‹ L'idéalisme contemporainChapitre 37 sur 51 · Bibliothèque, I · texte numérisé non relu

Bibliothèque, I

Bruxscnvicc. — Idéalisme, | 19

lunette astronomique implique une multitude d’hypothèses; mais ces hypothèses ont pour bui une constatation qui n’est plus une hypothèse. Il y a un moment où le savant attend, et où il ne dépend plus de lui que ce qu’il attend arrive ou n'arrive pas. Que tout le langage du savant soit artificiel, il y a deux mots qui sont naturels : oui ou non. M. Périer, beau-frère de Pascal, monte au sommet du Puy de Dôme, et dans le tuyau où il avait mesuré, aux Minimes de Clermont, vingt-six pouces trois lignes et demie de vif-argent, il trouve qu’il ne reste plus que la hauteur de vingt-trois pouces deux lignes. Accordons pour le moment qu'il ait eu tort de rapporter la différence de niveau à la diminution de la pression atmosphérique, qu'il ait pu y voir l'effet de l’amour du vide ou de la variété de la végétation ; mais, de quelque façon que l’on qualifie cette différence, il reste que c'est un changement, et à qui fera-t-on croire qu'il est étranger au cours de l'univers qui se fait indépendamment de nous, qu'il n’est pas un phénomène de la nature, mais une propriété librement attribuée à un instrument librement fabriqué et qu'à se donner la peine de gravir la montagne on ne gagne que l'illusion de rendre de plus haut un décret? Est-ce à M. Périer, est-ce à Pascal, est-ce à. quelque savant qu'il nous plaise d'imaginer? Il y a donc des faits que le savant ne fait pas; plus exactement 1l y a des points de repère qui ne se déplacent pas à notre gré. Et si nous ajoutons que ces points ne sont que des points, qu’ils n’enferment en eux aucune détermination de contenu, aucune image de la réalité, nous affirmons une des thèses essentielles de l’intellectualisme, à savoir que nous ne connaissons rien que par des rapports

intelligibles et que l’œuvre de la science est de relier les points discontinus qui sont saisis, comme faits en les comprenant dans un réseau continu de lois.

Une seconde thèse de l'intellectualisme consiste à expliquer la formation de ce réseau par l’activité de la raison, faculté d'unité et de continuité. Mais, objecte M. Le Roy, comment ne pas voir que les principes de la science sont changeants, et pär suite arbitraires? La raison se donne l'illusion de les subir comme s'ils étaient nécessaires ; elle repousse comme contradictoire et inintelligible tout ce qui ne rentrerait pas dans le cadre de ses affirmations, l’action à distance ou l’ondulation de l’éther, la vitesse de la lumière ou la transmission instantanée; puis l'habitude vient, ce qui cesse de lui être étranger cesse de lui paraître absurde ; avec de nouvelles conditions de commodité, elle fait de nouveaux cadres d'intelligibilité, et elle s’élargit à l'intérieur de ces cadres, puisqu'ils n'ont jamais eu qu’en apparence la forme rigide de la nécessité ; ils sont souples et extensibles à l'infini; si la théorie semble en défaut, il suffit d'imaginer quelque nouveau phénomène, d'inventer quelque nouvelle force à laquelle on assignera exactement les propriétés convenables pour assurer le succès de la raison. La raison jouerait bien de malheur si avec des définitions librement choisies, avec des dogmes qui n’ont d'existence que par elles, et pour elles, elle ne parvenait pas à refaire un discours maniable et cohérent!. On comprend ainsien quel sens M. Le Roy peut invoquer la solidarité des lois scientifiques pourprouver qu’elles ont une signification toute verbale.

Page 1