‹ L'idéal monastique et la vie Chrétienne des premiers jours [microform]Chapitre 41 sur 87 · Is. LUI · texte numérisé non relu

Is. LUI

tant que l'arbre subsistera, la souche principale ne perdra rien de sa vitalité. Or, les moines ont été de tout temps considérés comme appartenant à cette souche principale de l'Église ^. Aussi a-t-on pu dire d'eux : « I^es chênes et les moines sont étemels ^ : » phénomène éloquemment exprimé par la devise de notre abbaye quatorze fois séculaire du Mont- Cassin : Succîsa virescit.

De ce principe découlent pour nous plusieurs obligations importantes. Si nous considérons le tronc d'un arbre quelconque, nous y découvrirons trois qualités distinctives. C'est d'abord l'unité : le reste de l'arbre se ramifie dans tous les sens, se couvre de mille superfétations accessoires ; le tronc seul demeure dans sa majestueuse unité. Cependant cette unité n'est nullement égoïste : elle est le canal de toute la vie qui circule jusqu'aux dernières extrémités de l'arbre : c'est ce que nous appellerions dans l'Église la catholicité. Enfin une troisième qualité est la force, la vigueur, qui ne fait que croître dans le tronc avec les années, au lieu que les branches, à mesure qu'elles s'éloignent, deviennentt toujours et plus frêles et plus tendres.

Ces trois notes distinctives, tous ceux qui sont destinés à perpétuer dans l'Église la vie apostolique doivent les vérifier en eux : l'unité, par leur étroite

1. Il ne s'agit point ici, cela va sans dire, des seuls moines bénédictins, à l'exclusion des autres Ordres plus récents, mais de tous les religieux en général, considérés au point de vue de l'idéal essentiel qui leur est commun à tous.

2, Lacordaire, Mémoire pour le rétablissement des Frères- Prêcheurs, p. 68.

union avec la chaire Romaine : la plénitude de vie catholique, en prenant à cœur les intérêts de l'Église répandue sur la surface du globe : par-dessus tout, l'attachement aux fortes traditions de sainteté des âges primitifs, contre les défaillances de l'époque moderne.

D'abord, le moine doit vivre en union intime avec la Chaire Romaine. La chose va de soi. Reportonsnous aux origines de l'Église, alors que l'union des fidèles était d'autant plus grande que leur nombre était plus restreint. Quel était alors le lien et le centre de l'unité, sinon Pierre ? C'est Pierre qui préside à l'élection de saint Mathias, qui opère les premières conversions parmi le peuple Juif, comme aussi il recevra dans l'Église les prémices de la gentilité. C'est aux pieds de Pierre que les fidèles déposent le prix de leurs terres et de leurs maisons : c'est lui que vient voir Saul aussitôt après sa conversion. Pierre, le premier, nous apparaît « visitant les saints de ville en ville. » Vienne le jour où Pierre sera jeté en prison par Hérode : aussitôt, toute l'Église se sent frappée en sa personne, elle ne cessera, jusqu'à ce qu'il soit délivré, d'adresser à Dieu de ferventes prières. Enfin, en toute occasion, Pierre exerce au sein de l'Église naissante cette double prérogative de chef et de centre dont l'avait investi le Christ, avant de remonter à son Père.

Cette mission n'a pas cessé avec Pierre : elle persévère dans ses successeurs. La chaire de ceux-ci sera, par excellence, et au sens complet du mot, la Chaire Apostolique : et le terme d'Apostolicus ser-

vira jusqu'à la fin des temps à désigner le Pontife assis sur cette chaire. Il est donc juste que l'élite des chrétiens qui s'efforce d'imiter la vie apostolique se resserre sans cesse davantage autour de cette Chaire Apostolique : afin que ni l'extension du nombre, ni l'éloignement des lieux, ni les vicissitudes des temps ne les empêchent de réaliser cette union féconde dont les premiers fidèles offrirent le touchant exemple, au lendemain de la Pentecôte.

Cette union fut toujours pour nos pères, nous le savons, un gage assuré de vitalité et de gloire. Partout où il portait ses pas, le moine bénédictin était considéré comme le représentant-né de l'influence romaine. Qu'il s'appelle Augustin en Angleterre, Willibrord en Frise, Boniface en Germanie, Adalbert dans les pays slaves : c'est toujours Rome qui l'envoie, c'est elle qui bénit ses débuts, seconde ses efforts, consacre ses succès. Après avoir prêté son concours à la grande œuvre liturgique de Rome, et introduit avec la foi romaine la civilisation jusqu'aux extrémités de l'Europe, l'Ordre monastique est appelé à une mission plus haute encore ; c'est lui qui, identifié un moment avec les destinées de Rome, fournira, inspirera, soutiendra de toute manière ces grands papes des XI® et XII® siècles, défenseurs héroïques de la sainteté et de l'indépendance de l'Église.

A partir de cette époque, sous l'influence de causes diverses, son rôle conmience à s'amoindrir. Cependant, il est un fait constant et significatif, c'est que jamais les papes n'ont cessé de faire des efforts pour le protéger, le relever, le rattacher à eux

comme des membres principaux à leur chef, veîut principalia capiti suo memhra ^, suivant l'expression de notre Grégoire VII. Nous-mêmes encore, n'avonsnous pas été les témoins heureux et consolés de l'attachement des derniers Pontifes pour notre Ordre ? Ne nous ont-ils pas dit assez souvent et assez haut les espérances qu'ils fondaient sur nous ? Sachons répondre à leur confiance : rappelons-nous en toute rencontre que le moine, pour être fidèle à sa mission, doit s'estimer et se montrer i'homme de saint Pierre, le serviteur et le fils dévoué de la sainte et apostolique Église de Rome.

Mais il est impossible d'embrasser Rome par la foi et l'amour, sans percevoir du même coup toutes les pulsations de la vie catholique dont elle est le centre providentiel. Il faut donc qu'il n'y ait rien d'étroit dans l'âme du moine : que tout ce qui intéresse la vie de l'Église, dans tous les temps et sous toutes les latitudes, trouve en lui un écho fidèle, y excite une s)aiipathie surnaturelle et effective. Saintement jaloux de ne rien laisser perdre des trésors de doctrine et des traditions vénérables que les siècles ont amassés au sein de cette Église, il n'a garde, d'autre part, de s'isoler du mouvement imprimé actuellement par l'Esprit de Dieu à la société chrétienne. Toute attaque contre celle-ci le fait souffrir, il voudrait se multiplier pour la venger et la défendre. Du moins, la grande somme de sa prière est pour elle : large dans ses demandes, il se rappelle, comme ces admirables martyrs de Saragosse dont nous avons tous lu les Actes, qu'il lui faut sans

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