que nous confessions cette lâcheté, que nous la déplorions, que nous soyons disposés à tout faire pour la réparer. Et, afin de nous aider à mieux entrer dans ces sentiments, il prescrit solennellement en un autre endroit d'accueillir par des affronts le novice qui vient à sa conversion. C'est pour lui le meilleur moyen d'éprouver les esprits : il sait que nul ne pourra supporter ces difficultés s'il n'a l'esprit de componction, et que, d'autre part, commencer sans cet esprit serait s'exposer tôt ou tard à un échec.
Mais, entrés au monastère dans cet esprit et par cet esprit, nous ne pouvons, sans lui, ni persévérer ni faire de véritables progrès. Car c'est une loi établie par Dieu lui-même, que tout être doit chercher ses moyens naturels de subsister, là même où il a d'abord reçu l'existence. C'est pourquoi la sainte Règle nous recommande l'usage de cette interrogation salutaire. Ad quid venisti? Pourquoi sommesnous venus à la vie monastique ? Qui nous y a poussés ? L'esprit de componction. Le meilleur moyen de nous y conserver est donc de nous retremper sans cesse dans cet esprit : et c'est aussi l'un des buts principaux des exercices spirituels qu'il est d'usage de faire chaque année.
Qu'est-ce donc que la componction, et quels sont les moyens de l'entretenir, de l'augmenter en nous ?
Le mot de componction vient du verbe latin pungere, qui signifie piquer. La componction est une piqûre de l'âme. C'est assez dire qu'elle est une souffrance : car il est peu de douleurs auxquelles
l'homme soit plus sensible que la douleur causée par une piqûre. Mais cette souffrance-ci a cela de particulier qu'elle est ordinairement volontaire : ceux-là seuls en éprouvent la sensation douloureuse, qui se l'infligent volontairement, ou du moins découvrent leur âme à ses traits. L'état de componction est à l'âme ce que sont au corps ces cuirasses doublées à l'intérieur de pointes retournées contre la chair, dont il est parlé dans l'histoire des grands pénitents, ly'âme, parvenue à cet état, ne peut plus faire le moindre mouvement, sans sentir se réveiller en elle le sens de la douleur. D'autres, moins avancées ou moins fortes, ne ressentent que plus rarement et de certains côtés seulement ces piqûres plus douloureuses : elles sont pour elles comme ces croix garnies de pointes, ces bracelets et ces ceintures dont certains chrétiens font usage durant les temps de pénitence. C'est une application plus modérée : mais au fond, la chose reste la même, c'est toujours une piqûre de l'âme.
Or, quelle est l'arme dont la pointe soit suffisamment acérée pour pénétrer de la sorte jusqu'au plus profond de l'âme spirituelle ? Saint Paul nous l'enseigne : il y a un «glaive de l'esprit, et c'est la parole de Dieu ^ ». « Car la parole de Dieu, dit ailleurs le même Apôtre, est vivante et efficace, plus acérée qu'une épée à deux tranchants ; elle pénètre jusqu'à la suture de l'âme et de l'esprit, jusque dans les jointures et dans les moelles ^. » N'est-ce pas ce glaive de la parole de Dieu qui a touché les trois