‹ L'idéalisme contemporainChapitre 34 sur 51 · Bibliothèque du Congrès, t. I, p. 713 sqq · texte numérisé non relu

Bibliothèque du Congrès, t. I, p. 713 sqq

la science apparaîtra comme un cercle vicieux. En effet, nous contemplons alors la science du dehors et nous sommes obligés de chercher par quel endroit elle est pénétrable, nous réclamons un commencement fixe à partir duquel elle se développe dans un ordre rectligne. Mais si nous abandonnons le postulat de la philosophie nouvelle, la dissociation artificielle qu’elle opère entre l'intuition de la réalité et l'évidence de la raison, nous serons à l’intérieur de la science, et il nous suffira pour en fonder la valeur de Ia rattacher au développement de l’activité intellectuelle. Or comment concevoir ce développement sinon comme l'unification synthétique qui transforme une pluralité discontinue de faits en un réseau continu de relations ? Comment en mesurer le progrès sinon par l’approximation croissante du côté des faits, par la solidarité croissante des relations rationnelles ? Ce qui était cercle vicieux du point de vue de la transcendance de l'action, devient marque de verité du point de vue de l’immanence de la pensée ; la différence des thèses ne correspond nullement à une divergence dans la conception de la science positive, elle traduit seulement l’opposition de la philosophie nouvelle et de l'intellectualisme.

C’est donc à l'intellectualisme qu'il appartient de redresser, sur les bases mêmes que nous offrent les études de M. Le Roy, la théorie de la connaissance scientifique et de nous faire comprendre en quelle mesure la science est maîtresse de vérité.

La science procède par approximation, et toute approximation serait, d’après M. Le Roy, relative à l’action. Une loi approchée, par définition même, ne

peut être une loi vraie ; mais le savant s'en contente, parce que l'erreur est à peu près indifférente dans l’application, qu'elle est pratiquement négligeable. Or comment ne pas dénoncer une fois de plus l’équivoque qu'entraîne l'intervention de l'action? On veut que le pratiquement négligeable soit ce que nous avons le droit de négliger comme n'étant d'aucune utilité pratique ; n’est-on pas plutôt ce que nous sommes matériellement obligés de négliger, pour cette bonne raison que nous ne le connaissons pas encore, auquel cas l’approximation serait relative à la connaissance? Et la preuve en est simple ; car de quel droit décider qu'il est légitime, à quelque point de vue que ce soit, de négliger telle ou telle différence de résultats, avant de savoir quelle en est la conséquence, c'est-à-dire avant d'en avoir fait la théorie ? Un médecin, décrivant comme il le voyait l'état de la gorge dans la diphtérie, ne croyait-il pas en avoir une connaissance pratiquement suffisante, jusqu'à ce que la découverte de la bactériologie lui eût révélé que l'essentiel lui échappait? La différence entre l'azote industriel et l'azote atmosphérique n'a-t-elle pas paru pratiquement négligeable, jusqu’à ce que les recherches toutes théoriques de Ramsay et de Raleigh aient fait de cette différence l'occasion d'un progrès important dans l'analyse ? En résumé l’action se modèle toujours sur la connaissance ; seulement, tant qu'il y a une lacune dans la connaissance, l’action, qui est urgente, passe forcément pardessus les réserves théoriques du savant. Comment conclure de là que ce ne soit pas à l'intelligence de constater la lacune, et ensuite de la combler? Toute approximation suppose une mesure, et elle se refère à

une formule ou à une limite définie, qui permet d’apprécier l'écart. En sorte que le problème de l’approximation se pose à nous d'une façon précise : est-ce que l’approximation, liée à l’imperfection de nos procédés de calcul ou de nos instruments d'observation, va toujours diminuant, de telle façon que le savant enserre le fait naturel dans des limites de plus en plus précises, que la vérité apparaisse comme le terme de convergence de toutes les lois approximatives que nous formulons ? Et, nous rappelant la discussion qui a eu lieu à cet égard, nous nouë apercevons que les problèmes sont toujours près d’être résolus par l’accord unanime, dès qu'une analyse un peu plus claire les fait apparaître dans les conditions mêmes où le savant les rencontre effectivement dans son travail quotidien.

Pour le savant la science est orientée vers le réel et vers les faits; le savant a conscience de ne pas faire les faits scientifiques. Et pourtant, dit M. Le Roy, comment contester la disproportion entre ce qui est la part de l'observation et ce qu’y ajoute l'interprétation scientifique ? Un jeu d'ombre et de lumière passe devant nos yeux, et nous affirmons qu'il y a éclipse de soleil. Dans les exemples intéressants qu'accumule le mémoire sur la Science positive et la Liberté?, nous reconnaissons la critique rationaliste de l’empirisme anglais, de « l’ancien positivisme ». — Mais pour avoir supposé que l'ancien positivisme était professé par ceux qui n'étaient pas les « tenants de la philosophie nouvelle », M. Le Roy s’abuse sur la portée de cette critique, et en sens

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