Cf. Vita auct. Petro Damiano. Migne 144, 930 A
chante, à laquelle fait écho cette autre sentence du P. Faber : Je ne prétends pas qu'il soit aisé d'être saint ; mais je dis que les saints sont les maîtres les plus faciles, parce qu'ils ressemblent plus à Jésus que les autres hommes. »
Sumehant cibum cum cxultatione.
Ils prenaient leur nourriture avec joie.
Après avoir dépeint le côté de la vie chrétienne par lequel l'homme se relie à Dieu, la participation au sacrifice, la prière liturgique et privée, saint Luc a indiqué d'une façon générale la règle qui présidait aux relations des frères entre eux, c'est-à-dire la communauté des biens. Il descend maintenant à l'un des détails de la vie quotidienne, les repas qui avaient lieu chaque soir dans les maisons particulières ; et, en deux mots, il nous en fait connaître les traits caractéristiques, à savoir, la joie et la simplicité. C'est par cela qu'il achève en quelque sorte son tableau, et que nous terminerons nous-mêmes cette série de rapprochements entre la vie monastique et la vie chrétienne à ses débuts. Parlons d'abord du rôle de la joie dans une abbaye bénédictine.
Qu'est-ce donc que la joie ? I^a joie n'est pas une vertu, mais c'est un fruit de la vertu, et de la plus grande des vertus, la charité : c'est l'état de l'âme en présence du bien qu'elle aime. C'est donc l'amour, mais l'amour en possession de son objet, Vamor fruens dont parle si souvent saint Augustin. C'est un
repos, une « passion », comme disent les scolastiques, mais une passion qui se manifeste dans l'âme et dans le corps par des signes multiples : par exemple, cette sorte de tressaillement, ce transport, ce bondissement rendu d'ordinaire dans TÉcriture et ici même par le mot exultatio ; ou bien encore ces éclats de voix, ces séries de sons, par lesquels l'âme exprime une joyeuse admiration que les mots sont impuissants à rendre. C'est alors le iubilus, la jubilation. L,' ensemble de toutes ces manifestations constitue l'état de Iicssq, Jaetîtia, mot qui marque à la fois la spontanéité et l'abondance des formes diverses par lesquelles se traduit au dehors la joie intérieure, le gaudium.
Il résulte de cette notion, que la joie ne saurait être commandée en elle-même. Rien n'est plus libre, rien n'échappe davantage à la contrainte. Imaginez une joie commandée : ce ne serait pas de la joie, mais une grimace ou un mensonge. C'est pour cela que le sourire est nécessairement si court : prolongé outre mesure, il devient déplaisant, parce qu'il n'est plus vrai. De même, la contemplation proprement dite ne peut durer longtemps, ainsi que l'enseignent les théologiens ; elle tient, elle aussi, de trop près à la joie : c'est le gaudium de veritate. Or, encore une fois, la joie ici-bas est trop libre, trop capricieuse dans ses allures, pour qu'on puisse compter indéfiniment sur sa présence, ht Psalmiste la compare à l'impétuosité d'un cours d'eau qui s'en va librement à travers la cité de Dieu. Fluminis impeius laetîficat cîvitatem Dei ^. Si nous voulons que cette eau de la joie coule
I, Ps, XLV, 5,
toujours parmi nous, claire et abondante, il nous faut en protéger et en élargir la source, qui est l'amour. On peut dire de la joie ce que nous avons dit de l'enthousiasme liturgique, une de ses premières manifestations : c'est le baromètre auquel on peut juger du degré de charité, dans toute âme comme dans chaque communauté.
Nous livrant avec un zèle devenu malheureusement trop rare à cette occupation de la louange divine, nous avons besoin, plus que d'autres, de posséder en nous une ample provision de joie. Mais, indépendamment même de cette considération particulière à notre vocation, on peut dire que toute vie commune exige l'entretien de cette joie à un haut degré. I^a raison en est que le contact habituel des mêmes âmes, chargées chacune du fardeau plus ou moins pesant mais toujours réel de l'observance régulière, peut devenir très facilement pénible et ennuyeux à la nature. De là, si l'on n'y prend garde, de petits froissements continuels, des impatiences sans nombre, des motifs incessants de tristesse. Joignez à cela les imperfections propres à chaque individu, les différences de caractère, d'éducation, de nationalité, enfin cette somme de misères spirituelles et corporelles que chacun traîne après soi jusqu'au dernier soupir ; et vous n'aurez pas de peine à convenir qu'un tel assemblage de créatures, sur le fond assez monotone de la vie religieuse, surtout avec la stabilité dans le lieu, deviendrait vite intolérable aux âmes les plus courageuses, si en maintes rencontres le rayon divin de la joie ne venait aider à supporter le présent en présageant l'avenir.
Aussi cette joie a-t-elle été de tout temps Tapanage spécial des grands moines et des communautés fen^entes. Le fondateur de la vie cénobitique, saint Antoine, la possédait à un tel degré, qu'on la donnait communément cornme le trait distinctif auquel les étrangers eux-mêmes pouvaient le reconnaître entre tous les hôtes de la solitude. Nous lisons la même chose d'autres moines illustres, même panni les plus austères : ainsi ce saint Romuald, dont l'histoire renferme des détails à faire frémir notre fragilité, était cependant d'un visage toujours si joyeux, qu'il suffisait de le regarder pour se sentir soi-même réjoui. Aujourd'hui encore, quand on visite une communauté quelconque, s'il est un signe auquel on puisse sûrement juger de la ferveur qui y règne, c'est la joie peinte sur les visages, l'allégresse qui met partout Tentrain et anime tous les mouvements.
Mais on dira peut-être : comment pouvons-nous nous appliquer spécialement à la joie, puisque cette joie étant le fruit de la charité, ne peut s'acquérir directement comme les vertus, par exemple, qui se développent en nous par l'exercice ? C'est vrai, mais il est du moins en notre pouvoir d'écarter ce qui mettrait obstacle au doux rayonnement de cette fille du ciel. C'est la charité qui lui donne la vie et l'alimente ; mais cette vie peut s'accroître sans cesse par l'action réciproque de la joie sur le fonds de charité que nous possédons déjà.
Je m'explique. Il est constant que le premier fondement de toute joie, c'est notre baptême. Si nous comprenons bien la grandeur du don qui nous a été fait à cette heure à jamais bénie : Iç flot de vie ^ter-
nelle qui est dans le Christ se communiquant à nous : le Père faisant de nous ses fils d'adoption, le Fils ses frères et cohéritiers, l'Esprit-Saint ses temples vivants : la grâce sanctifiante s'implantant au plus intime de notre être, avec son eiïlorescence de vertus théologales et morales, de dons et de fruits : il y a là, n'est-il pas vrai, une source de joie intarissable. Chaque vérité de foi est déjà à elle seule un monde de joie, où notre âme peut se dilater à toute heure. Par malheur, la plupart des chrétiens n'ont guère l'habitude d'envisager la foi sous cet aspect réjouissant ; à ce point de vue encore, les tendances modernes diffèrent notablement de celles des siècles antérieurs. Reportons-nous aux diverses formules du fonds primitif de notre liturgie. Sans doute, les accents d'humilité et de componction y abondent : mais c'est une humilité joyeuse, une componction où la confiance finit presque toujours par le ton du triomphe. Voyez, même en ce grand Vendredi où la douleur semblerait devoir absorber tout autre sentiment : cette solennelle adoration de la Croix, qu'est-elle autre chose que le plus enthousiaste des triomphes ? N'est-ce pas à ce même moment que le chœur acclame le Dieu saint, le Dieu fort, le Dieu immortel, puis, la joie qui par le bois est venue à l'univers, Bcce enim propter lignum venit gaudium in unîverso mundo ? Il existe un ancien office dans lequel les églises d'Allemagne célébraient jadis la sainte Lance et les Clous, qu'elles se faisaient gloire de posséder. Cet office était fixé au Temps pascal, temps dé la joie et du triomphe ; et chaque pièce révèle le sentiment de saint enthousiasme qui en a
inspiré la mélodie et les paroles. Il en était de même des offices consacrés aux autres instruments de la Passion. Mettons en regard de cela les nouveaux offices facultatifs pour les mardis de la Sèptuagésime et les vendredis du Carême : ce ne sont que des exclamations douloureuses, des Heu, des Proh dolor, des Proh nef as, un appel ininterrompu aux soupirs et aux larmes. Et l'on ne peut nier que la plupart de ces compositions ne soient en harmonie avec la tendance générale des âmes pieuses de notre génération. Même transformation dans Ticonographie. Nous avons tous vu quelques-uns de ces types de crucifix, tels que les concevaient les anciens : le Christ est là comme sur un trône, dans tout le royal appareil de sa majesté. Il est vêtu : la couronne qui est sur sa tête n'est plus la couronne d'épines, mais une couronne héraldique, une couronne d'honneur : l'or et les pierres précieuses ont remplacé le sang et les plaies du Golgotha. En un mot, la foi chrétienne s'est ingéniée à rendre à Jésus tout ce dont il s'était dépouillé pour notre amour, à ce moment suprême de sa victoire : elle avait ainsi réussi à faire de la croix l'ornement le plus riche, le plus triomphal de nos églises. Et si maintenant encore on cache- les croix durant le temps de la Passion, la raison première et littérale en est là : c'est que l'éclat et la richesse de ces croix, comme celle des châsses et des images des saints, contrastait trop sensiblement avec l'austère majesté de ces dernières semaines dû Carême. Aujourd'hui notre réalisme ne goûterait plus guère cette sorte de crucifix : il faut à nos sens émoussés toute la vérité des plaies béantes, les
pointes des épines, les côtes mises à nu, les chairs en lambeaux, le sang découlant à flots de toutes parts. On ne saurait méconnaître la raison providentielle de cette transformation, que dom Guéranger fait si bien ressortir dans la notice qu'il consacre à saint Paul de la Croix. Mais il n'en demeure pas moins que l'atmosphère de joie à laquelle s'était vue élevée la société, durant les mille ans environ oti l'Église put librement la modeler à son image, a été en ces derniers temps considérablement raréfiée. Il est incontestable que nous ne pouvons aujourd'hui supporter la même somme de joie à laquelle nos pères se livraient sans ennui. Voyez cette multitude de fêtes chômées jadis, qu'il a fallu rendre toujours de moins en moins nombreuses : cette grande octave de Pâques, qui mettait autrefois en liesse des cités entières, et dont un jour ou deux suffisent à épuiser tout notre besoin de nous réjouir. Enfin tout le Temps pascal lui-même, qu'était-il autre chose, sinon une fête continuelle, le prolongement du jour de Pâques, une longue période de joie destinée à égaler, à dépasser même les quarante jours du Carême consacrés à la pénitence et au jeûne ? D'oii vient que la fête même de Pâques est si peu comprise de la plupart des chrétiens ? Noël du moins, ressort du commun, grâce à sa veillée sainte, la Fête-Dieu à cause de sa procession : mais Pâques, mais le point culminant de toute l'année chrétienne, pourquoi n'est-il plus guère que dans le langage officiel la « solennité des solennités », sinon parce qu'on a désappris à chercher dans le mystère par excellence du
Christ et de son Église les trésors de joie spirituelle qui y sont renfermés ?
Une des grandes causes de la diminution de la joie à notre époque, c'est sans doute la négligence à l'endroit des pratiques de mortification ; c'est aussi l'amoindrissement de l'espérance, la direction plus égoïste du courant moderne, l'oubli de la dignité éminente du chrétien, de sa participation intime à chacun des mystères du Christ. Observons le premier mouvement d'un fidèle de nos jours, au moindre contact du divin : c'est une sorte d'effroi vague et inconscient, qui tient à la fois du déisme et de la terreur causée par les apparitions surnaturelles de la loi de crainte. I^a foi ne s'exerce guère désormais que de cette façon, dans le plus grand nombre de ceux qui en ont conservé quelque reste : elle les tient prosternés et comme écrasés sous le poids de la divine majesté. Tout ce qu'a fait le Christ pour amoindrir les distances, pour nous rapprocher de Dieu et nous mettre en relation d'amitié avec lui, est perdu de vue et pour ainsi dire oublié : l'homme se sent presque aussi étranger à Dieu qu'avant l'Incarnation. Tout autre était le sentiment qui dominait dans les premiers âges du christianisme : la conscience de sa filiation divine, de sa fraternité avec le Christ, de sa dignité à la fois sacerdotale et royale, pénétrait davantage la masse du peuple chrétien. I^orsqu'il s'approchait de la Table des mystères, le fidèle s'y tenait debout, pour recevoir dans sa propre main l'hostie sainte. Durant le sacrifice, il demeurait également debout, dans l'attitude du sacrificateur. Et chaque grande solennité du cycle
donnait lieu, pour la masse des fidèles, à un déploiement d'allégresse extérieure, à une sorte de tripu- Uium — c'était le terme consacré — où se trahissait d'une façon même parfois exubérante, la joie spirituelle qui remplissait les cœurs.
Divers événements ont, tour à tour, contribué à rabattre de cette joie, jadis commune à tout le peuple chrétien. D'abord, la révolution religieuse du XVI^ siècle, laquelle, chose remarquable, n'a jamais réussi à s'implanter complètement que ; chez les nations les plus froides du nord de l'Europe : sous prétexte de tout réformer dans le sens de l'austère simplicité dont s'était départie, selon elle, l'Église Romaine, elle a jeté sur des régions entières un voile de tristesse maussade qui continue à se faire sentir jusqu'à nos jours. Est venu ensuite le Jansénisme, qui, par ses blasphèmes contre le sang du Seigneur, prépara la voie au déisme philosophique du XVIIP siècle. lyC bon sens chrétien a triomphé, une réaction bienfaisante s'est opérée, on est revenu à la pratique fréquente des sacrements, la théologie morale semble s'être élargie jusqu'aux dernières limites du possible : et pourtant, combien il est encore difficile de faire voir aux peuples dans notre religion ce qu'elle est en réalité, la source de la joie par excellence ! On la confond la plupart du temps avec différentes pratiques recommandées par tel ou tel : on impose à tous uniformément mille recettes diverses, qui peuvent convenir à ceux qui les ont inventées, mais qui ne sauraient pour cela être du goût de tout le monde. On ne veut pas de chrétien qui ne soit tiré à quatre épingles : on le surcharge de dévotions
interminables, de véritables manies parfois, au lieu de lui dire simplement : Voilà le Christ, en lui vous trouverez tout, étudiez-le, allez droit à lui ; il est la vérité et la vie, qui seules peuvent vous rendre heureux, il est la voie qui vous y mènera. C'est pour cela principalement, parce qu'on ne sait plus tourner les hommes vers le Christ, que les hommes ne savent pas ce que c'est que de .« se réjouir en Dieu. » Cependant, cette joie est en elle-même un si puissant élément de sanctification ! On l'a dit : « Il faut ces deux choses pour sanctifier : peines et plaisirs ^». Écoutons encore l'éloquent évêque d'Orléans expliquant, à une âme placée sous sa direction, comment la joie aussi bien que la douleur, rapproche de Dieu : « Il y a un mot de l'Écriture que je veux vous dire, » un secret que je veux vous apprendre. J'ai couru » dans la voie de vos commandements, est-il dit » dans le beau psaume cxviii, parce que vous avez » dilaté mon cœur. I^a douleur rapproche de Dieu, » mais le bonheur aussi ; on est alors poussé et » porté par un souffle, pourvu qu'on lui tende sim- » plement la voile. Il faut faire plus d'efforts quand » on souffre ; il n'y a guère qu'à se laisser aller » quand on est heureux. Ouvrez, dilatez votre âme : » c'est Dieu, c'est Dieu... Toutes ces joies du mo- » ment présent, mon enfant, c'est comme une rosée » matinale que Dieu nous verse, avant le poids et » la chaleur du jour. La fleur boit avec ivresse la » rosée : c'est sa manière de bénir Dieu ^. »