Ibid
PAUVRETÉ MONASTIQUE i2§
En cela, Benoît est fidèle à sa coutume de ne rien exclure, de ne rien laisser perdre des dons de Dieu ; et il a pour lui la doctrine des plus illustres Pères de l'Église, non moins spiritualistes sur ce point qu'à ï'endroit de la mortification. C'est, en effet, leur enseignement constant, que la richesse et la pauvreté peuvent, l'un comme l'autre, servir à s'élever à Dieu. Ils font remarquer qu'Abraham, au milieu de toutes ses richesses, n'a pas été moins pauvre d'esprit, ni par conséquent moins agréable à Dieu^ que I^azare réduit à solliciter les miettes du mauvais riche : quand vint pour le mendiant le jour de la récompense,, ce fut le sein du riche Abraham qui s'ouvrit pour l'accueillir. Notre bienheureux Père a compris, lui aussi, que tout don même naturel venait de Dieu, et pouvait mener à Dieu, à condition qu'on en fît bon usage. Aussi n'a-t-il fixé aucune borne à l'accroissement des biens matériels de ses monastères : il l'a même promis comme une récompense de surcroît, pourvu qu'on demeurât fidèle à chercher avant tout le royaume de Dieu. Et nous savons quel noble usage on a fait dans notre Ordre de ces richesses, soit pour relever la magnificence du culte divin, soit pour subvenir efficacement aux besoins nombreux de l'ÉgHse et de la société. On a souvent dit que le relâchement s'était introduit dans nos abbayes à la suite des richesses. Le cas s'est parfois présenté : mais, en général, l'histoire est là pour prouver que jamais les communautés monastiques n'ont été plus ferventes au dedans, et plus bienfaisantes au dehors, que lorsqu'elles ont atteint l'apogée de la puissance et des richesses. Chaque période de
L'Idéal Monastique. q
relâchement, au contraire, coïncide avec un amoindrissement des ressources matérielles, des gaspillages, des aliénations de toute sorte. Et chaque fois que quelque grand réformateur est suscité par Dieu, si détaché qu'il puisse être lui-même de toute considération terrestre, un de ses premiers soins est de faire rentrer le monastère dans toute la plénitude possible des anciens droits temporels. Si l'on y mit parfois une ardeur qui nous étonne, c'est qu'on avait peut-être plus conscience que nous des avantages spirituels qui résultent du bon état de la situation matérielle.
Hâtons-nous toutefois de reconnaître que la pratique de la pauvreté volontaire a toujours été regardée dans l'Église, conformément à l'exemple et aux conseils du Christ, comme un moyen puissant de sanctification personnelle. C'est dire que saint Benoît n'a pas entendu en priver ses moines ; loin de là, il les invite à courir joyeusement dans la carrière du dépouillement absolu. Iv'obéissance seule peut, à ce sujet, prescrire des limites. Non seulement le moine, même sans manquer apparemment du nécessaire, peut être aussi pauvre en esprit que le plus délaissé des mendiants ; mais encore rien ne l'empêche, la grâce de Dieu s'y mêlant, de se refuser effectivement jusqu'aux objets nécessaires, du moment que le Supérieur l'y autorise. Il peut aller jusqu'à se faire mendiant, soit au dedans soit au dehors même de la communauté. Il y a en cette matière assez de degrés possibles d'abaissement pour satisfaire l'ambition des âmes les plus généreuses. En tout cas, le moins que puisse faire le moine, c'est
le retranchement de tout superflu ; à cela, sa Règle l'oblige expressément : Superfluum amputari débet ^.
On le voit, c'est toujours la même ligne de conduite que suit le saint législateur. Pour ce qui est de l'ensemble, de la communauté, rien d'exclusif ou de trop rigoureux, rien qui puisse effaroucher les faibles ; au contraire, surtout en cette matière de pauvreté, plutôt un certain bien-être général. Mais ce bien-être est, de la part de chaque individu, le fruit d'une charité vraiment fraternelle et d'un renoncement absolu à la moindre jouissance superflue. Il laisse place à l'action libre de la grâce qui, dans les âmes d'élite, ne saurait manquer d'inspirer des dépouillements plus complets que ceux qu'on s'attend à trouver sous la bure franciscaine ou sous les haillons du dernier des mendiants.
C'est cet esprit de dépouillement individuel qui donne une âme à la pauvreté, telle que l'a entendue et prescrite saint Benoît. On peut dire hardiment, que la correspondance à la grâce en cette matière est une des marques les plus sensibles du progrès de l'âme religieuse dans l'union avec Dieu et le Christ crucifié. C'est comme) la résultante d'une foule de données profondément gravées dans cette âme par la foi : la fragilité/ et le peu de valeur de tout ce qui passe, l'absolue suffisance du don suprême qui est Dieu, l'indignité où le péché nous a mis de nous servir des créatures même inanimées, le bonheur de mourir à tout dès cette vie, à l'imitation de Celui qui monta nu sur la Croix. Ne sont-ce pas là plus de raisons qu'il n*en faut pour nous empêcher