pc part., chap. iv
224 IDEALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl- SIÈCLE
ce sont là pour Norris, comme pour Malebranche, autant de lieux communs et de banales vérités. Mais reprenons le chapitre de VEssai de Théorie, dans lequel l'auteur s'applique à nous convaincre que l'existence de Tunivers intelligible est bien plus certaine que celle du monde naturel. Sur quelles preuves, se demande-t-il, notre foi à cette dernière est-elle donc établie ? 11 n'en aperçoit point d'autre que le témoignage de nos sens. D'alléguer avec Malebranche les enseignements de la révélation, ce lui semble, si Tonomet toutes impressions sensibles, un flagrant paralogisme. Pour vérifier s'il existe une révélation, ne dois-je pas faire usage de mes sens? « Je ne suis pas autrement assuré d'une telle )) révélation que je ne le suis de l'existence de ma Bible » où elle est contenue. Et je ne suis pas autrement assuré » de l'existence de ma *Bible ou de la présence en elle de » tels et tels caractères, que je ne le suis de la réalité des » autres corps. » L'argument religieux ne vaut que si on le greffe sur l'argument physique. Il ne mérite nullement le renom de démonstration privilégiée et. pour l'employer, il faut avoir déjà demandé à nos organes perceptifs la certitude. Examinons donc ce que l'on peut attendre des sens. L'expression de sens peut signifier trois choses : « soit » cette perception ou sentiment qui suit un mouvement » corporel ou une impression faite sur le cerveau ; soit » la faculté d'éprouver telle perceplion à la suite de » telle impression; soit une certaine texture ou configura- » tion de quelques parties de ma machine, par où je suis » disposé à telle impression et par elle à telle perception. » En cette dernière signification, le mot sens ne saurait désigner qu'un organe du corps : il n'y a donc ici nulle place pour un jugement. Les deux autres acceptions con-
cernent l'âme. La première s'applique à une modification mentale, la seconde à une virtualité de modification : or, nulle des deux n'inclut quoi que ce soit d'un jugement. Dans aucun de ces trois cas, « il ne saurait être question » d'opérations intellectuelles, mais seulement d'états ou » manières d'être de nos âmes, comme le plaisir ou la » douleur, etc. Le sens est alors si loin de me dire qu'il y » a un monde, que strictement il ne me dit rien du tout. » Mais, s'ils ne peuvent démontrer Texistence des corps, peut-être nos organes seront-ils capables de la sentir. Vraiment, voilà qui tiendrait du miracle! Sentir qu'une chose existe ! Cela reviendrait à sentir une proposition. J'éprouve bien le plaisir et la douleur, mais non pas les corps d'où me viennent ces impressions, puisqu'ils me sont extérieurs et que je ne puis rien éprouver qui ne soit au dedans de moi. « Ce ne sont pas les corps que nous sentons, mais » la sensation. . . En un mot, je ne sens aucune chose qui. » soit hors de moi, mais je me sens précisément moi-même » autrement modifié et existant d'une autre manière qu'au- » paravant. » Nous nous trouvons ainsi délogés de notre position première. Ces assurances sensibles, de qui Ton croyait pouvoir tout attendre se trouvent d'avance infirmées. « La sensation ne va pas au-delà de l'âme ^ » C'est donc seulement l'âme que nous devons interroger et, dans l'âme, la faculté investigatrice et informatrice par excellence, la raison. Or, que nous dit le raisonnement, d'où nous inférions avec certitude la réalité d'un monde extérieur? Il est au moins une existence que la déduction logique m'autorise à conclure de mes sensations prises comme pré-