Séance du 2 mai 1901, Bulletin, t. I. p. 62 sqq
3. Sur quelques objectiuns adressées à la nouvelle philosophie. Rev. de mét., mai et juillet 1901.
que M. Le Roy ait cru orienter vers la seule philosophie nouvelle un mouvement critique qui comporte — et qui d'ailleurs avait déjà reçu — une interprétation idéaliste et rationaliste. Pour le dire tout de suite, il nous apparaît que la philosophie nouvelle est tout entière, dans sa partie positive, une critique des deux tendances contre lesquelles le rationalisme du xix° siècle avait soutenu une lutte victorieuse, à notre sens : la première toute logique et tout abstraite substitue à l’activité intellectuelle, telle que l'ont conçue les Leibniz et les Kant, un formalisme issu du principe de contradiction et $ur ce seul principe analytique, régulateur et d'un usage tout négatif prétend faire reposer l'édifice de la connaissance; la seconde, inverse et complémentaire de la première, est tout empiriste et toute positive, elle identifie la réalité avec le fait observé et considère la science comme vraie par cela seul qu’elle recueille le résultat de l'expérience. Or, d'autant que l'intellectualisme s'associe à cette double critique, historiquement issue de lui, d'autant il permet de mesurer l’écart qui la sépare des thèses métaphysiques que M. Le Roy présente comme autorisées et même nécessitées par cette critique, qui n'iraient rien moins qu'à romprel'unité et la continuité de la vie spirituelle, en subordonnant l'intelligible à l'obscur, en posant le primat de l’action, en écrasant le développement libre et intérieur de l'esprit entre deux transcendances : l'intuition primitive du réel qui serait en deçà. de toute perception et de toute connaissance effective, l'intuition morale et religieuse qui serait comme une limite supérieure à toute activité proprement humaine, et pour nous inaccessible. En d’autres -
termes, les réflexions sur la critique des sciences qui ont amené M. Le Roy à ses propositions initiales ne sont pas du même ordre que les volontés inconscientes qui l'ont décidé à en tirer certaines conclusions métaphysiques. La philosophie nouvelle peut être légitime en soi, comme tout système spéculatif;, mais cette légitimité ne sera pas exclusive d’une direction différente pour la pensée. Quiconque n’en accepterait pas le contenu métaphysique ne serait pas réduit à opter entre deux partis : ou se confiner dans la contemplation du principe de contradiction et dans la répétition stérile des formules de l'identité, ou revenir aux thèses surannées de l’ancien positivisme. L'alternative ainsi formulée laisse échapper la solution où nous nous proposons de rechercher, en conformité avec l'esprit qui a régné dans l'antiquité grecque et de Descartes à Hegel dans les temps modernes, l'intelligence véritable de la philosophie, et qui est proprement la solution intellectualiste.
La philosophie nouvelle s’asseoit sur les ruines de l'intellectualisme. Mais c’est une question de savoir si c'est réfuter l’intellectualisme, ou si c’est le méconnaître, que de lui appliquer le procédé de dissociation. L'intellectualisme conçoit la pensée comme une activité synthétique qui fonde la vérité par le progrès incessant qu'elle effectue, à partir des relations confuses impliquées dans les données de la sensation jusqu'aux principes d'intelligibilité qui donnent à la multiplicité de ces relations l'harmonie d'un système ; de cette pensée et de cette vérité qui est essentiellement unité et continuité, M. Le Roy fait deux parts : « Intuition et mise en ordre, expérience et création, voilà les
deux pôles entre lesquels oscille notre pensée... Les deux tendances fondamentales, du fait même de leur mélange, n'ont pas épuisé la vertu qu'elles recèlent. On va maintenant les dissociér, prendre conscience explicite et vive de chacune d'elles, les cultiver séparément l’une après l’autre pour elles-mêmes et les pousser ainsi jusqu’au bout de leur développement t. » Dès la première démarche de sa dialectique M. Le Roy refuse de considérer l'intellectualisme sous la forme de l'idéalisme critique où nous le croyons vrai; il rompt délibérément l'unité synthétique de la pensée pour retourner aux éléments statiques sur lesquels se fondait le dogmatisme de jadis. S'il y a une vérité, il faut qu'elle soit ou l'évidence de la raison ou l'intuition de la réalité. A la question ainsi posée, M. Le Roy se charge de répondre : le progrès même de l’activité intellectuelle suffit pour attester qu'il n’y a ni d’un côté ni de l’autre des principes absolus ; dès lors, pour qui : méconnaît toute pensée immanente qui travaillerait à unir expérience et raison, il faut qu’elles se rejoignent par une intervention du dehors, il faut recourir à la transcendance de l’action.
S'il en est ainsi, la défense de l’intellectualisme ne consistera pas à discuter les critiques que M. Le Roy lui oppose, mais, simplement à se donner le spectacle de la genèse de la philosophie nouvelle ?, La philosophie nouvelle s’est constituée en contradiction
.. 1. Le Roy, Science et Philosophie, Rev. de mét., 1899, p. 424.
M. Le Roy, ajoute en soulignant : « Ce sera la Science et la Philosophie, l'une organisation systématique, l'autre intuition vivante et riche. »
2. Bulletin de la Société française de philosophie, mai 1901, p. 14.
avec la thèse de l’idéalisme absolu et avec:la thèse de l'ancien positivisme. Suivant l’idéalisme absolu, la vérité scientifique se conçoit sous la forme d’un système cohérent qui, à partir de principes définis, se déroule de lui-même, attestant sa légitimité par sa conformité aux règles de la logique. C’est cette idée de la vérité scientifique qui a inspiré aux savants contemporains le travail d'épuration logique qu'ils ont fait subir .auxsciences mathématico-physiques. Ils ont recherché ce que l'on avait le droit d'affirmer en toute rigueur comme légitimé a priori par la seule autorité de la raison ou, comme on disait autrefois, par la seule force de la forme. Or, l'unique principe rationnel qui soit susceptible d'une formule précise, c’est le principe de contradictiont, et par suite l’unique exigence qu'il faille imposer à la science, c’est suivant l'expression de M. Le Roy la permanence des formes opératoires. Quelle matière peut être soumise à ces formes ? N'importe laquelle, ou plus exactement aucune matière. La logique pure ne connaît ni le nombre entier, ni le nom- ‘bre fractionnaire, ni l'imaginaire ; elle définit a priori certaines conditions de groupement dont elle n'a pas à rechercher le symbole imaginatif, le schème représentatif, et elle tire les conséquences de ces conditions. Dès lors la rigueur des conclusions obtenues donne satisfaction à l’esprit, en tant que l'esprit prétend rester fidèle aux conventions qu'il a faites avec lui-même ; elle n’a aucun caractère de réalité; car les choses sont situées en dehors de cette sphère idéale dont la cohérence interne est la loi constitutive. À un même