Rev. de mél., 1899, p
laquelle cet ensemble se forme, le rapport qui permet de déterminer chaque élément par sa place dans l’ensemble et de poursuivre à l'infini la détermination? Pour l’intellectualisme le nombre existe par la numération; le continu mathématique est intelligible par la continuité de l’activité rationnelle qui poursuit son travail par delà toute discontinuité posée et constitue en vertu d’une relation définie une suite indéfinie de termes. La continuité rationnelle se conçoit par opposition à la discontinuité, et s'affirme par le pouvoir qu'a l'intelligence de dépasser la région du discontinu ; la philosophie nouvelle méconnaît cette continuité parce qu'elle se place au-dessus de toute catégorie, dans l'hétérogène et dans le spécifique. Mais nous croyons avoir démontré que cette hétérogénéité et cette spécificité ne sont ramenées à la continuité que par une synthèse esthétique, transcendante à la nature intime du réel; un spectateur placé au dehors prête cette continuité à une pluralité d'événements qui pris en euxmêmes s’excluent par le fait même de leur hétérogénéité et de leur spécificité. La continuité, telle que la conçoit la philosophie nouvelle, se perd dans une sorte de nébuleuse, dans la virtualité primitive, dans l'indistinct complexe. Et alors comment ne pas en appeler à M. Le Roy? « En toute rigueur, écrit:il, le complexe primordial ne peut être dit nihomogène n1 hétérogène; ces deux termes ultérieurs — qui n'ont qu'un sens réciproque — sont construits à partir de la perception originelle, soit par mélange et neutralisation, soit par dislocation et morcellement!. » En toute rigueur, di-
rons-nous à notre tour, le complexe primordial ne peut être dit ni continu ni discontinu, il est la virtualité qui a en elle la puissance des contraires, suivant la formule d’Aristote; la nature sera discontinue pour l’imagination, qui la saisit partie par partie, et à cause de cette mutilation y introduit la contingence; elle est continue pour la raison qui en rétablit l'unité grâce à la nécessité des lois qu’elle démontre. La continuité ne . prend de signification effective que dans un jugement
réfléchi, après que la catégorie de discontinuité a été traversée et lui a été opposée ; elle est intelligible seulement au sommet de la dialectique et grâce à l'œuvre de la science.
Nous regrettons que M. Le Roy n'ait point pris garde à ces rapports dialectiques qui nous paraissent dominer toute entreprise philosophique ou plutôt que la philosophie proprement dite a pour objet de déterminer ; il n'aurait pas couvert du pavillon de la continuité une doctrine qui est en son fond une doctrine du discontinu et du transcendant ; il n'aurait pas non plus présenté comme réfutation de l'intellectualisme une simple constatation des conditions que l’intellectualisme authentique considère comme étant les conditions du progrès scientifique. La philosophie nouvelle prétend se fonder sur une nouvelle conception de la science, et, en effet, ce serait un scandale pour l’intellectualiste que tout d’un coup une révolution vint bouleverser le système de lois où il avait cherché jusqu'ici le type le mieux établi de la certitude et de la vérité. Avec la science, l'esprit humain s’effondrerait, et entrainerait dans sa chute toute possibilité de communauté spirituelle au sein de la société. Mais il ne s’agit de rien de
tel:11n'y a pas, quoi qu’en dise M. Maurice Daniel dans l’article pénétrant où il expose la doctrine de M. Le Roy ‘, une « science d'hier » et une « science d’aujourd'hui » ; la science est demeurée la même dans sa consütution intrinsèque et dans ses méthodes positives ; jamais les savants ne se sont sentis plus rapprochés les uns des autres dans le travail collectif; jamais les générations n’ont mieux compris la solidarité de leurs efforts séculaires. La science est hors de cause, et c’est ce qui nous donne la liberté de ne pas nous récuser dans le débat; nous discutons simplement avec M. Le Roy sur l'interprétation logique de la ‘science, et pas même cela, sur l'interprétation logique des études critiques que M. Le Roy nous a données à propos de la science. Nous ne contestons rien de ces études solides et pénétrantes ; nous croyons seulement qu'elles ne sont susceptibles de‘s'éclairer et de se justifier qu’à la lumière de l’intellectualisme. | Suivant M. Le Roy la science se développe par un double mouvement : mouvement d’approximation et mouvement de solidarité. La loi est à la fois une formule qui prétend envelopper dans sa généralité une classe de faits observés, et une conséquence de principes qui ont été posés comme des décrets ou comme des dogmes. D'où la philosophie nouvelle conclut que, voulant être l’une et l’autre, elle n’est ni l’une ni l’autre, et que par suite elle est dépourvue de toute valeur rationnelle. Les faits scientifiques sont choisis et « truqués » par les savants, de telle façon qu'ils satisfassent en toute circonstance aux principes définis ; si