‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 114 sur 235 · Lettre à Dodwell · texte numérisé non relu

Lettre à Dodwell

2. Aussi est-il étrange de voir que Norris critique sur ce point Malebranche, pour sa théorie de l'Imagination. Expliquer cette faculté, comnae le fait le philosophe français, par le jeu de certaines images ou traces que le mouvement des esprits a imprimées dans le cerveau, lui semble une solution inadmissible. • Je ne comprendrai jamais comment une .image corporelle consistant en linéaments matériels pourrait être 1 cbjet . immédiat de la Pensée ou être d'aucune manière intelligible par elle- . même. • (1I« part., chap. m, viii, § 8.) Malebranche n'a jamais rien dit de pareil. —Norris ajoute que les impressions produites par les esprits animaux jouent le rôle nou à'ohjets mais ^'occasions. C'est exactement ce qu'entendait Malebranche. Comment Norris pouvait-il supposer que 1 auteur de la Rechtrche de la Vérité eût formulé une notion matérialiste aussi

revanclie, sur la question de rame des brutes, à laquelle il consacre un chapitre entier, YEssai témoigne d'une grande indécision. Le raisonnement cartésien fondé sur ropposition absolue de l'extension et de la pensée laisse évidemment le philosophe anglais sans réponse. Cependant quelque chose en lui résiste à cette logique impérieuse et il préfère conclure comme s'il accordait aux bêtes sentiment et intelligence. Oui, ce sont des machines, il ne s'en dédit pas; mais comportons-nous à leur égard comme si elles étaient quelque chose de mieux. Après tout, « notre raison pourrait nous décevoir : il est si facile » d'errer dans l'obscur ! » Et, envers ces automates, il engage ses lecteurs à faire preuve et de tendresse et de pitlé.°— Le cœur ou le bon sens triomphe ici de l'esprit de système ; mais n'oublions pas que nous sommes en Angleterre et que le xviii« siècle vient de se lever.

On pourrait signaler sans doute bien d'autres nuances doctrinales par lesquelles VEssai de Théorie se distingue dH la Recherche de la Vérité ou des Entretiens métaphysiques. Mais, à le lire de plus près, on relève des différences plus profondes qui marquent le livre du disciple d'une individualité relative. Si Norris se souvient sans cesse de Malebranche, il ne perd point de vue Platon. Au lieu de débuter, comme avait fait l'auteur de la Recherche de la Vérité, par une sorte de psychologie d'où il se fût élevé jusqu'aux notions divines, iî a préféré d'abord s'élancer d'un bond à cette région des idées, après s'être réservé d'en redescendre pour retourner à l'humanité pensante.

. grossière et anti-métaphysique, » comme il la qualifie ? Cette théorie de l'Imaginalion était, par avance, une application de sa propre maxime : point d'état de l'âme séparé.

Tout théologien qu'il est, il met, sans hésiter. Dieu sous la dépendance du monde idéal, sauf à identifier l'un à l'autre ces deux termes sublimes. La réalité du règne intelligible se prouve, chez lui, directement. Elle se pourrait, à la rigueur, passer de la garantie surérogatoire que lui ajoute l'existence certaine d'un Esprit infini en qui résident les essences. Bien plus : cette réalité fournit en faveur de l'Êti-e parfait l'un des meilleurs arguments qui soient de mise pour le démontrer. En ce sens, elle prête à Dieu plus qu'il ne lui apporte.

Nous comprenons à présent la discrétion gardée par la dialectique de Norris, quand il s'agissait de déterminer quel degré de créance méritait l'hypothèse sur laquelle reposa le système de son devancier. Assurément l'éclat de cette conception éblouit le philosophe anglais ; sa foi chrétienne et ses tendances philosophiques y trouvent également leur compte. Tout ensemble elle nous laisse entre les mains qui nous ont pétris et elle dissipe les ombres qui planaient sur la transmission des idées éternelles à nos intelligences limitées. Si séduisante que soit pourtant cette explication, rien ne nous oblige à y recourir. Nous ne devons y voir, nous a-t-il été dit expressément, qu une hypothèse, la meilleure de celles qui s'offrent à nous, mais enfin une hypothèse, par conséquent une vérité sous caution, une solution acceptable jusqu'à plus ample informé. Peut-être Malebranche estimerait-il une telle adhésion bien parcimonieuse. De l'adoption du système, Norris ne fait donc nullement une question de vie ou de mort. C'est que son platonisme ne le requiert pas nécessairement. Une seule chose lui importe d'une manière absolue : que le règne intelligible ne soit pas mis en discussion.

222 L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVllI' SIECLE

L'ordre transcendant une fois admis, le mystère de la connaissance s'éclaircit aussitôt. L^iypothèse de la vision en Dieu lève assurément les dernières difficultés; mais, avant qu'elle ne se produisit, la théorie du monde idéal avait déjà résolu l'énigme.

Cette différence des positions occupées par les deux philosophes leur crée des chances inégales devant une difficulté redoutable qui se dresse contre l'un et l'autre. Cette objection, Arnauld l'avait élevée contre Malebranche, lorsqu'il lui remontrait ce qu'il y avait d'illégitime à prouver l'existence de Dieu par le secours d'une hypothèse qui ne pouvait elle-même tenir debout qu'étant donnée cette existence. Le reproche n'était pas sans une certaine apparence qui ne se pouvait dissiper que si l'on admettait entre les deux vérités une manière de réciprocité, en sorte que chacune s'étayât sur l'autre. Contre cette même objection Norris se trouve bien mieux armé. Dans le plan qu'il a suivi, l'hypothèse de la vision en Dieu ne se présente que tardivement, alors que l'existence de Celui en qui nous saisissons toutes choses est déjà acquise. La réalité de cet Être a été auparavant déduite de l'existence du monde idéal, qui se peut lui-même concevoir directement, en toute indépendance, sans qu'on le dérive de Dieu. L'auteur de r^55ai résume ainsi cette marche dialectique : « N'est-il pas clair qae comme la science dépend )) des vérités nécessaires et éternelles et ces vérités des » Essences éternelles ou Idées, ainsi ces Idées doivent y> avoir leur assiette dans un Esprit éternel ? » Si l'accusation de cercle vicieux n'est que spécieuse quand on l'adresse à Malebranche, elle ne soutient même pas l'examen quand on l'élève contre Norris.

YI. En retour, il est une critique dont Norris n'a pas tenté de se justifier et qui retombe sur sa philosophie bien plus lourdement encore que sur celle de son prédécesseur. Si Malebranche a pu essuyer le juste reproche d'inconséquence pour avoir souscrit à l'existence d'un monde sensible parfaitement oiseux dans l'hypothèse qu'il préconisait, que sera-ce de Jean Norris qui a fait du règne idéal l'alpha et l'oméga de son système et selon qui, hors Vintelligible, rien n'existe, rien n'arrive, il n'y a ni science, ni Dieu, ni nature? Si jamais philosophie entraîna la non-existence de l'univers matériel, c'est incontestablement la sienne. Aussi, comment ne pas se sentir déru, lorsqu'on l'entend, au plus fort de son argumentation idéaliste, se défendre vivement de cette conséquence et lancer cette protestation : c encore moins voudrais-je » être soupçonné d'un goût sceptique, sous couleur de » doute philosophique , pour une extravagance comme )) celle qai consiste à mettre en question l'existence de cet )) objet général et collectif des sens : un monde naturel ' ? » A la s^ite de Malebranche, bien qu'avec une moindre excuse, (car il n'était pas, lui protestant, surveillé par la même orthodoxie soupçonneuse,) il fait profession de réalisme. Mais, à l'exemple aussi de son maître, la force du système le contraint de se démentir et l'élan de sa dialectique l'entraîne, de concessions en concessions, à avouer, ou peu s'en faut, l'Idéahsme absolu.

Que les objets intelligibles ne dépendent en rien de leurs copies phénoménales, que même ils pussent subsister tels quels, dans l'hypothèse d'une destruction totale des corps :

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