I. Règle, c. LV
de nous laisser aller à ce train vulgaire d'une vie à l'abri de tout besoin, que le monde toujours méchant, mais juste parfois jusque dans sa méchanceté, a raillé de longue date dans ceux qui font vœu d'être à Dieu ?
Le monde a été puni par cela même qu'il raillait en nous. Il nous reprochait d'être trop riches, il a dépouillé nos pères : et voilà que ces richesses, passées en d'autres mains incapables d'en faire bon usage, sont devenues pour la société la cause d'un malaise nouveau, l'absorption et l'exploitation du pauvre par le riche, du prolétaire par celui qui possède, de l'indigent par le jouisseur égoïste et insouciant. De là provient en grande partie cette agitation extrême qui semble nous menacer d'une révolution, moins sanglante peut-être, mais plus radicale encore que celle du XVIII® siècle. De tous côtés, les gens de bien se préoccupent d'endiguer ce mouvement dans ce qu'il offre de dangereux, de le seconder en le réglant, dans ce qu'il a de juste et de motivé.
Iv'Ordre bénédictin ne doit pas se désintéresser de ces grandes luttes où l'avenir des peuples civilisés est en jeu. Sa place est marquée d'avance dans l'action qui va s'engager sur un terrain nouveau ; et cette place, s'il sait s'en montrer digne, elle est aux premiers rangs. Comment cela ? Parce que, indépendamment même de toute influence directe de notre part, notre vie est en elle-même la réalisation aussi parfaite que possible de ce que la société ambitionne et poursuit aujourd'hui, sans les inconvénients et les excès qu'elle ne sait pas suffisamment éviter. Que veulent actuellement ceux qui, à un
degré quelconque, reconnaissent la nécessité d'une réforme sociale ? Arriver à une répartition plus équitable des biens de la fortune, améliorer le sort des classes inférieures, empêcher, autant que possible, que le faible ne soit complètement exploité par le fort, le pauvre par le riche, celui qui trouve à grand'peine le pain de chaque jour par celui qui vit plongé dans le luxe et la mollesse. C'est ce que veulent tous ceux qui ont à cœur le bien de leurs frères, qui ne sont pas entièrement absorbés par l'illusion ou l'égoïsme. D'autres vont beaucoup plus loin : ils s'imaginent réaliser la mise en commun de tous les biens. Rêve et chimère, sans doute. Et pourtant, nous autres moines, nous avons trouvé le secret de réaliser cette chimère. Il y a là de quoi faire réfléchir le monde : il doit se demander comment ce qui est possible et même tout simple chez nous est pour lui à jamais irréalisable. S'il n'est pas tout à fait aveuglé par ses préjugés, il devra reconnaître que toute la différence entre lui et nous vient de ce que nous ne partons point du même principe. Notre mobile inspirateur, c'est la charité, l'amour fraternel dans sa perfection, qui nous rend comme insupportable toute inégalité de fortune. Son mobile inspirateur, à lui, c'est, dans la plupart des cas, l'envie. Or, qu'est-ce que l'envie, sinon la cupidité, c'est-à-dire tout juste l'opposé de la charité ? Il n'y a pas lieu, après cela, de s'étonner que les résultats soient si différents. Encore que plusieurs de ces utopistes puissent être mus par un sincère amour de leurs frères, jamais cependant le monde entier ne pourra réunir une assez grande somme d'amour pour
réaliser en lui-même ce qu'il constate en nous ; mais du moins il pourra retirer de notre exemple cette grande et nécessaire leçon, que le résultat de tous ses efforts sera en proportion de la somme de charité chrétienne qui fleurira dans son sein.
Ce n'est pas le seul enseignement qu'ofïre au monde le monastère où est observée dans sa plénitude la pauvreté véritable. Outre la cupidité, qui porte le riche à garder et accroître sans cesse ses richesses, le pauvre à s'en emparer par tous les moyens possibles, il y a encore deux grands obstacles à vaincre, pour arriver à rétablir un équilibre tel quel dans la société contemporaine : c'est le luxe efïréné des uns, qui ne veulent posséder que pour jouir, et la prétention des autres à s'enrichir sans travailler. Or, la vie monastique met au grand jour l'absurdité de ces tendances contradictoires. Chez nous, tout le monde possède ; parfois même, la somme des biens mis ainsi en commun pourra paraître considérable aux gens du monde ; et pourtant, qu'on examine les choses d'aussi près qu'on voudra, jamais on ne trouvera chez nous la moindre trace du luxe proprement dit. On y verra sans doute cette empreinte de grandeur et de majesté traditionnelle, qui sied à l'ampleur du culte divin et à la représentation sociale de la vie de l'Église ; mais le luxe individuel, que le monde aime et recherche avant tout, ce luxe qui sert d'aliment à la triple concupiscence dont il se meurt, il s'ingéniera vainement à le découvrir chez nous, tant que nous serons de véritables moines.
De même pour le travail. On s'imagine souvent
qu*ayant suffisamment de quoi vivre, nos oraisons une fois achevées, nous passons tout le jour dans une oisiveté béate, sans que jamais le pain que nous mangeons nous ait coûté un vrai labeur. Si bien que nous fassions, nous ne parviendrons jamais à déraciner complètement ce préjugé. Mais il n'en est que plus nécessaire, à notre époque surtout, de prouver au monde que le travail est réellement en honneur parmi nous. Nos frères convers n'ont pas autant à craindre sous ce rapport ; à leur sujet, comme sur les Trappistes, la méchanceté ne saurait aller bien loin, leur travail plus matériel étant aussi plus facilement apprécié par les gens du dehors. Il faut montrer à quiconque ne ferme pas volontairement les yeux, que nous autres moines nous travaillons aussi à un travail non moins pénible, non inoins assidu, que nos convers ; et, pour cela, nous dévouer avec un véritable zèle à tous les genres d'activité auxquels la volonté des supérieurs nous appellera à prendre part, pour le bien général de l'Église et de la société.
Nous n'avons plus, il est vrai, ces dotations royales du passé, qui mettaient nos pères à même de faire autour d'eux de si amples largesses ; mais avec le travail on peut faire beaucoup. Rappelons-nous ces solitaires d'Egypte, qui, réduits à gagner par le travail leur maigre subsistance de chaque jour, trouvaient encore moyen de fréter des navires chargés de provisions pour les régions lointaines en proie à la famine. Et la vie de notre saint Patriarche, sa Règle elle-même, n'abondent-elles pas, l'une et l'autre, en traits touchants de cette ardente charité
que doit avoir le moine pour ses frères les pauvres ? Il suffira de citer ce quatorzième « instrument des bonnes œuvres » : pauperes recreare^. Mot admirablement expressif ! C'est bien cela, en effet : refaire le pauvre, le vrai pauvre, cette mystérieuse créature que le christianisme seul avait su comprendre et honorer. Au lieu du pauvre conscient de son éminente dignité, heureux de sa condition modeste et dépendante qui le fait ressembler au Fils de Dieu, on nous a fait un pauvre impatient de toute inégalité, un pauvre haineux et menaçant, préférant au travail qui l'ennoblirait une indigence oisive qui l'avilit et lui sert ensuite de grief contre la société. Ce n'était pas assez des larmes et des souffrances qui avaient été jusqu'ici le partage de ses guenilles ; on a réussi à y loger la haine. Qui l'en chassera, sinon l'amour, un amour victorieux et plus fort encore que par le passé ? Oui, refaisons le pauvre : montrons-lui, par notre façon d'agir, qu'il porte toujours en lui le Christ ; disons Deo gratîas ^, dès que son cri plaintif retentit à nos oreilles : sachons, s'il le faut, à l'exemple de Benoît, nous priver pour lui, fût-ce du nécessaire. C'est ainsi qu'avec l'aide de Dieu se manifestera la raison d'être sociale de la forme de pauvreté que nous avons embrassée.