Deuxième partie, chap. viii. § 24, et chap. ix
en son sein les archétypes des existences, n'a rien d'une fonction métaphysique nécessairement exercée. C'est là tout au contraire l'effet d'une bonne volonté contingente entièrement due au libre consentement de l'Etre qui nous la témoigne. Comment pourrait-il, dès lors, être question d'innéité? Nulle connaissance ne nous est naturelle, puisque nulle ne nous est communiquée que par la décision actuelle de Dieu. Nous voyons ce qu'il lui plaît présentement de nous faire connaître. Que l'on ne s'exprime donc point comme si les images de ce que nous contemplons avaient été déposées en nos yeux avant même qu'ils se fussent ouverts. Mais, puisqu'il en est ainsi, il ne saurait y avoir nul a priori dans notre perception des réalités. L'auteur des Cursory Reflections repousse formellement les thèses nativistes. Nous acquérons notre science, non par un gain empirique, si l'on peut dire, mais par une grâce sans cesse renouvelée et en vertu de la continuelle intercession du Verbe omniscient.
Toutefois, le système n'est pas sans admettre, à défaut d'innéité véritable, quelque chose qui en puisse offrir un équivalent relatif. « Concevons que Dieu exhibe a la vue » de l'âme quelques vérités particulières du monde idéal, « plus primitivement, plus clairement, plus constamment ,, que les autres, et que par elles l'âme puisse être mieux >, dirigée au bien de la vie raisonnable, comme les am- ,. maux le sont au bien des sens par les instincts et les „ inclinations sensitives. C'est là tout ce que je conçois de , strictement possible ou vrai dans cette vénérable doctnne » à tête grise des Principes Innés. » Par cette supposition nous nous expliquerions l'apparence de nativité que présentent certaines de nos connaissances. 11 suffit que Dieu
nous les étale d'une manière permanente et cela parce qu'elles jouent le rôle d'axiomes imprescriptibles bons à éclairer notre vie morale. Au regard de Têtre qui nous les communique, ces idées sont assurément contingentes : que son bon vouloir se retire de nous ou seulement cesse de se manifester à nous d'une façon continue, nous serons privés de ces principes ou nous n'en aurons plus qu'une perception intermittente. Au regard de nous, que ces vérités ont toujours pénétrés de leur évidence, ne sont-elles pas tout aussi éternelles et absolues que si le doigt créateur les eût, à notre naissance, gravées dans nos entendements? Arbitraires en fait, elles nous présentent tout Taspect, tout le décor de la nécessité. Tel est le compromis ingénieux qu'imagine le critique de Locke. Nous nous éloignons singulièrement ainsi du cartésianisme et un grand pas est fait dans le sens où s'engagera l'idéalisme avec Berkeley.
Si Locke évite de se prononcer, en ce qui concerne la nature de nos idées, par contre, il ne tarit point sur leur origine empirique. Ehl quoi, demande Norris, toutes acquises, sans exception? Quoi ! celle même de Dieu? « L'é- » trange aventure en philosophie de faire venir l'idée de » Dieu de nos sensi « Gomme s'il pouvait rien y avoir dans la nature qui représentât à nos pensées l'Etre parfait I Mais l'auteur de V Essai a été le premier à le confesser : rien, a-t-il dit, ne peut donner les perfections qu'il n'a pas. Qu'il tire la conséquence de son aveu et cette vérité s'imposera inévitablement à lui : notre entendement a pour objet immédiat les idées éternelles, « l'essence om- » niforme de Dieu ».
Locke ne répondit pas à cette discussion serrée ; mais
des admirateurs de VEssai montrèrent moins de patience. Les Re?narques qu'ils opposèrent aux Réflexions de Norris fournirent à ce dernier l'occasion d'une riposte dans laquelle il maintenait contre les attaques de l'empirisme la doctrine des causes occasionnelles, nos sensations remplissait vis-à-vis de nos idées l'office non de causes, mais de conditions*. Au reproche d'avoir passé sous silence le second mode de formation par lequel VEssai sur VEnlendement rendait compte de l'origine de nos connaissances, il répondait en contestant que la réflexion fût une source d'idées vraiment distincte de la sensation. Les idées de ce nouvel ordre ne sont que la combinaison de celles du premier : la seule différence entre les unes et les autres est que celles-ci dérivent directement des sens, au lieu que celles-là en sortent d'une manière médiate. Distinction de degré, non d'origine. L'esprit peut bien méditer sur ses propres opérations ; mais la réflexion à laquelle il se livre alors n'a pas le don de faire surgir des idées inconnues totalement dissemblables des précédentes. La pénétration de Norris était ici en défaut : il ne prévoyait pas les déductions du criticisme. Combien son compatriote Burthogge faisait preuve de plus de divination I
m. Jusqu'ici Norris n'avait pas donné toute sa mesure. La variété de ces publications attestait la facilité de l'écrivain ; il lui restait à produire un corps de doctrine, où se déployât la force du penseur. Ce n'est qu'assez tard qu'il écrivit ce grand ouvrage. Depuis dix ans, il avait été
1. A brier considération ofthe remarks made upon îhe foregoinfj Reflcctions hy the gentlemen ofthe Athenian Society, in the supplément to tke 3d volume. — Le ton de celte réplique est extrêmement vif.
L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XYlli» SIÈCLE
promu au rectorat de Bemerton, riante cure jadis occupée par George Herbert. C'est là qu'en 1701 il fit paraître le premier volume de son Essai de Théorie d'un monde Idéal ou Intelligible \ le second ne fut publié que trois ans plus tard. Soit modestie, soit réelle fatigue, il y parle de lui-même comme s'il sentait déjà l'approche de la vieillesse. Son dessein étant d'exposer la manière dont les choses existent en Dieu, il déclare avoir suivi le plus loin possible « sa faible lumière qui commence à brûler mainte- » nant basse et obscure et dont le lustre évanoui l'avertit » de la retraite ^ » C'était se méconnaître soi-même et nous verrons, au contraire, pour reprendre sa propre métaphore, que la flamme philosophique brillait alors en lui de tout son éclat. Aussi bien, il y avait longtemps qu'il méditait ce livre. Ses Réflexions, dont la préface avait subi naguère un si malheureux destin, annonçaient que les vues exposées dans Raison et Religion seraient complétées en un ouvrage d'étendue auquel il avait déjà mis la main. Il se proposait alors de l'écrire en latin, sous ce titre de Theoria Muyidl Idealis sive Metaphysica Platonica^.
Les deux volumes de VEssai de Théorie ne se continuent pas l'un l'autre : chacun forme un tout qui, à la rigueur, se pourrait suffire ; mais les deux se répondent et se parfont. L'un et l'autre agitent le même problème ; une même solution les domine ; ce qui les distingue, c'en est et le point de vue et le plan. La première partie nous trans-
1. An Essay tomards the Theory of the Idéal or Intelligible World. « Ea » deux parties, ajoute l'auteur : la première le considérant en lui-même et • la deuxième en relation à l'Entendement humain ».