I. Ps. LXX
celui qui s'est produit dans la première moitié du XIX« siècle.
Ce qui vient d*être dit du chant s'applique à toutes les manifestations des sentiments de l'âme. Voyez, dans les nations que n'a pas encore glacées le contact de notre civilisation, comme tout prend un caractère démonstratif : comme l'expression de ce qu'on ressent, de ce qu'on pense, revêt un accent profond de candeur et de vérité. Rappelons-nous ces descriptions de l'hospitalité antique,' qui se lisent aux plus belles pages des récits bibliques ou profanes, cette franche et innocente liberté dans les témoignages de mutuelle affection. Tout cela est simple et vrai, rien de contraint ; tout cela, c'est l'esprit et même la lettre de notre Règle. Relisons seulement le chapitre De hospitibus suscipiendis, avec ses prescriptions relatives au lavement des mains et djes pieds par l'Abbé et toute la communauté, au baiser de paix qu'il faut donner après s'être uni d'abord à Dieu par la prière. Notre Opus Dei n'est, au fond, qu'une de ces manifestations expressives qui dénotent un peuple encore jeune et aimant. Ce n'est pas à notre époque, à coup sûr, qu'on l'aurait institué. Pourquoi ? Parce que notre société a vieilli, parce qu'elle est devenue de plus en plus guindée et prude dans la manifestation de ses sentiments intérieurs les plus louables ; j'entends, lors même et surtout quand il s'agit du sentiment religieux. Pourquoi nos inclinations profondes causent-elles à certaines gens, même parmi le clergé, une impression si singulière ? Pourquoi avons-nous vu presque universellement supprimer jusqu'à cette
marque iiiofïensive d'hospitalité, ce lavement des mains des hôtes par l'Abbé, pratiqué encore çà et là jusqu'en ces dernières années ? Pourquoi ce baiser de paix, chose si commune dans la vie chrétienne d'autrefois, tend-il de plus en plus à être remplacé par cette froide poignée de main qui semble faite pour tenir son homme à distance respectueuse ? Pourquoi ce même baiser, prescrit par les règles liturgiques au moment le plus sacré du sacrifice, n'est-il devenu presque partout autour de nous qu'une simagrée ridicule et dépourvue de sens ?
Sans doute, il serait difficile, impossible même, de nous soustraire complètement à ces influences de notre société vieillie ; mais nous nous maintiendrons toujours à notre niveau, tant que nous serons fidèles au précepte que s. Benoît nous a laissé de pratiquer avec amour l'œuvre si noble de la louange divine. Nous pourrons sacrifier certains détails ; mais aussi longtemps que nous sentirons dans nos cœurs à l'égard de l'Œuvre de Dieu ce même zèle que nous avions en venant au monastère, aussi longtemps que nous ne nous serons pas résignés à préférer un système de spiritualité plus raffiné peut-être, qui économise le temps, les forces, et que sais- je encore ? rassurons-nous : si à cela nous joignons une sincère obéissance, nous sommes véritablement moines.
Voilà donc l'explication du problème que nous nous étions posé en commençant. Nous comprenons maintenant comment et pourquoi, sans qu'il y paraisse d'abord, l'amour de l'office divin est, de nos jours surtout, la marque indispensable de toute vocation monastique. Ce n'est pas tant à cause de ce
qu*est l'office en soi, mais plutôt pour les dispositions qu'il suppose dans l'âme appelée à s'en acquitter avec plénitude. Il exige, en effet, une âme capable, non seulement d'aimer Dieu, et, en lui, tout ce qui est aimable, tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est noble ; mais, de plus, assez riche de jeunesse et d'enthousiasme pour porter vaillamment le fardeau réeP de la sainte psalmodie, pour ne pas s'effrayer d'une vie où le chant et les manifestations de la dévotion intérieure occuperont jusqu'à la fin une place si importante : une âme assez imprégnée de la charité et du sentiment catholique des anciens âges, pour redouter l'isolement jusque dans ses rapports avec Dieu, et comprendre que jamais Jésus n'est plus près d'elle que lorsqu'elle joint sa voix à celle des frères réunis en son nom. Iv'obéissance est requise de nous comme religieux, l'amour de l'office nous est indispensable comme moines ; celle-là est la condition nécessaire de toute vie de communauté, celui-ci marque le tempérament propre du disciple de saint Benoît. Tout est dit, une fois que le postulant a pu répondre oui aux trois questions : si soîlicitus sît ad opus Dei, ad ohedientiam, ad opprohria. Or, le troisième point n'étant que la perfection du second, nous avions donc raison tout à l'heure de simplifier encore, en disant que ces deux choses suffisent, en définitive : l'amour du culte divin et l'obéissance.
vSi l'on a bien compris les réflexions qui précèdent, sur la portée de la vie liturgique parmi nous, et