Thess. II
de la réduction chaque jouf plus visible des institutions et des hommes voués à la prière liturgique, officielle, de l'Église ; de la facilité avec laquelle ceux qui se disent chrétiens s'affranchissent de ce grand devoir social, marque publique et ostensible de leur communion avec le reste de leurs frères ; enfin, de cet oubli général des saintes règles de la pénitence et de la mortification, dont l'absence est la meilleure preuve que le sentiment de la vocation chrétienne s'en va, s'en va toujours, jusqu'à ce qu'il soit complètement oblitéré.
C'est notre devoir, à nous autres moines, de réagir par nos exemples contre ces symptômes multiples de défaillance. Saint Basile et les autres Pères de la vie monastique l'ont proclamé de longue date : mais nous avons un moyen meilleur encore de nous en assurer, c'est de parcourir brièvement le code de vie régulière élaboré par saint Benoît. Nous reconnaîtrons tout de suite que la plupart des prescriptions sanctionnées par lui ne sont que des restes de la discipline qui régissait à l'origine tout le peuple chrétien. Nous l'avons déjà vu pour le travail, pour la distribution du nécessaire : nous pouvons pareillement le constater pour cette importance hors ligne assignée à la prière liturgique, avec ses différentes heures remontant en partie à l'âge même des apôtres, avec ce lever de nuit si familier aux chrétiens des premiers siècles. ly' abolition de la propriété individuelle et la mise en commun de tous les biens, qu'est-ce autre chose que la reproduction complète de ce qui se passait au sein de l'Église de Jérusalem ? Cette exacte répression de tous les délits, ces péni-
tences publiques, ces excommunications, si elles supposent la persistante fragilité de l'élément humain, se conçoivent-elles d'autre part hors d'un milieu jaloux de se conserver digne de Dieu et de son Christ ? Ces longues heures consacrées aux saintes lectures, le Verbe mêlé par la prière aux moindres événements de la vie journalière, ces larges traditions d'hospitalité et de bienfaisance universelle, ces prescriptions relatives au maintien de la charité et de la paix, l'union intime de tous les membres à leur chef hiérarchique : tout cela n'est-il pas empreint du même souffle qui anime les documents primitifs de la littérature chrétienne, les lettres de saint Ignace d'Antioche, le Pédagogue et les Stromates de Clément d'Alexandrie, les Actes des plus illustres martyrs ? Oui, là se trouve la source véritable de la plupart des points de notre discipline : jusqu'à l'abstinence de la chair, dont se glorifiaient déjà les apologistes : jusqu'à ces jeûnes du mercredi et du vendredi, en usage dès le premier siècle de l'Église.
On se demande souvent quelle peut être à notre époque la mission et l'utilité d'une abbaye bénédictine. Après ce que nous venons de voir,, il n'est point difficile de répondre que cette utilité est plus évidente que jamais, que cette mission est de représenter aux yeux des peuples, concentré comme dans un puissant foyer, tout ce qui se trouve épars, dans la grande Église de Dieu, de. lumière et de chaleur, de force et de tendresse, de vertu et de grandeur, d'intensité de vie spirituelle au-dedans comme de bienfaisante et irrésistible influence au dehors. Il
faut qu'en apercevant de loin les tours élevées de ces nouvelles Jérusalem, chaque chrétien éprouve un tressaillement d'orgueil d'appartenir à la nation sainte, à l'Église ; il faut qu'il puisse par là se représenter ce que serait cette Église, si elle jouissait partout de sa liberté d'action, si le bon grain s'y trouvait moins mêlé à l'ivraie ; il- faut enfin que nul ne franchisse le seuil du cloître bénédictin, sans toucher comme du doigt la réalisation de cette vie chrétienne dont on parle tant, et qu'on connaît si peu. On peut soutenir sans paradoxe que rien ne saurait actuellement, parmi la disparition de tant d'antiques institutions, exercer sur la société une influence comparable à celle d'églises monastiques constituées sur les larges bases qui leur conviennent : influence tout ensemble étendue et profonde, toute surnaturelle dans son principe, ses moyens et sa fin ; influence enfin qui, comme on l'a dit, imite de si près l'action du Dieu moteur immobile de toutes choses.
Encore un coup, soyons saintement fiers en Dieu d'une si noble mission : et, sans prétention comme sans hésitation, cherchons à la réaliser dans la mesure des dons que le Ciel nous a départis. Faisons en sorte de mériter l'éloge que l'Écriture fait des premiers fidèles. Qu'au dernier jour le Seigneur puisse nous rendre ce témoignage devant ses anges et ses saints : Voici des hommes qui, jusque dans les derniers temps, se sont efforcés de mettre pleinement en pratique les enseignements de mes apôtres : Brant persévérantes in doctrîna apostoîorum.
Erant persévérantes et in communicatione fractionis panis.
Ils étaient également assidus à communiquer ensemble dans la fraction du pain.
Après avoir dit d'une façon générale que les premiers chrétiens se conformaient en tout point à l'enseignement des apôtres, l'écrivain sacré mentionne quelques-unes de leurs pratiques familières. Toutes ces pratiques tendent manifestement à un double but : unir les hommes à Dieu, unir les hommes entre eux. C'était là, de fait, le programme entier de Jésus : Bgo in eîs, et tu in me : ut sint consummati in unum ^. Ce fut le dernier mot adressé à son Père, dans cette grande prière sacerdotale qu'il fit pour nous avant de mourir. Aussi peut-on dire que le critérium infaillible, pour juger de la valeur d'une chose au point de vue surnaturel, consiste principalement en ceci : examiner si cette chose « aide ou entrave la réunion des hommes avec Dieu ^ », et, par Dieu, celle des hommes entre eux.