‹ L'idéal monastique et la vie Chrétienne des premiers jours [microform]Chapitre 68 sur 87 · Pascal, Pensées, XXVIII · texte numérisé non relu

Pascal, Pensées, XXVIII

2. Lettre de Mgr Dupanloup, citée dans sa Vie par Lagrange, t. III, p. 403.

lyCS grands chefs monastiques de notre époque n'ont pas tenu à leurs religieux un autre langage. I^e pieux fondateur de Beuron, dom Maur Wolter, faisait consister avant tout le rôle de l'Abbé à développer constamment la joie autour de lui : et il suffisait de le voir lui-même, de rencontrer son regard, le sourire de ses lèvres, pour se sentir effectivement envahi par la joie. Le fondateur de la Congrégation de France disait de son côté aux moniales de Sainte- Cécile : « Quand je vous entends rire, cela me fait plaisir, et les bons Anges se réjouissent. » Et, en une autre occasion : « Il faut que mes petites filles soient Alléluia depuis les pieds jusqu'à la tête. » La source de cette joie, c'était, selon lui, l'usage éclairé des sacrements, la familiarité des saintes Écritures, l'amour des Psaumes, la connaissance des dons que Dieu ne cesse de faire à son Église. Et comme tout cela se rapporte plus ou moins à la liturgie, il avait fait d'elle la base de sa réforme monastique : il voulait que chaque grande solennité du cycle, que chaque dimanche même, amenât un accroissement de cette joie spirituelle parmi ses moines. Ce qu'il enseignait au sujet du dimanche dans ses entretiens à Sainte-Cécile mérite particulièrement d'être cité ici : « Le dimanche, disait-il, « appartient à Dieu d'une manière spéciale ; par con- « séquent il faut tendre à Dieu d'une autre manière « que les autres jours. Votre vie, ce jour-là, doit « ressembler à celle des bienheureux : vous avez « plus de loisirs pour la prière, l'âme a un essor « particulier, elle cherche Dieu davantage. C'est une

L'Idéal Monastique. u

« chose importante de ne pas perdre son dimanche. « Ces maximes générales, c'est à vous de les mettre « en pratique et de faire que cette journée du « dimanche soit entièrement sainte. » Et il ajoutait, avec un ton d'insistance peu ordinaire : « Je désire qu'on se grave ceci, et qu'on le conserve. »

Mais en voilà assez sur la joie qui découle directement de l'amour de Dieu. Il y a dans notre vie de famille un autre élément de joie, non moins puissant, plus efficace même, en certaines rencontres : je veux dire, la charité que nous devons non seulement nous porter, mais encore nous témoigner les uns aux autres. La joie qui vient de l'amour de Dieu, c'est une joie d'espérance : l'objet aimé se dérobe encore à nos regards. Nos frères, au contraire, nous pouvons et devons jouir d'eux dès à présent^ comme nous le ferons un jour au paradis. Or, quand l'objet est présent, la joie est de soi plus complète. Si nous pouvions voir clairement que de motifs de joie il y a pour nous, en chacune de ces âmes de choix auxquelles Dieu a daigné associer notre destinée d'une façon si intime ! Il semblerait parfois qu'il y a une sorte de voile jeté à dessein par Dieu sur les mérites de chacune d'elles, afin de fondre les qualités de toutes dans un hannonieux ensemble. Que de fois ne nous est-il pas arrivé, par exemple, au lit de mort d'un des nôtres, ou lorsque nous étions hors du monastère, d'apprendre tel ou tel trait touchant d'un de nos frères que peut-être nous n'eussions pas jugé capable d'une si haute vertu. On se dit alors : Comment n'avais- je pas deviné plus tôt les beautés de cette âme ? Comment ai- je pu

perdre de si nombreuses occasions de me réjouir des dons faits par Dieu à mes frères ?

Cela est vrai en général, de tous ceux qui servent Dieu à nos côtés dans la bonne volonté de leur cœur. Il y a cependant certaines âmes auxquelles Jésus fait la grâce d'exercer plus visiblement autour d'elles une influence contagieuse de joie : ce sont celles qui ne craignent pas de témoigner, dans la mesure permise par la modestie et l'obéissance, la charité dont elles brûlent intérieurement, celles dont l'amour à un visage. Comment décrire ce visage de l'amour ? Un des plus remarquables auteurs ascétiques de notre temps, Mgr Gay, le dépeiiit en ces termes : « Son front est serein, son regard droit, tranquille, « bienveillant, doux, compatissant, plein d'inyita- « tion ; ses lèvres sont entr'ouvertes et presque « souriantes ; son oreille s'incline aisément ; sa voix « est sympathique ; il exhale, comme de vrais par- « fums, la simplicité et la paix : il est à l'aise, et il « met à l'aise. Il va donnant toujours, ou plutôt se « donnant toujours. »

Cette dernière qualité, se donner, voilà avant tout le trait distinctif de ces agents de la joie, dans un monastère. Qui de nous n'éprouve un tressaillement intérieur de joie, en voyant de ces frères constamment préoccupés de pratiquer dans sa perfection ce conseil de l'Apôtre, Unusquisque vestrum proxîmo sîto placeat in bonum ^ ; recherchant toujours ce qu'ils savent devoir être agréable à leur prochain, ce qui peut le soulager, le consoler, le réjouir enfin ?

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