‹ L'idéal monastique et la vie Chrétienne des premiers jours [microform]Chapitre 50 sur 87 · I. « Servitutis pensum ». Règle, c. L · texte numérisé non relu

I. « Servitutis pensum ». Règle, c. L

l'atmosphère qu'elle suppose nécessairement, beaucoup de choses auront été du même coup expliquées. Et d'abord, la rareté relative des vocations bénédictines. Il ne faut pas nous le dissimuler : nous sommes tout ensemble et trop vieux et trop jeunes, pour que s'établissent de prime abord entre nous et la société moderne ces rapports d'amitié qui supposent en général l'égalité d'âge. Trop vieux, parce que maints détails de notre vie, de notre vie liturgique en particulier, sont empreints de ce cachet des siècles passés dans lequel la génération présente est naturellement portée à ne considérer que le caractère archaïque, sans en soupçonner la vivifiante saveur ; trop jeunes, parce que trop expansifs dans les manifestations de notre crainte de Dieu, de notre amour, de notre respect pour les choses saintes, pour l'autorité, pour tout ce que la foi grandit et embellit à nos yeux. Mais ce n'est pas là une raison de nous décourager, encore moins de renoncer à ce que nous sommes. La restauration de l'Ordre monastique coïncide avec une époque d'effervescence et de rénovation sociale. Ce n'est pas sans un miséricordieux dessein de la Providence, qu'on n'a plus vu d'abbaye bénédictine dans nos pays pendant près d'un siècle. Si nous avions continué à mener une existence quelconque après la Révolution, nous eussions pu passer comme les restes décrépits d'une vieille institution, laquelle, pour avoir échappé par hasard à la tempête, n'en voit pas moins ses jours comptés. Au contraire, apparaissant à cette heure après une si longue interruption, nous nous retrouvons rajeunis, et comme transplantés sur un sol

vierge : les savants seuls savent au juste le nombre de nos années ; et, sans se douter que cette jeunesse provient précisément en grande partie de ce que nous avons sauvé des vieux jours, ce qu'il y a de ressource et de vigueur pour Tavenir dans le milieu moderne sympathise tout naturellement avec nous. Déjà, que de préjugés vaincus, quels retours inespérés vers toutes les grandes et les belles choses que nous avons gardées vivantes parmi nous : les mélodies liturgiques, l'art chrétien du moyen âge, les patientes recherches dans le vaste champ de la tradition ecclésiastique ! lyC reste viendra à son heure : et cette heure, nous pouvons la hâter, en multipliant sans cesse autour de nous les manifestations de cette vie chrétienne, toujours ancienne et toujours nouvelle, que nous avons mission de conserver dans sa plénitude jusqu'à la fin des temps. Après la grâce de Dieu, ce sera là pour nous la principale source de vocations : agissons sur la société sans faiblesse comme sans raideur, sans condamner ce qu'elle aime légitimement, sans renier ce à quoi nous ne pouvons nous-mêmes rien préférer : bientôt elle sentira que nous ne sommes pas pour elle des étrangers ; elle nous donnera ses fils, pour qu'ils deviennent nos frères.

Diverses conclusions importantes se dégagent d'elles-mêmes de cette doctrine, relativement à la manière de nous acquitter de l'office divin. Il est un point surtout vers lequel doit se porter spécialement notre attention, c'est la question du chant. I,es premiers à notre époque, les Bénédictins se sont fait une gloire de restaurer et de propager les pures

traditions du vrai chant grégorien. Mais depuis on a gagné bien du terrain : aux tâtonnements et aux efforts individuels de la première heure a succédé une véritable science du chant, fondée sur des principes bien établis, au moins dans les grandes lignes, et entraînant quant à l'exécution, des conséquences pratiques dont il nous faut tenir compte, si nous ne voulons pas nous exposer à demeurer en arrière. Déjà nous avons vu avec bonheur les séculiers euxmêmes se lancer dans le mouvement : il serait regrettable de nous laisser presque dès Tabord dépasser par eux. Que chacun donc y mette du sien, les uns en se tenant au courant de la théorie, les autres en se laissant initier à la véritable exécution des mélodies par ceux qui en possèdent le secret. I/C point est d'une extrême importance, non seulement au point de vue artistique, qui n'est ici que secondaire, mais surtout pour la conservation pleine et entière de l'esprit monastique. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, le chant liturgique venait à être négligé parmi nous, si les longues heures passées au chœur se transformaient peu à peu en un exercice purement matériel et dépourvu d'esthétique, nous verrions du même coup diminuer cet enthousiasme pour la louange divine, sans lequel, nous l'avons dit, il n'y a pas de véritables moines. La chose, à coup sûr, exige des efforts ; mais rappelonsnous la parole d'Augustin, Cantare amantis est. Et qu'y a-t-il d'impossible ou même de difficile à l'amour ?

SPIRITUALITE MONASTIQUE

Encore sur ce texte : <s: Ils étaient assidus à la prière. »

Ce serait une erreur de croire que le moine puisse se contenter, en fait de prières, de la prière officielle, de l'office divin. I^a psalmodie est avant tout une action, Opus Deî : mais c'est une action qui suppose la contemplation, soit comme préparation, soit comme résultat. Envisagée de la première manière, la psalmodie est l'expression la plus élevée de l'amoureuse admiration de l'âme pour le Dieu dont l'approche la rajeunit sans cesse ; considérée sous son autre aspect, elle est elle-même un moyen très puissant d'exciter l'élan de cette âme vers l'état bienheureux de la contemplation. Nos pères avaient bien compris que ces deux sortes de prières sont inséparables l'une de l'autre : aussi avaient-ils ménagé à la fin de chaque psaume, avant chaque collecte de l'office, des intervalles de silence, durant lesquels chacun pouvait répandre, prosterné devant Dieu, les sentiments que le cours de la sainte psalmodie avait fait naître dans son cœur, ou formuler intérieurement les intentions que le président de l'assemblée devait ensuite présenter à Dieu au nom

de tous les assistants. C'était ce que saint Benoît appelle la rêver entia orationis. La chose est supprimée, le principe demeure : le moine ne retirera que peu de fruit de l'assistance à l'ofFice divin, s'il n'y joint CQS oratîones peculiares, ces exercices de piété, dont l'ensemble forme le tribut obligatoire de toute âme appelée à vivre de ce commerce plus intime avec Dieu, qu'on appelle d'ordinaire la « vie spirituelle ».

La spiritualité monastique, voilà donc le sujet qui s'offre à nous tout naturellement, après que nous avons traité de la prière liturgique.

Ici, nous nous trouvons un moment comme dépaysés. Depuis trois siècles, l'Esprit-Saint a ménagé de toutes parts dans l'Église de nouveaux courants de dévotion, en rapport avec la situation ordinaire des âmes vivant dans le monde. Quoique placés dans de tout autres conditions, les moines ne pouvaient demeurer complètement en ddiors de ces courants, ils ne le devaient point. Seulement, il y avait une juste mesure à garder, et c'est ce qu'on ne sut pas toujours faire. On s'enthousiasma pour les nouvelles méthodes plus pratiques, plus ingénieuses, plus raffinées : on se déposséda sans regret de ce qui avait fait jusque-là le fond de la vie spirituelle dans nos cloîtres, pour adopter à l'envi les principes nouveaux, les livres nouveaux, lés recettes nouvelles de dévotion. Bref, les choses en vinrent à ce point, que beaucoup de bénédictins finirent par se mettre à la remorque d'instituts modernes, d'origine et de tendances toutes différentes des leurs, perdant ainsi de vue leur passé, entravant le développement

normal et naturel de leur spiritualité propre, par l'introduction indiscrète d'éléments bons en euxmêmes, mais destinés à des besoins tout autres que les leurs.

Le malheur est qu'il n'est pas aussi aisé de rentrer en possession de nos anciens principes de spiritualité que de rétablir les prescriptions disciplinaires adaptées au caractère vrai de notre constitution. Pour celles-ci le terrain est libre : rien ne nous empêche de suivre les pures inspirations de la tradition et de la sainte Règle ; nous n'avons que l'embarras du choix, tant les sources sont nombreuses et abondantes. Mais pour les détails de la vie spirituelle, c'est tout autre chose. Partout, autour de nous, s'étale un choix varié de méthodes et de pratiques auxquelles pour la plupart nous sommes de longue date habitués : puis, une véritable foison de petits livres de dévotion, livres commodes et substantiels, que nous avons jadis hautement prisés. Mais enfin, après un certain séjour au monastère, nous ne tardons pas à comprendre qu'il y a au fond de tout cela quelque chose d'artificiel et de factice, qui ne cadre pas pleinement avec la simplicité et l'ampleur de notre vie. D'un autre côté, nous ne trouvons rien, ou presque rien, qui nous semble avantageusement remplacer tout ce petit arsenal de dévotion. I^es anciens ne songeaient guère à faire de ces petits livres, indispensables de nos jours au grand nombre : il faut descendre jusqu'au XV® siècle, pour trouver chez nous quelque chose qui fasse pressentir les exercices de saint Ignace ; encore cela est-il à l'état de manuscrit ou de livre rare, et, en

tout cas, trop maniéré dans la forme pour convenir tel quel à notre goût moderne. De sorte qu'en arrivant au monastère le novice se trouve n'avoir, pour tout code de spiritualité, qu'une Règle dont il est encore inhabile à soupçonner les trésors cachés, avec quelques rares pratiques échappées au naufrage de nos traditions, comme la visite des autels et autres du même genre.

Il y a là un inconvénient réel, auquel il importe d'obvier, en essayant de nous fonner une idée nette de la spiritualité monastique et de ses rapports avec la spiritualité moderne.

Nous avons dit plus d'une fois que la vie de la société devient sans cesse davantage occupée, agitée, nerveuse : cet otium sanctum, au sein duquel s'écoulaient la plupart des existences consacrées à Dieu, est devenu chose rare sur la terre. Et pourtant il fallait assurer à l'âme ses moyens de subsistance. Qu'a-t-on fait alors ? Nous avons tous vu de ces petits gâteaux, dans lesquels se trouve condensé assez de substance nutritive pour permettre de faire des routes longues et fatigantes, sans dépenser en repas réguliers son temps et son argent. C'est ce qu'ont imaginé de longue date, pour la vie de l'âme, les chefs du mouvement ascétique des derniers siècles. Parcourez l'une après l'autre les différentes méthodes de méditation les plus en vogue, par exemple, celle de Saint-Sulpice, qui est peut-être de toutes la plus perfectionnée : étudiez-les, analysezles, disséquez-les. Vous trouverez qu'on est parvenu à ce résultat prodigieux, de faire entrer dans le programme d'un exercice destiné à occuper tout au

plus une demi-heure ou trois quarts d'heure tous les sentiments, toutes les espèces de. mouvements intérieurs, dont furent jamais capables chacun des Pères du désert et les saints personnages de tous les temps réunis. Nombre d'exercices en usage dans les séminaires et les communautés modernes ont été introduits en vue de cette même nécessité. Trois ou quatre ans, au plus, sont consacrés à la formation des jeunes clercs ; force est bien de leur infuser en ce peu de temps la plus forte dose possible de spiritualité : le mot est trivial, mais reçu, il faut les « chauffer ». Plus tard, absorbés dans les mille soucis du ministère quotidien, trouvant à peine le temps de réciter leur office, de quoi vivrait leur âme, sans cette mince demi-heure de méditation, destinée à la réconforter chaque matin ?

Il saute aux yeux que la condition du moine est toute différente. Depuis son entrée à l'abbaye jusqu'à sa sortie de ce monde, sa vie s'écoule généralement dans ce loisir relatif qui est pour lui la bonne part, la part de Marie, garantie par le Seigneur lui-même : dès lors, tout ce régime plus ou moins artificiel de l'ascétisme moderne ne saurait suffire à son tempérament. Il lui faut quelque chose de plus simple et dé plus naturel ; de moins recherché, mais de non moins fortifiant. Le moine n'est pas un homme à système ; le moine n'est pas, comme la plupart des gens, absorbé par les préoccupations de l'avenir. Semblable à ces oiseaux du ciel dont parle Jésus dans le sermon sur la Montagne, le moine n'a pas de greniers pour y amasser ; même quand il s'agit de la nourriture de l'âme, le pain quotidien lui

Il4 l'idéal MONASTIQtîÈ

suffit, il l^ttend avec confiance de la bonté du Père céleste. Il sait qu'il pourra trouver à chaque heure le grain nécessaire à sa subsistance spirituelle, soît dans les prés toujours fleuris des saintes Écritures, soit dans les champs chargés de riches moissons des écrits des Pères et des Docteurs orthodoxes. Habitué à abandonner sa vie à la douce Providence, il n'a point de motif de se presser plus un jour qu'un autre ; il n'y a pas même de raison pour lui de faire plus ample provision de cette manne spirituelle à la veille du sabbat que durant le reste de la semaine : son sabbat, son seul repos véritable, c'est le ciel. Jamais l'Époux ne lui fait visite, sans lui dire comme à l'Épouse du Cantique : « Ouvre-moi, ma bienaimée, car ma tête est toute couverte de rosée, et les boucles de mes cheveux tout imprégnées des gouttes humides de la nuit ^. » C'est bien là l'image de la vie de grâce du moine. Sur d'autres, plus exposés à la sécheresse du monde, au poids accablant du jour et de la chaleur, aux fatigues d'une lutte ardente, la grâce tombe par moments, serrée et abondante, il est vrai, mais avec le caractère transitoire des pluies d'orage et des eaux du torrent ; pour nous, c'est une rosée, cette rosée du matin et du soir si souvent promise dans l'Écriture, qui pénètre doucement le sol, fait éclore les bourgeons au temps normal, assure aux champs le rafraîchissement et la fécondité.

On dira peut-être : fort bien, mais quelle est enfin notre situation vraie, en présence de la spiritualité moderne ? Faut-il donc nous abstenir de toucher à ses produits ? Devrons-nous faire fi de ses méthodes,

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