‹ L'idéal monastique et la vie Chrétienne des premiers jours [microform]Chapitre 48 sur 87 · Summa theolog. II-II, q. 91, a. 2, ad · texte numérisé non relu

Summa theolog. II-II, q. 91, a. 2, ad

qu'avaient les Pères de l'excellence de l'office divin : cependant on descendra encore, et toujours davantage. A mesure que le monde vieillit, il devient de plus en plus utilitaire : la vie est partout plus occupée : les ennemis de l'Église se multiplient et croissent chaque jour en audace, donnant ainsi plus de travail à ses défenseurs : on se sent obligé d'aller au plus pressé. A quoi bon continuer ces exercices du chœur, qui ont pris jusqu'ici un temps si considérable, et dont l'utilité pratique est de plus en plus contestée ? Et c'est ainsi qu'on vit pour la première fois une milice régulière s'affranchir complètement, dès son origine, de cette obligation estimée jusque là essentielle à tout institut religieux.

Dieu, sans doute, avait ses vues : il avait laissé en cela la marche des esprits suivre son cours naturel, et l'Église se proportionnait comme toujours à des milieux nouveaux. Il n'en résulta pas moins pour notre Ordre une sorte d'isolement : pour être resté fortement attaché aux traditions liturgiques, on le considéra bientôt comme n'étant plus tout à fait de son temps. On s'habitua à envisager en lui comme une vocation spéciale, ce qui durant treize cents ans avait été le patrimoine commun de la société chrétienne. Peut-être lui aussi, de son côté, se résigna-t-il trop aisément au rôle rapetissé qu'on lui assignait. Cantonné dans ses abbayes devenues trop grandes, il se désintéressa trop, en général, de la vie extérieure de l'Église. La conséquence fut que ses recrues baissèrent en nombre et en valeur, dans la même mesure que son influence allait s'amoindrissant sans cesse.

Voilà le fait : comment l'expliquer ? Quelles leçons s'en dégagent relativement à notre situation présente ?

Il est clair, d'abord, que cette façon mesquine d'envisager la vie liturgique uniquement au point de vue pratique et utilitaire, je veux dire, par rapport à l'édification qu'en retire le peuple chrétien, n'a point été celle de nos pères. Très souvent l'accès des églises monastiques était expressément interdit aux fidèles : ailleurs, l'assistance venue du dehors était si insignifiante, qu'il ne pouvait y avoir proportion entre la pompe déployée au chœur et le nombre des étrangers admis à en être les témoins. Donc, si les moines passaient une si grande partie du jour et de la nuit à vaquer à la louange divine, c'était avant tout pour eux-mêmes, c'était affaire entre eux et Dieu. C'était chez eux l'efflorescence naturelle d'un amour de Dieu, jeune et expansif, joint à cet autre amour des frères vivant en commun : les deux bases de la société monastique, comme de la société chrétienne à ses débuts. Ne perdons pas de vue ce principe : il traduit exactement la doctrine traditionnelle sur le point qui nous occupe.

Saint Augustin aimait à répéter cette belle sentence, Cantare amantis est : chanter est le fait de celui qui aime. Rien de plus vrai. I^a parole suffit à l'homme pour exprimer la somme ordinaire de ses pensées. Que si un sentiment plus fort ou plus doux vient à s'emparer de son cœur, alors, regardez-le : comme d'instinct, il élèvera la voix, le ton monotone du langage habituel ne le satisfait plus, il chantera ; avec le Psalmiste, il demandera à sa bouche de se

remplir de chants. Repleatur os meum lande, ut possîm cantare^. L,e chant, surtout lorsqu'il s'agit de Dieu, est donc avant tout une manifestation de l'amour. Mais ce n'est pas une manifestation quelconque : il suppose une certaine ardeur juvénile, qui n'a point honte de se produire dans toute sa naïveté. Qui chante plus et mieux que les enfants et les jeunes gens ? Mais à mesure que l'homme vieillit, les désillusions se multipliant, le désenchantement ne tarde pas à se produire, l'enthousiasme se refroidit et finit par disparaître tout à fait : un sourire à demi sceptique erre alors sur ces lèvres qui naguère chantaient d'amour, et si parfois, quelque note encore vient à en sortir, c'est la plupart du temps un écho de la douleur.

Sous ce rapport, comme à tant d'autres points de vue, la vie des peuples parcourt le même cercle que celle des individus. Pourquoi à la naissance de toutes les littératures retrouve-t-on invariablement l'hymne ou ode sacrée ? C'était la manifestation naturelle du premier amour des nations adolescentes. Mais qu'on descende l'histoire littéraire de chaque peuple, on verra ce lyrisme religieux de moins en moins cultivé, à mesure que les esprits prennent une direction plus positive, jusqu'à ce que finalement on ne voie plus guère surgir, en fait d'ouvrages de valeur, que des études de philologie, de critique ou de mathématiques. Dans une nation vieillie, l'inspiration sacrée ne saurait jamais refleurir, à moins de quelque grand bouleversement suivi d'une nouvelle infusion de sang moral, d'un rajeunissement de force, tel que

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