I. A. Danzas, Études sur l'Ordre de s. Dominique, préface
L'Idéal &ronastique. lo
Gardons-nous cependant, même en cela, de nous montrer exclusifs. Le passé est passé, et s'il est opportun de l'interroger à cause des secrets de sagesse et d'expérience qu'il renferme, tous nos efforts, après tout, doivent s'appliquer au temps présent, au milieu où nous vivons. Ce présent, ce milieu, apprécions-le. largement, comme tout le reste. Bien des choses en lui peuvent et doivent nous déplaire ; mais il a aussi incontestablement ses côtés louables : aimons-les, témoignons-leur franchement notre sympathie. En toutes choses, enfin, cherchons d'abord ce qui rapproche, et non ce qui divise ; c'est la seule voie possible pour parvenir à un accord plus parfait dans la vérité. Tempérons par ces larges procédés jusqu'à cet esprit de corps qui est en soi si légitime. Que nous aimions ce que nous avons, que nous le trouvions pour nous préférable à tout le reste, rien de mieux : mais n'allons pas pour cela blâmer indiscrètement ce qui se pratique ailleurs. C'est chose incroyable, combien certains hommes, surtout dans le monde, parviennent à restreindre le cercle de leurs estimes et de leurs affections, pour avoir fait d'eux-mêmes le modèle et le type indispensable. Eh ! grand Dieu, si nous ne pouvons supporter tel ou tel point qui nous semble chez les autres une imperfection, sommes-nous donc si assurés de n'être pas nous-mêmes insupportables aux autres par notre intolérance et notre sens exclusif ?
Une des meilleures façons de témoigner de notre discrétion et largeur d'esprit sera d'user envers tous d'une compassion délicate et sans limites. C'est là, en effet, une chose dont tout le monde a besoin ;.
c'est aussi à peu près la seule que nous puissions donner à nos frères à chaque instant de notre vie, quel que soit notre rang ou notre emploi. Il est maintes choses dont le Supérieur seul ou tel de ses officiers peuvent nous pourvoir : si je suis trop peu couvert, ce sera au frère chargé du vestiaire de me venir en aide : si j'ai faim, je recourrai au cellérier : si je suis malade, l'infirmier me procurera les remèdes nécessaires. Mais si mes défauts physiques, intellectuels ou moraux réclament quelque indulgence, si j'éprouve le besoin d'être réjoui et consolé, si c'est seulement un regard affectueux, un bon et fraternel sourire, une parole amie qu'il me faut, alors, je dois pouvoir compter sur tous, et je puis moi-même me trouver à tout moment en devoir de faire à mon frère semblable charité. Que si je suis dépositaire à un degré quelconque de l'autorité de l'Abbé, si surtout le saint ministère m'investit de ce qu'il y a de plus paternel et de plus délicat dans l'exercice de cette autorité, alors je dois prendre pour moi les conseils que lui adresse saint Benoît, à lui comme au cellérier, comme aux frères chargés ■ des hôtes, des malades, de la porterie. Et en quoi se résument ces conseils, sinon en cette chose si nécessaire, miséricorde, indulgence, compassion ? Oui, même pour l'Abbé, dont les obligations multiples sont décrites dans le plus grand détail, il en est une qui domine tout le reste, comme l'huile surnage audessus des autres Hquides : c'est la miséricorde : Sitperexaltet auiem miserîcordiam iudicîo ^. On a décerné à la constitution de l'Ordre dominicain la I. Règle, c. LXIV.
qualification de « Règle joyeuse » : on pourrait, à meilleur- droit peut-être, appeler notre code bénédictin « la Règle compatissante ». Y trouvera-t-on une seule prescription tant soit peu austère, dont le lé^slateur ne s'empresse de tempérer la rigueur, de façon à rassurer quiconque a au moins un commencement de bonne volonté ? Quand il s'agit du châtiment, de l'excommunication, quelles précautions pleines de la plus tendre compassion, avec ces sympectes, occulti consolatores, cet exemple du bon Pasteur rapportant au bercail la brebis coureuse, tout ce système de médecine spirituelle à appliquer avant que d'en venir au fer qui retranche ! Et même dans le cas de moines fugitifs, recevoir jusqu'à trois fois le coupable, sur la simple promesse d'un repentir sincère ! Avons-nous jamais lu ailleurs quelque chose de comparable, en fait de largeur compatissante ? On aura beau parcourir tous les documents de la tradition, même bien après le sixième siècle, à des époques où la discipline ecclésiastique semble tenir compte davantage de la faiblesse humaine, nulle part on ne rencontrera rien qui surpasse, ou même égale, l'ampleur miséricordieuse dont fait preuve le saint Patriarche. Seules, peut-être, quelques âmes exceptionnellement grandes, comme celles d'un Augustin ou d'un Grégoire, ont reçu en partage un trésor aussi large de condescendante charité. S'il est vrai que la Règle bénédictine soit un précis, « un mystérieux abrégé » de tout l'Évangile, et que l'Évangile lui-même se réduise dans ce seul mot, charité, on peut dire que la Règle a trouvé le moyen de préciser encore davantage, d'abréger, du moins
dans la plupart des cas : c'est en résumant tout dans la compassion.
I/exercice de cette compassion n'est autre chose, au fond, que « ce bon zèle que doivent avoir les moines » : c'est lui qui nous préservera de ce que saint Benoît appelle le « zèle mauvais, le zèle amer », lequel naît si facilement du sentiment du devoir accompli et du degré de perfection auquel on s'imagine être arrivé soi-même. Rien de plus contraire au véritable esprit évangélique. Toute la vie de Jésus n'est qu'une lutte continuelle contre ce zèle, partout où il se montre, dans les scribes et les pharisiens, comme dans ses propres disciples. C'est ce zèle qui a fait naître les premiers schismes des Novatiens et des Donatistes aussi bien que la dernière des grandes hérésies, le Jansénisme. Sans doute, nous devons tenir ferme à la crainte de Dieu, ce fondement indispensable de toute vie surnaturelle ; encore ne faut-il point que ce louable sentiment nous fasse oublier la mesure de compassion due à la faiblesse du prochain. La crainte est le premier des dons du Saint-Esprit ; mais la piété marche ausitôt après elle,afin de la compléter et de la tempérer. Si parfois nous craignons que cette piété ne nuise à la rigueur de la discipline, rappelons-nous la réponse d'Odilon de Cluny, que ses contemporains appelèrent Varchangelus monachorum ^ : « Si je suis damné, j'aime mieux que ce soit pour avoir été trop miséricordieux que pour un excès de sévérité. Si damnandus sum, malo damnari de mîsericordia, quam de duritia ^. » Maxime tou-