Id., 1899, p
La métaphysique de la matière, telle que l’expose la philosophie nouvelle, est issue tout entière de cette illusion.
Il est facile d'approfondir la nature de cette illusion et d'en expliquer’ la genèse, car c’est cette illusion même qui est le principe de la vie esthétique. L’intuition esthétique est exactement l'intuition invoquée par la philosophie nouvelle, intuition qu'il faut éveiller par un effort spécifique et qui une fois éveillée apparaîtra comme primitive. Tout en comprenant mieux une symphonie à mesure que nous l'entendons davantage, nous ne l’admirons vraiment qu’à la condition d’être tout entier à nos impressions présentes, de l'écouter chaque fois comme si elle était nouvelle pour nous. Rien de plus artificiel que le sentiment de la nature, rien qui se perfectionne plus manifestement par l’éducation du goût, et rien qui paraisse plus naturel ; nous ne pourrions l’éprouver si nous ne le croyions naturel. De même l'émotion esthétique semble impliquer l'insertion dans l'objet, la sympathie de toute l'âme avec le réel ; et pourtant la sympathie esthétique est autre chose que l'identification avec le réel. Ce qui rend d'un intérêt si tragique le drame de la fatalité, c’est que nous avons conscience de la fatalité qui est dans les victimes, qui malgré eux les conduit à la souffrance et à la mort, c’est que nous avons conscience de leur inconscience. Le paradoxe de cette sympathie esthétique qui accompagne d’une émotion agréable, et par nous désirée, la douleur de l'angoisse et de la torture, est le paradoxe même de la philosophie nouvelle qui prétend connaître la matière dans sa réalité absolue, dans sa spécificité, et reconnaît pour-
tant qu’on ne peut la définir qu’en termes d'esprit, là vivre qu’en la suspendant à l'esprit.
La critique de la philosophie nouvelle se fondera donc sur la critique de la vie esthétique. L’émotion esthétique naît dès que nous nous sentons en harmonie avec l’objet sans qu'il y ait eu effort d'intelligence ou mouvement de volonté ; la contemplation esthétique est synthèse sans analyse. Faut-il en conclure qu'antérieurement au moment de la contemplation, pour le spectateur ou pour l'artiste, la synthèse n’ait demandé aucune analyse, que l'harmonie se soit spontanément formée ou imposée ? L’attitude esthétique est pour le psychologue inséparable d’un certain raffinement ; elle est toujours postérieure ; l’art joue avec le contenu de la vie. Nous épuisons d'un regard la cathédrale qui a coûté des siècles de travail, nous la supposons sortie du sol, comme s'il n’y avait jamais eu ni fondations ni échafaudages ; à chaque instant nous goûtons l’unité d’une mélodie, comme si les sons n'avaient pas vibré dans l'air un à un et n'avaient pas dû être recueillis successivement. De même nous contemplons comme continuité primitivement vécue et sentie ce que nous avons réussi à unifier par le progrès de notre intelligence. Dans cette contemplation il nous arrivera d'oublier pour un instant l'effort intellectuel : la nature semble naître à la vie avec cette intuition primitive, comme au théâtre le drame commence avec le lever du rideau. Mais le philosophe serait dupe de l'illusion qu'il s’est plu à se donner, 1l se mentirait à lui-même s’il confondait ce sentiment acquis et raffiné de la continuité vécue avec une intuition réellement primitive et de portée métaphysique. La synthèse
esthétique de l'univers deviendrait inintelligible si elle était détachée de la condition qui l’a rendue possible et qui seule lui a donné sa signification.
Il nous reste maintenant à rechercher quelle est cette condition, et 1l ne nous paraît pas impossible d'établir qu'elle est le progrès même de la science. Au début, la science s’est tenue tout près de la perception sensible ; il y a une acoustique, une optique, et on répète avec Aristote comme un axiome : un sens de moins, une science de moins. De cette discontinuité la science contemporaine nous affranchit, en ramenant à l'unité les phénomènes auditifs et les phénomènes lumineux, en les concevant comme des mouvements qui ne sont plus caractérisés par les particularités d'un sens déterminé. Saunderson aveugle enseigne l'optique, et Lissajoux fait voir l'acoustique à un sourd. Ce n’est pas tout : si nous pouvons concevoir les limites de tel sens particulier et par delà ces limites rétablir la continuité de la nature, n'est-ce pas au raisonnement scientifique que nous le devons ? les rayons infra-rouges et ultra-violets qui entrent si souvent dans les métaphores de M. Le Roy, n'en sont-ils pas un irrécusable témoignage ? et si nous pouvons enfin franchir la région de l'intuition sensible et retrouver tout un domaine que notre organisme mal adapté laissait à peu près échapper, tel que le domaine de l’électricité, c’est toujours la raison qui est révélatrice. La seule histoire du progrès scientifique proclame — ce * qu'une étude vraiment critique de la perception viendrait sans doute confirmer — la suprématie de l’intelligible sur le sensible, et par cette suprématie même justifie le retour de la discontinuité à la continuité.
Nous insisterions davantage sur cette démonstration si nous n'avions pas par ailleurs l’assentiment de M. Le Roy : « Il est visible que la science moderne est orientée vers le rétablissement de la continuité dans l'univers. » « La démarche extrême de la pensée scientifique nous ramène peu à peu à la continuité de la percepüon primitive ?. » Et alors cette seule question se pose entre la philosophie nouvelle et l'intellectualisme qui tous deux se flattent de faire appel à l'esprit positif : sur quelle base convient-il d'établir la continuité de la matière? Est-ce sur l'intuition d’un donné ‘primordial qu’on imagine par delà toute perception consciente et toute expérience humaine ? Est-ce sur le progrès intellectuel qui permet à la science d'amener la continuité à la lumière de la réflexion et d’en fonder la vérité par une méthode rationnelle ? Pour nous, il n’y a pas à choisir entre l'intuition d'ordre esthétique et l'intelligence claire de la science. La pemière n’est possible que par la seconde. L'intuition confuse, chronologiquement, pourra paraître anticiper sur le résultat de la synthèse intelligible, mais il reste que l’intuition postule la synthèse. Dans l’histoire de la pensée humaine, les rapports véritables sont restaurés. La dialectique du continu chez Spinoza et chez Leibniz était nécessaire pour que le philosophe du xx° siècle püt se donner comme point de départ et comme objet de sentiment vécu cette même continuité qui leur apparaissait au terme du progrès rationnel. La philosophie nouvelle, fille de l’intellectualisme, alors même