Esquisses de philosophie critique, Préface, p. xt
constate simplement un fait, c’est que la philosophie telle qu’on la concevait jusque il y a trente ans, la philosophie de la raison et de la vérité, a fait son temps, et que ceux-là seuls se refusent à reconnaître le fait chez qui l’intellectualisme a engendré une radicale incapacité de comprendre, La philosophie nouvelle seule est légitime, puisque seule elle existe en face de l'intellectualisme, c'est-à-dire d’une sorte de monstre, qui au fur et à mesure des besoins de la polémique et pour la commodité du discours se grossit de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les contradictions qu'il est possible à un auteur ingénieux de discerner dans l’histoire de la science et dans l'histoire de la philosophie. Ce que M. Le Roy met ainsi en quesüion dans chacune de ses thèses, c’est le droit à la vie spirituelle de la pensée claire et de la pensée pure, de celle qui n’est engagée ni dans les compromis de l’action ni dans les souvenirs du dogme. Ce droit, nous croyons qu'il est nécessaire de le défendre dans cette Revue même, non pas que nous ayons jamais cherché ou seulement souhaité je ne sais quelle unité doctrinale, qui suffirait pour arrêter net le progrès de la spéculation philosophique, mais parce que ce progrès n'est possible qu’à certaines conditions de discipline intellectuelle, il suppose certains principes de méthode ; nous nous demandons si l'effort pour organiser une méthode commune ne serait point paralysé au cas où les notions fondamentales devraient demeurer dans le jour équivoque où les a transposées la dialectique de la philosophie nouvelle.
Nous ne nous sommes pourtant point décidé à cette étude critique sans quelques regrets et sans beaucoup
de réserves. L’allure de la polémique que M. Le Roy a.
engagée contre l'intellectualisme nous condamne à insister sur les points où nous paraîtrons en contradiction directe avec lui, à laisser de côté les points qui
nous sont communs et qui, à les bien prendre, seraient
essentiels, en ne disant pas assez combien nous lui sommes reconnaissant de les avoir soutenus avec son remarquable talent d'écrivain et de dialecticien. Il nous a donné le spectacle rare et captivant d'une âme qui se réalise une doctrine, en qui la pensée se fait action, conformément à la vérité qu'elle proclame; il inspire une sympathie spirituelle qui ne peut manquer de subsister et de s’approfondir, alors même que des divergences irréductibles se manifesteraient entre ce qui serait la philosophie nouvelle et ce qui continuerait d’être la philosophie. — Et il y a une seconde raison pour que notre étude ne puisse être vraie qu'en parte : les lecteurs de M. Le Roy ont pu soupçonner à maintes reprises, les auditeurs de M. Le Roy ont mieux vu encore, à quel point cette doctrine de la vie et de l’évolution est capable de vie et d'évolution, comment elle se découvre des retraites par un retour inat- . tendu sur elle-même, atténuant les contours des thèses et en fondant tous les traits de façon à ne plus offrir de prise à l’adversaire, puis comment au sortir des défilés subtils où elle s’est contractée, elle s'ouvre les larges et magnifiques horizons qui séduisent l'imagination, qui promettent l’avenir et la victoire. Si nous n'avions écouté que notre sentiment personnel, nous serions resté spectateur impartial et charmé devant cet esprit qui se fait, nous l’aurions laissé dérouler de lui-même par le jeu de son activité interne les difficultés qui sur-
gissent moins du fond obscur des choses que des solutions par lesquelles on a cru l'éclairer et nous aurions attendu que la philosophie nouvelle devint légale des grands systèmes qui se présentent à nous dans l’histoire, purs de toute contradiction, comprenant en eux le monde tout entier de la pensée, source de vie et de fécondité pour les esprits qui ont pu en saisir le point de vue central et l'harmonie. C’est pourquoi nous regrettons que M. Le Roy se soit plu à poser le problème d’une façon tellement aiguë : il nous a interdit de nous arêter à ces considérations de sagesse — qui seraient aussi des considérations de justice — et il nous a obligé à souligner dès l’abord le malentendu fondamental qui nous sépare de la philosophie nouvelle.
« Le mouvement critique dont je parle offre ceci de particulier que loin d’avoir été pour ainsi dire appelé du dehors par des préoccupations métaphysiques et des morales (bien qu'il ait peut-être des conséquences dans ces deux domaines), il s’est produit à l’intérieur de la science, sous la pression des besoins internes, au contact même des faits et des théories'.» La philosophie nouvelle a une base positive : mieux, elle est un «positivisme», né de la rencontre entre la critique des sciences faites par l’école contemporaine dont le chef est M. Poincaré et la nouvelle méthode d'analyse psychologique dont M. Bergson a été l’initiateur. Mais
1. Le Roy, Un positivisme nouveau, Rev. de Mét., 1901, p. 139. |
comment ne pas voir que la philosophie nouvelle, et en cela même qui la caractérise comme philosophie, nouvelle, déborde par delà le positivisme ? le plus rare éloge que l'on puisse faire de M. Poincaré et de M. Bergson, c'est de remarquer Île trait d'originalité profonde qui leur est commun : ils se sont imposé cette loi héroïque de se replacer devant chaque problème avec un esprit neuf et de conquérir par un effort nouveau la solution spécifique que comporte chaque objet différent. Comment préjuger la solution qu'ils apporteront aux questions qu'il leur a plu jusqu'ici de réserver? comment décrire à l'avance et prétendre fermer la courbe que leur pensée devra suivre? Ne s’exposerait-on pas à des méprises et à des mécomptes ? le rapport de M. Poincaré au Congrès de Physique de l’année dernière‘ et la récente communication de M. Bergson à la Société Française de Philosophie? sont à cet égard des avertissements décisifs.
Si donc la philosophie nouvelle s’approprie certaines théories de M. Poincaré et de M. Bergson et les utilise en vue des conclusions qu'elle désire, il est possible que ces conclusions nese rattachent pas étroitement n1 même logiquement à ces théories. Il est conforme à la psychologie de M. Le Roy, à cette finalité transcendante par laquelle il définit l’esprit* de réserver la part des influences inconscientes, des aspirations secrètes; ces influences et ces aspirations expliquent peut-être
1. Les relations entre la physique expérimentale et la physique mathématique. Revue scientifique du 8 décembre 1900.