Vide supra : Chap. i. Descartes
Tauteur de VEssai, bataillant sur les idées, soutient contre ses adversaires cette thèse assurément fort défendable : de ce que l'étendue est inséparable des corps, il ne s'ensuit nullement qu'elle ne fasse qu'un avec eux et qu'elle en constitue l'essence. Jusque-là, rien à blâmer absolument. Bien d'autres que Locke, à commencer par Leibnitz, se sont appliqués à définir le corps par quelque chose de plus réel et consistant que la pure étendue. Mais voici ce qu'il ajoute pour étayer son argument : « je les prie (les cartésiens) » de considérer que, s'ils avaient autant réfléchi sur les » idées qu'ils ont des goûts et des odeurs que sur celles de » la vue et de l'attouchement, ou qu'ils eussent examiné » les idées que leur causent la faim, la soif et plusieurs >i autres incommodités, ils auraient compris que toutes ces » idées n'enferment en elles-mêmes aucune idée de l'éten- » due : ce n'est là qu'une afifection du corps. . . » Hé ! sans doute ! Qui a jamais dit le contraire? Et à qui Locke en a-t-il avec cette dédaigneuse remontrance? N'est-ce pas un article du catéchisme cartésien que les qualités secondes ne sont que des modifications de nous-mômes, que lumière, couleurs, saveurs, impressions tactiles, odeurs et sons, ne signifient que diverses manières dont notre âme se trouve affectée? Parce que l'étendue est quelque chose d'autre, quelque chose d'irréductible à de pures modalités de notre conscience, nous lui reconnaissons une réalité substantielle en dehors de nous. Quand donc un disciple de Descartes a-t-il fait défection sur ce point ? Ce n'est pas Malebranche à coup sûr : car son interminable polémique contre Arnauld a cette distinction même pour pivot. Coste, qui savait trop bien sa philosophie française pour ne pas relever cette erreur énorme, s'empressa, dès qu'il fut à ce
passage, d'aviser l'auteur que « le sentiment qu'il attribuait . aux'cartésiens était directement opposé à celui qu'ils ont . soutenu et prouvé avec la dernière évidence ». Locke n'en voulut pas démordre et, en dépit de la vérité comme en dépit de la justice, le passage resta ce que nous le voyons aujourd'hui ». Où la prévention ne peut-elle pas entraîner une loyale intelligence? De la part d'un écrivain réputé l'ami de l'expérience, quelle froideur pour la vérité du fait, quelle indolence d'esprit tout au moins 1 Quel manque de bonne foi 1 eussent été excusables de dire ceux-là dont il travestissait aussi opiniâtrement la croyance.
IV. Mais laissons là les opinions de Descartes : elles n auraient pu rencontrer un interprète plus inexact. Tenons-nous en aux conceptions que Locke adopta pour son propre compte et que nous trouvons rassemblées dans son chef-d'œuvre. Quand on feuillette les premières pages de ce livre, on est séduit, charmé par ce style de causerie courante, sans apprêts, sans prétentions de haut savoir, ennemi de tout pédantisme. Mais, à une lecture attentive, combien cette faveur tombe vite 1 L'aisance et la bonne grâce de tout à l'heure ne semblent plus que frivolité, inconsistance et confusion. Nous voulons serrer et retenir les pensées; elles glissent comme entre nos doigts, tant en est fluide l'expression. Nous chercherions vainement à approfondir; le sens se dérobe devant notre efl^ort. Nous nous disons alors ce mot rappelé par Kant : que d'écrivains auraient été moins obscurs, s'ils n'avaient pas voulu
1. Le traducteur en écrivit à Bayle qui confirma cette ignoraUo elencki V. la 2.;7« lettre. T. III des Lettres de M. Bayle, édit. Desmaizeaux de
être si clairs! Et nous ne trouvons pas qu'Hamilton ait dépassé les bornes de la sévérité quand il déclare que « dans son langage, Locke est de tous les philosophes le » plus figuré, le plus vacillant, le plus ambigu, le plus di- » vers et même le plus contradictoire, comme l'ont noté » Reid, Stewart et même Brown * ».
Le plus contradictoire surtout. Son livre est un faisceau d'inconséquences. La plus grave de toutes, celle que l'on voit renaître d'un bout de l'ouvrage à l'autre, est cette flagrante opposition entre la pensée dominante qui inspire la méthode et les explications spéciales qui en constituent la violation sans cesse renouvelée. Ce principe directeur est celui qui obtiendra droit de cité parmi toute la philosophie française du xviii^ siècle : point de connaissances en nous qui ne dérivent de l'expérience ; donc, la pensée ne tire de son fonds propre nulle idée et l'âme est entièrement passive. C'est une table rase sur laquelle les faits se posent et gravent à eux seuls les caractères que l'on y trouve imprimés. Condillac- la pourra comparer à une statue dont les sens s'éveillent sous l'action du dehors et tiennent leur impressibilité des perceptions que ce dehors leur transmet. Or, que fait Locke ? A cette affirmation de l'absolue stérilité de l'àme il oppose, en tout le détail de sa doctrine, démenti sur démenti. « Je conviens, lisons- » nous dès le second chapitre du premier livrée qu'il » y a dans l'âme des hommes certains penchants qui
1. V. Lectures on metaphi/sics, ch. xxii. M. Green, dans son Introduction ta Hume ne se montre pas plus indulgent.
2. V, le Traité des sensations. Condillac nous informe qu'il doit à M''^ Ferrand l'idée de celte analyse présentée sous forme d'allégorie.
X Liv, I, ch. II, § 3.
>) y sont imprimés naturellement. » A ce compte, l'âme humaine n'est donc point une taDula rasa et l'expérience individuelle n'est plus l'unique origine de ce qu'elle contient' Aussi bien si notre pensée n'est qu'une table rase, comment se fait-il que le livre II de VEssai indique, outre l'expérience sensible, une seconde source de nos connaissances, savoir la réflexion? a J'entends par réflexion la » connaissance que l'âme prend de ses difl-érentes opéra- )> tions, par où l'entendement vient à s'en former des » idées. » Que nous parlait-on d'une âme passive, incapable de rien acquérir, sinon par l'entremise de l'expérience? Un entendement qui « se forme des idées », et cela en prenant connaissance « de ses différentes opérations », n'est-il pas éminemment actif au contraire? C'est cette activité automotrice, si Ton peut dire, qui apporte à l'esprit, d'après Locke, les idées de facultés, d^ entendement, de volonté, avec leurs modes K C'est cette activité qui donne également naissance à l'idée de substance, notion réductible à celle ce de je ne sais quel sujet entièrement inconnu, » supposé être le soutien des qualités qui sont capables « d'exciter les idées simples dans notre esprit'^ ». A défaut de cette spontanéité, comment l'esprit s'enrichirait-il lui-même des idées collectives de substances, opération qu'il accomplit, suivant notre auteur, « par la puissance . qu'il a de composer et de réunir diversement des idées . simples ou complexes en une seule idée 3 ? » Comment posséderait-il celle de la relation, « qu'il forme par la « comparaison qu'il fait des choses » dont il a des idées