I Cor. II
lumière doit être de nous faire goûter et admirer l'incomparable diversité que Dieu a mise en chacune de ses œuvres. De même qu'il n'y a pas dans la vaste étendue des forêts deux espèces de verdure qui se ressemblent complètement, ainsi faut-il renoncer à trouver dans l'immense famille humaine deux types dont l'un ne diffère absolument en rien de l'autre. Est-ce de la part de l'un l'indice d'une plus grande somme d'imperfections ? Quelquefois ; mais le plus souvent il est difficile de décider ; souvent ces imperfections sont compensées par des avantages dont manquent d'autres êtres en apparence plus parfaits. Il est manifeste, en tout cas, que, sauf le désordre produit en l'homme par le péché, cette inégalité de perfection est voulue directement de Dieu : elle est la source de cette variété magnifique qui paraît dans toute la création. I^'être de grâce surajouté à l'homme participe également à cette diversité providentielle : il est greffé sur la nature, il perfectionne sans doute celle-ci, il lui fait porter des fruits qu'elle n'aurait jamais produits d'elle-même ; mais enfin, il lui laisse son tempérament propre, son allure personnelle et distinctive. Aussi avons-nous des saints faits d'étoffes toutes différentes : à part la foi, l'espérance et la charité, qui leur ont été communes à tous, ainsi que Vhabîtus des vertus morales, on peut dire que chacun représente à lui seul une création originale. Il y a eu des saints d'une intelligence sublime, et des saints naturellement très bornés : des saints à l'esprit large, et des saints d'une étroitesse affligeante : des saints sur le visage desquels rayonnaient sans cesse la joie
et la tendresse, d'autres à la mine sévère et sillonnée de larmes : des saints qui ont fui pour échapper au martyre, d'autres qui l'ont attendu avec calme ou même se sont précipités au-devant de lui : des saints ennemis des dignités et des emplois publics jusqu'à recourir à la fuite ou à implorer du Ciel plutôt la mort, d'autres assez pleins d'amour fraternel pour se laisser imposer sans résistance le fardeau de l'épiscopat et des autres dignités ecclésiastiques. L,es légendes du Bréviaire parlent parfois de saints qui ont assisté les yeux secs au trépas des êtres les plus chers ; d'autres et des plus illustres, comme Bernard et Augustin, ont versé à cette occasion des larmes que leur propre génie a su rendre immortelles. Il ne paraît donc pas que Dieu ait jamais fait de sa grâce un moule unique destiné à détruire tout individualisme. Cette destruction, le même éloquent évêque que j'ai déjà cité l'appelle quelque part « un crime^ ». Et dom Guéranger : « Ah ! ma fille, disait-il un jour à propos de saints plus étroits que d'autres, le Saint- Esprit agit sur ce qu'il trouve. » Qu'est-ce à dire, sinon que l'Esprit ne déforme pas la nature, mais la conforme au Christ ; comprime parfois, ne déprime jamais ; transfigure, mais sans défigurer ?
Nous chercherions vainement un plus excellent modèle que cet Esprit, pour nous guider dans nos rapports avec les âmes. Mais le malheur est que nous avons tous plus ou moins notre idéal à nous, notre petit idéal, en dehors duquel nous ne concevons rien. On dit que les peintres sont portés involontairement
I. Lettre à Montalembert, cité dans la Vie de Mgr Dupanloup par Lagrange, t. I, p. 413.
à donner leurs propres traits aux personnages de leurs tableaux qu'ils traitent avec un soin particulier. Il en est trop souvent de même de ceux qui sont en rapport avec les âmes. Sans doute, l'action porte toujours le cachet de l'agent : il y a cependant un moyen d'éviter l'inconvénient de faire passer toutes les âmes par le même moule, c'est de s'élargir soimême. Oui, soyons larges. lya plupart des hommes n'ont que des bouts d'idées : efforçons-nous d'acquérir des idées entières, complètes : c'est là seulement ce qui peut mettre les âmes à l'aise. Habituons-nous à voir les choses par leur grand côté : gardons-nous de faire le nécessaire de ce qui est désirable, le principal de ce qui est simplement l'accessoire, la règle absolue de ce qui n'est que l'ordinaire. lyorsque nous abordons une âme, tâchons de nous assurer si elle a <en elle la charité de Dieu. Si elle ne l'a point, ne ■méprisons pas ce qui lui reste de qualités naturelles, înais travaillons à donner à celles-ci leur indispen- •sable couronnement de grâce. Si elle est dans l'amitié «de Dieu, décidée à s'y maintenir, à y faire sans cesse •des progrès, ce qu'il peut y avoir à désirer par ailleurs devra nous paraître de peu de conséquence, ly'âme qui juge ainsi les choses de haut est naturellement indulgente : elle ne s'étonne de rien, aucune imperfection ne la déconcerte. I^es exemples du passé <et sa propre expérience l'ont préparée à tout ; quand des fautes seraient commises jusque dans l'intérieur «du monastère,elle ne s'en scandaliserait pas outre mesure. C'est un homme de Dieu, une âme forte et large s'il en fût, qui a dit : « Un mauvais monastère, ce n'est pas celui oii se commettent des fautes, mais
bien celui où les fautes demeurent sans châtiment. » Je citais tout à l'heure l'influence de l'histoire du passé pour élargir les âmes. Rien de plus vrai, surtout pour nous autres moines ; et c'est ce qui doit nous faire grandement apprécier l'étude des monuments capables de nous initier à la doctrine et aux exemples de nos devanciers. Les lectures de ce genre sont pour l'esprit le plus utile des voyages. Aussi longtemps que quelqu'un n'est jamais sorti de son petit coin, tout ce qui se fait dans les autres pays n'existe pas pour lui, il ne le comprend pas. Si, par hasard, il voit quelqu'un agir autrement qu'on ne fait dans son village, il est tenté de le blâmer et de se moquer de lui. Il en est de même pour tout esprit que la lecture n'a pas introduit dans un cercle plus large que le sien : il condamne tout, il juge tout à sa mesure ; au lieu qu'un esprit au courant de ce qui s'est fait aux différentes époques et dans différents pays s'habitue à juger plus largement des personnes et des choses de son temps. Aussi le vénérable abbé Maur Wolter ne trouvait-il rien de plus efficace, pour assurer à ses jeunes moines le bienfait d'une formation vraiment monastique, que de leur faire étudier et analyser, soit quelque volume des Annales de Mabillon, soit les œuvres de notre saint Anselme, ou quelque autre monument de notre tradition quatorze fois séculaire. Rarement peut-être le fondateur de Beuron fut mieux inspiré qu'en ce point : car, on l'a dit avec raison, « un Ordre qui ne vit pas de son passé n'a point d'avenir ^ ».